LOGINJe me redresse dans mon fauteuil. — Maître Beltran. — Oui. — Une question directe. Votre client est-il Moreau Capital Partners ? Silence à l'autre bout. Long silence, professionnel, celui d'un homme qui pèse. Puis : — Monsieur Lefèvre. Je vous ai dit que je ne pouvais pas nommer mon client. Je ne le nommerai pas. Ni pour le confirmer ni pour l'infirmer. Ce que je peux vous dire, c'est ceci. Mon mandat est parfaitement conforme aux règles déontologiques de ma profession et le client final a la surface financière ainsi que la structure juridique nécessaires pour honorer l'engagement décrit. Vous saurez le reste jeudi si vous acceptez de me recevoir. — Jeudi. — Jeudi. Je vous remets la proposition en main propre. Vous avez le week-end pour l'examiner. Vous décidez lundi si vous voulez rencontrer mon client. Ou pas. Je réfléchis quinze secondes. — Jeudi. Quinze heures. Mon bureau. — À jeudi, monsieur Lefèvre. Je raccroche. Je regarde la lettre. Je regarde la photo
Il se lève. Il boutonne son pardessus usé. Il paie les deux cafés avec des pièces qu'il compte lentement, un homme qui a perdu son argent mais pas sa fierté ne laisse personne payer son café. À la porte, il se retourne. — Beltran vous appellera demain à onze heures pour un briefing technique. Notez son numéro. — Il est sur la carte. — Bien. Il sort. Je reste encore quelques minutes attablée. Je regarde la carte d'Antoine Beltran, posée devant ma tasse vide. Beltran & Associés , conseil financier aux entreprises familiales. Le mot familiales me fait un très petit sourire. Ce sont les entreprises familiales qui ont détruit le plus de familles dans l'histoire industrielle française. Personne ne le sait mieux que moi. Je me lève. Je paie le pourboire à la patronne, qui, comme d'habitude, ne dit rien. Je sors. Sur le trottoir, sous la pluie, en marchant vers ma voiture, je pense à Julien. Je pense à Julien lundi matin, quand la lettre d'Antoine Beltran arrivera. Je pense à so
Camille L'idée n'est pas de moi. L'idée est de Delcourt, et c'est ce qui la rend brillante. Nous nous voyons le mercredi suivant la fuite, dans le café du fond de l'impasse. Il est arrivé le premier. Il porte le même pardessus usé aux coudes. Il me tend une chemise cartonnée sans un mot, comme un lecteur restitue un livre à la bibliothèque. Je l'ouvre. À l'intérieur, une note manuscrite de trois pages, sa petite écriture d'ancien banquier, précise, courbée à droite. — Lisez, dit-il. Je commande un café. Je lis. Je relis. Puis je souris. — Vous êtes un homme dangereux, monsieur Delcourt. — Je n'ai pas toujours été un homme utile. C'est un rôle nouveau. Je le prends très au sérieux. Voici ce qu'il propose. Depuis jeudi dernier, l'action Lefèvre & Fils est en état de siège. La cotation a repris lentement, elle a perdu au total dix-huit pour cent sur cinq séances, elle stagne désormais dans une bande étroite parce que personne n'ose acheter avant d'y voir plus clair, et pe
Il n'y a que Marc, hier, dans son bureau, qui a entendu le nom sortir de ma bouche pour la première fois depuis dix ans.Et voilà que ce matin, à sept heures dix, une enveloppe anonyme atterrit sur mon bureau.C'est probablement une coïncidence. Ce sont probablement des choses qui n'ont aucun rapport. Il est probablement impossible que Marc ait fuité en vingt-quatre heures, Marc ne fuite pas, c'est son métier de ne pas fuiter. Il est probablement absurde que je fasse un lien entre ces deux événements.Mais je le fais quand même. Instantanément. Le lien s'est fait tout seul dans ma tête, avant même que je puisse le repousser. Comme si, hier, en prononçant le nom, j'avais convoqué la lettre ce matin.— Personne, dis-je à Bertrand.Il me regarde.— Personne ?— Personne dont je puisse dire aujourd'hui, avec certitude, qu'il me veuille assez de mal pour financer une opération de cette ampleur. Non.— Bien.
Il relève les yeux.— Ça prendra une semaine. Éventuellement dix jours. Il faut passer par la mairie, obtenir l'accord de la famille, ou constater son absence. Vous serez informé étape par étape.— Merci.— Monsieur Lefèvre.— Oui.— Une dernière chose. Vous vouliez me parler de deux choses. La fuite ?Je secoue la tête.— Non. La fuite, je m'en occupe en interne. J'ai lancé un audit hier. Je ne veux pas mélanger les affaires. La fuite est un problème d'entreprise. Élise Moreau est un problème personnel.Il hoche la tête.— C'est mieux comme ça, en effet.Nous nous levons. Nous nous serrons la main. Sa poignée est ferme, sèche, brève.Sur le trottoir, sous la pluie fine, je remonte le col de mon manteau et je marche jusqu'à ma voiture. Je ne remonte pas tout de suite. Je reste debout, la clé à la main, à regarder la pluie couler sur le capot.Je viens de dire à voix
Il me sert. J'attends. Il attend aussi. Marc n'attaque jamais. Il laisse toujours son client déballer d'abord, parce qu'il dit, et il a raison, que les vraies commandes ne sont jamais celles qu'on croit venir passer.— Je vous ai appelé pour deux choses, Marc.— Deux.— Vous me confirmez d'abord où en est l'enquête sur Élise Moreau.Il ouvre un tiroir, en sort une chemise cartonnée orange, très épaisse. Il la pose sur la table, il ne l'ouvre pas.— Rapport complet dans quinze jours. Ébauche aujourd'hui. Résumé oral maintenant, si vous voulez.— Allez-y.Il croise les mains sur le dossier.— Élise Moreau, née le 12 août 1994 à Genève. Nationalité française par sa mère, suisse par son père. Père, Louis Moreau, mort en 2003, ingénieur civil. Mère, Hélène Perrier, remariée en 2007, réinstallée à Neuchâtel. Enfance à Genève. Scolarité à l'école internationale de la Châtaigneraie, brillante. Études, HEC Genè







