DIX ANS POUR TOUT REPRENDRE

DIX ANS POUR TOUT REPRENDRE

last updateDernière mise à jour : 2026-08-24
Par:  Dledition Mis à jour à l'instant
Langue: French
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dix-huit ans, Camille a été ruinée par sa meilleure amie et son fiancé, accusée à tort d'un vol qu'elle n'a pas commis, perdant famille, réputation et avenir. Dix ans plus tard, elle revient sous une nouvelle identité, à la tête d'un empire bâti dans l'ombre, pour reprendre méthodiquement tout ce qu'on lui a volé. Mais la vengeance ravive des sentiments qu'elle croyait morts, et la trahison originelle cache un troisième coupable qu'elle n'a jamais soupçonné.

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Chapitre 1

Chapitre 1 : La ville qui m'a vue tomber

Camille

La pluie frappe le pare-brise dans un crépitement régulier, hypnotique, presque apaisant. Je devrais détester cette ville. Je devrais sentir mon estomac se nouer à mesure que les panneaux routiers indiquent le centre-ville. Je devrais avoir envie de faire demi-tour, de fuir à nouveau, de disparaître dans une autre vie, un autre nom, un autre pays. Mais je ne ressens rien. C'est peut-être pire. Ce vide, cette absence totale d'émotion, c'est ce que dix ans de discipline m'ont appris à cultiver. Une armure. Un bouclier. Une arme.

La voiture ralentit à l'entrée de l'avenue principale. Les immeubles haussmanniens défilent derrière la vitre teintée, leurs façades de pierre claire luisant sous l'averse. Tout est exactement pareil. Les mêmes devantures de boutiques, les mêmes cafés aux terrasses désertes en cette fin d'après-midi d'automne, les mêmes marronniers qui perdent leurs feuilles sur les trottoirs. Dix ans. Dix années entières passées à reconstruire ce qu'ils ont brisé, à ériger une forteresse autour de mon cœur, à devenir une autre. Et pourtant, cette ville me reconnaît. Je le sens dans la manière dont les rues se resserrent autour de moi, dans la façon dont les immeubles semblent se pencher pour mieux m'observer, dans l'odeur même de l'air, ce mélange de bitume mouillé et de terreau qui me ramène brutalement à ma dix-huitième année.

— Nous sommes arrivés, madame Moreau.

La voix du chauffeur est neutre, professionnelle. Je hoche la tête sans répondre. Madame Moreau. C'est le nom que je porte depuis dix ans, celui que j'ai choisi dans un bureau d'état civil crasseux, dans une ville où personne ne me connaissait, où personne ne pouvait me retrouver. Élise Moreau. Une femme qui n'existait pas, née d'un mensonge, façonnée par la rage et la détermination. Une femme qui vaut aujourd'hui plusieurs centaines de millions d'euros. Une femme qui tient entre ses mains le destin de ceux qui ont détruit Camille Laurent.

La voiture s'arrête devant l'hôtel. Le plus prestigieux de la ville, évidemment. Il n'y a pas de discrétion possible quand on veut frapper fort. L'immeuble de huit étages dresse sa façade ornée de sculptures baroques face à la place centrale. Des portiers en livrée noire se précipitent pour ouvrir ma portière, malgré la pluie. Je sors sans me presser, ajustant le col de mon manteau en cachemire. Mes talons claquent sur le pavé mouillé.

— Bienvenue au Royal, madame, me dit le portier en s'inclinant légèrement.

Je passe devant lui sans un mot. Le hall est immense, éclairé par un lustre en cristal qui projette des milliers d'éclats de lumière sur les murs de marbre. Des clients fortunés conversent à voix basse dans des fauteuils de velours. L'air sent le lilas et l'encaustique. Je me dirige vers la réception d'un pas décidé.

— Madame Moreau, me salue la réceptionniste avec un sourire parfaitement calibré. Nous vous attendions. Votre suite est prête.

Je signe les documents qu'elle me tend sans un regard superflu. Ma main est ferme, mon écriture nette. Personne ne pourrait deviner que mon cœur bat à cent vingt pulsations par minute. Personne ne pourrait imaginer que je viens de franchir la frontière invisible qui séparait ma nouvelle vie de mon ancienne. Personne ne doit savoir.

La suite est au dernier étage. Deux pièces, un salon spacieux, une chambre aux draps de satin, une salle de bain en marbre rose. Rien que de très classique. Le luxe, le vrai, celui qui ne se voit pas, réside dans les détails : la température parfaitement réglée, l'insonorisation absolue, le service de chambre disponible à toute heure. Dix ans plus tôt, je vivais dans un studio minuscule, sans chauffage, sans eau chaude. Dix ans plus tôt, je comptais chaque centime, chaque pièce de monnaie, chaque morceau de pain. Dix ans plus tôt, j'étais une fugitive, une paria, une morte vivante.

Je congédie le groom d'un geste sec. La porte se referme derrière lui avec un clic discret. Enfin seule. Je reste immobile au milieu du salon, les yeux fermés, écoutant le silence. Puis je me dirige vers la grande fenêtre qui donne sur la place. La pluie a cessé. Le ciel est d'un gris ardoise, lourd de nuages. Les lampadaires viennent de s'allumer, dessinant des halos orange dans la pénombre naissante.

Ma main glisse dans la poche de mon manteau et en sort un petit carnet de cuir noir. Je l'ouvre à la première page blanche. Mon stylo plume, un Montblanc offert par mon avocate il y a trois ans, trace des lettres nettes et précises. Je suis revenue. Je contemple ces trois mots pendant de longues secondes. Puis je les biffe d'un trait rageur, appuyant si fort que la plume déchire le papier. Le carnet atterrit sur la table basse. Je n'ai pas besoin de noter mes émotions. Je n'ai pas besoin de les reconnaître. Elles sont là, tapies dans l'ombre, comme des bêtes sauvages prêtes à mordre. La colère. La haine. La peur. Surtout la peur. Cette peur qui ne m'a jamais quittée, même au sommet de ma réussite, même quand mes concurrents s'inclinaient devant moi, même quand les journalistes financiers saluaient mon génie. La peur d'être démasquée, la peur d'être retrouvée, la peur de revivre l'humiliation.

Je me tourne vers la table où j'ai posé mon sac à main. Un sac en cuir de crocodile, sobre, sans logo visible. À l'intérieur, une pochette en tissu sombre que je n'ai pas ouverte depuis mon départ. Mes doigts tremblent légèrement quand je tire sur la fermeture éclair. Ce tremblement m'irrite. Je le réprime aussitôt. Je ne tremble pas. Je ne tremble plus.

Le dossier est épais, constitué de dizaines de photographies, de rapports, de coupures de presse. Je l'étale sur la table basse, méthodiquement, comme un officier préparant une bataille. Julien Lefèvre. La photo est récente, prise à la sortie d'un conseil d'administration. Il a vieilli. Des rides au coin des yeux, des cheveux grisonnants sur les tempes, une expression lasse qui ne correspond pas à l'homme que j'ai connu. Il porte un costume sombre, une cravate sobre. Le dirigeant respecté. Le pilier de la communauté. Le traître.

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