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L'instant ou je lâche prise

Author: Karen.duv
last update Last Updated: 2026-01-15 22:30:54

Elise

Je reviens sur la piste pour fuir mes pensées, pas pour danser.

La musique est plus lourde maintenant, plus lente, plus sensuelle. Les basses vibrent jusque dans ma poitrine, comme si elles tentaient de faire remonter quelque chose que je m’acharne à contenir. Camille est déjà en train de bouger, parfaitement à l’aise, comme toujours. Moi, je me fonds dans le rythme sans vraiment y être.

Je sens les regards autour de moi, mais un seul m’atteint réellement.

Alexander.

Je n’ai pas besoin de le voir pour savoir qu’il est là. Sa présence est presque palpable, comme une pression discrète dans l’air. Quand je finis par me retourner, nos regards se croisent immédiatement. Il ne sourit pas. Il n’insiste pas. Il observe.

Et ça me trouble bien plus qu’un sourire facile.

Je danse davantage pour me donner une contenance que par réel plaisir. Mes gestes deviennent plus fluides, plus instinctifs. Je ne le fais pas pour lui — du moins, c’est ce que j’essaie de me dire — mais je suis consciente de chaque mouvement, de chaque balancement de mes hanches, de la façon dont la lumière accroche ma peau.

Je le vois s’approcher lentement.

Pas brusquement. Pas avec l’assurance provocante de ceux qui veulent séduire à tout prix. Il se contente de réduire la distance, progressivement, comme s’il me laissait toujours la possibilité de reculer.

Je ne le fais pas.

Il se place à côté de moi. Pas derrière. Pas contre. Juste assez près pour que nos bras se frôlent quand je bouge. Le contact est furtif, presque anodin. Mais mon corps réagit immédiatement. Une chaleur diffuse, une tension basse dans le ventre.

Je serre les dents.

— Tu as l’air ailleurs, dit-il, suffisamment près pour que je n’aie pas besoin de tendre l’oreille.

— Toi aussi.

— Peut-être.

Je tourne légèrement la tête vers lui. Son regard est sombre, concentré, mais pas pressant. Il n’attend rien. Ou plutôt, il attend sans exiger.

— Tu danses beaucoup ? demandé-je.

— Pas comme ça.

— Comment ça ?

— Comme si tu essayais d’oublier quelque chose.

Je fronce les sourcils.

— Tu projettes.

— Possible.

Un silence s’installe entre nous, chargé, dense. La musique fait le reste, enveloppante, presque intime malgré la foule. Je suis soudain très consciente de mon souffle, un peu plus rapide que d’habitude.

Une femme passe près de lui, l’effleure ostensiblement. Je remarque son parfum avant même de voir son regard appuyé. Elle lui sourit, clairement intéressée. Alexander ne lui rend qu’un hochement de tête poli, sans s’écarter… mais sans répondre non plus.

Je détourne les yeux.

Ce n’est rien.

Ça ne me concerne pas.

Et pourtant, quelque chose se crispe en moi. Une réaction que je ne m’explique pas, que je refuse d’analyser plus loin.

Je me rapproche du bar pour reprendre de l’air. Il me suit sans un mot. Nous nous retrouvons côte à côte, appuyés contre le comptoir. Nos épaules se touchent cette fois. Le contact dure. Trop longtemps pour être accidentel.

— On devrait peut-être arrêter, dis-je à voix basse.

— Arrêter quoi ? demande-t-il calmement.

Je ferme les yeux une seconde.

— De se tourner autour comme ça.

Il ne répond pas immédiatement. Quand je rouvre les yeux, il me regarde avec une intensité qui me coupe presque le souffle.

— Et tu proposes quoi ?

La question est simple. Directe. Sans faux-semblant.

Je pourrais répondre avec raison. Dire que ce n’est pas une bonne idée. Que je ne le connais pas. Que ce genre de choses finit rarement bien. Toutes ces pensées traversent mon esprit… sans réussir à prendre le dessus.

— Je ne sais pas, dis-je honnêtement.

Un coin de sa bouche se soulève légèrement.

— Moi non plus.

Ce sourire-là n’a rien de romantique. Il est lucide. Presque dangereux.

La musique couvre un instant nos pensées. Le bar est bondé. Quelqu’un nous pousse légèrement, me faisant perdre l’équilibre. La main d’Alexander se pose brièvement dans mon dos pour me retenir. Contact franc. Assuré. Il la retire aussitôt.

Mais c’est trop tard.

Mon corps a déjà enregistré le geste.

Je relève les yeux vers lui. Nos visages sont proches maintenant. Trop proches pour que ce soit encore anodin. Il ne bouge pas. Il me laisse décider.

Je comprends alors que ce n’est pas de l’amour.

Ce n’est pas une promesse.

Ce n’est même pas une envie de futur.

C’est juste une attirance brute.

Un moment suspendu.

Une décision qui n’a rien de raisonnable.

— On sort ? demandé-je doucement.

Il me fixe une seconde de plus, comme s’il évaluait les conséquences.

Puis il hoche la tête.

— Oui.

Sans sourire.

Sans mots de trop.

Et c’est précisément ce silence-là qui me fait comprendre que, quoi qu’il se passe ensuite, ce ne sera qu’une nuit. Rien de plus. Rien de moins.

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