Mag-log inCassiaLa nuit m’avale tout entière. Mes pieds s’enfoncent dans la terre humide, mes poumons brûlent, mais je cours. Je cours loin de cette propriété, loin de ses mensonges, loin de lui. Les branches griffent mes bras nus, je ne sens rien. Je ne sens que cette déchirure à l’intérieur, cette cassure nette comme du verre brisé. Alexandre et Ariana. Ariana et Alexandre. Leurs noms dansent dans ma tête comme une ritournelle cruelle. Je ne suis qu’une remplaçante. Je l’ai toujours été.Les arbres s’espacent, la route apparaît sous la lune. Je m’arrête, pliée en deux, le souffle court. Où aller ? Je n’ai nulle part où aller. Mon village natal est un souvenir flou, ma mère une tombe que je n’ai jamais visitée. Je n’ai rien. Je ne suis rien.Des phares percent l’obscurité. Une voiture ralentit, s’arrête à ma hauteur. La portière s’ouvre. Anton en descend, le visage marqué par l’inquiétude. Il lève les mains comme on s’approche d’un animal blessé.— Je ne rentre pas, dis-je avant qu’il ne parl
CassiaLa soirée est étrange, chargée d'une électricité que je ne m'explique pas. Alexandre est rentré tard, le visage marqué par la colère. Il a à peine touché à son dîner, repoussant son assiette après quelques bouchées. Il n'a pas dit un mot, perdu dans ses pensées.— Que s'est-il passé ? demandé-je enfin.— Une attaque. Un de mes entrepôts. Trois hommes morts. Une cargaison perdue. Nikos.— Tu es sûr que c'est lui ?— C'est toujours lui. Il veut me provoquer, me pousser à la faute. Il sait que je suis sur la défensive, et il en profite.Il se lève brusquement, jette sa serviette sur la table.— J'ai besoin d'air. De marcher un peu.— Je t'accompagne.— Non. Reste ici. J'ai besoin d'être seul.Il sort, me laissant seule dans la salle à manger. Je reste assise, le cœur lourd. La conversation que nous devions avoir ce soir n'aura pas lieu. Pas maintenant. Pas dans cet état.Les heures passent. Alexandre n'est pas rentré. Inquiète, je sors dans le parc. La nuit est fraîche, étoilée. L
CassiaJe ne dors pas. Allongée dans l'obscurité de ma chambre, les yeux grands ouverts, j'écoute les bruits de la maison. Le vent dans les arbres du parc. Le tic-tac de l'horloge dans le couloir. Les pas d'Alexandre dans son bureau, en dessous, qui n'en finit pas de travailler.Il n'est pas venu me rejoindre ce soir. Il a dîné seul, dans son bureau, prétextant une urgence. J'ai mangé dans la salle à manger vide, servie par Anton qui ne disait rien, qui évitait mon regard.La nuit est longue, interminable. Je pense à Ariana. À sa beauté arrogante, à sa confiance en elle, à cet amour ancien qu'elle revendique. Elle a connu Alexandre avant Cassandre, avant moi. Elle sait des choses que j'ignore, des souvenirs que je ne partagerai jamais. Elle a été sa fiancée, presque sa femme. Elle porte encore son deuil, même si l'homme est vivant.Et moi, que suis-je ? Une étrangère, une usurpatrice, une vengeance qui a mal tourné. Je ne sais même pas ce que je ressens vraiment pour Alexandre. Est-ce
CassiaLa porte du bureau s'ouvre avant que j'aie fini de frapper. Alexandre est là, debout dans l'encadrement, le visage fermé. Derrière lui, j'aperçois une silhouette que je n'attendais pas. Une silhouette que je n'aurais jamais voulu revoir.Ariana.Elle est assise dans le fauteuil face au bureau, une jambe croisée sur l'autre, une tasse de café à la main. Sa robe est rouge, éclatante, moulante. Ses cheveux blonds cascadent sur ses épaules. Elle est magnifique. Et elle sourit en me voyant.— Cassia, dit Alexandre. Tu rentres tôt. Je te croyais partie pour la journée.— Je suis revenue. Il faut qu'on parle.— Plus tard. Ariana est venue me voir pour une affaire importante.— Une affaire qui ne peut pas attendre ?— Non.Son ton est sec, sans appel. Il ne me laisse pas entrer, reste planté dans l'encadrement comme pour m'empêcher de voir ce qui se passe à l'intérieur.— Très bien, dis-je. Je serai dans ma chambre.Je tourne les talons, m'éloigne dans le couloir. Mais je ne vais pas d
CassiaJe marche dans les rues sans but, mes pas me portent à travers la ville qui s'éveille. Les magasins ouvrent leurs rideaux de fer, les premiers employés pressent le pas vers leurs bureaux, les camions de livraison bloquent les ruelles étroites. La vie normale continue, indifférente au chaos qui règne dans ma tête.Cassandre était la fille de Nikos. Cette révélation change tout et ne change rien à la fois. Elle est toujours morte, assassinée sur ordre de cet homme. Mais ce meurtre prend une dimension nouvelle, plus horrible encore. Un père qui tue sa fille. Le sang qui détruit le sang.Et moi, je suis Cassia. Sa demi-sœur. Liée à elle par notre mère, cette femme qui nous a abandonnées l'une après l'autre. Je ne suis pas devenue folle. Je ne suis pas Cassandre ressuscitée. Je suis bien celle que j'ai toujours cru être. La survivante. La vengeresse.Mais cette certitude retrouvée ne m'apporte aucun soulagement. Au contraire. Elle rend mon choix plus difficile encore.Je m'arrête de
CassiaJe n'ai pas dormi de la nuit. La photo est restée sur ma table de chevet, retournée, comme une menace silencieuse. Les deux fillettes me regardaient dans le noir, leurs yeux d'encre et de lumière me rappelant que je ne sais plus qui je suis. À l'aube, j'ai pris ma décision. Je n'attendrai plus. Je n'attendrai pas que la vérité vienne à moi. J'irai la chercher là où elle se cache, dans l'antre du loup.Je m'habille sans faire de bruit. Un jean noir, un pull sombre, des bottes. Rien qui brille, rien qui attire l'attention. Je ne préviens pas Alexandre. Il dort encore, épuisé par la fête d'hier soir, par les tensions, par cette guerre larvée qui nous consume tous. Je dépose un baiser léger sur son front, effleure ses cheveux. Il ne se réveille pas. Tant mieux. Ce que je vais faire, je dois le faire seule.Anton est déjà debout quand je descends. Il astique l'argenterie dans la salle à manger, comme tous les matins. Ses gestes sont lents, précis, rituels.— Madame, dit-il sans leve
ArianaLa nuit a été un long exercice de contrôle. Respirer. Ne pas penser. Juste planifier. Les mots que je dirai. Le ton que j'emploierai. Où je me tiendrai. Comment je poserai mes mains ,ne sont pas tremblantes, non, posées, calmes, presque indifférentes.L'aube point, sale et grise derrière les
ArianaLe jour se lève, encore. Une bande de lumière pâle qui se fraie un chemin entre les stores, traçant une ligne de feu sur le parquet. Une nouvelle journée. Une nouvelle éternité.Je n’ai pas dormi. La fatigue est un poids de plomb dans mes os, mais mon esprit est un essaim de guêpes affolées,
La sirène n'était pas un salut. C'était un leurre, un grésillement lointain dans la nuit qui n'a fait qu'aiguiser la férocité de Nikos. La Mercedes a quitté les lieux avec une tranquillité obscène, ses pneus ne crissant même pas sur le gravier, comme si la voiture elle-même était une extension de l
Il se retourne vers moi, et ses yeux sont nus. Pour la première fois, complètement nus. Il n'y a aucun jeu, aucun calcul dans son regard. Juste une douleur immense, ancienne, jamais guérie.— Elle s'appelait Cassandre, dit-il. Et elle était tout pour moi.Je devrais parler. Je devrais dire quelque







