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Ligne trouble

Author: Moronix
last update publish date: 2026-02-12 00:50:32

L’entraînement battait son plein.

Les cris fusaient. Les lames mordaient la glace. Les corps se heurtaient avec une violence contrôlée.

Éliane observait depuis le banc, tablette en main.

Elle s’efforçait de rester concentrée sur des détails techniques : amplitudes de mouvements, compensations musculaires, fatigue asymétrique.

Mais son regard revenait toujours vers lui.

Alexei.

Il appliquait précisément l’ajustement qu’elle avait suggéré la veille. Demi-seconde de retenue avant l’impact. Rotation plus stable.

Elle le vit hésiter avant une mise en échec.

Hésiter.

Puis frapper avec précision plutôt qu’avec brutalité.

Un frisson discret la traversa.

Il avait écouté.

Elle aurait dû se sentir satisfaite, professionnellement.

Au lieu de cela, une pensée la troubla :

Il l’avait fait pour elle.

Ridicule.

Il l’aurait fait pour améliorer son jeu. Rien de plus.

Pourtant, lorsqu’il regagna le banc quelques minutes plus tard, il ne regarda ni le coach, ni Mathieu.

Il la regarda, elle.

Une fraction de seconde.

Comme pour vérifier.

Elle baissa les yeux trop tard.

Mathieu s’assit à côté d’elle.

— Il ajuste, dit-il calmement.

— Oui.

— Ça lui coûte.

Elle tourna la tête.

— Comment ça ?

— Retenir l’impact, pour lui, c’est presque contre nature.

Elle observa Alexei qui buvait à sa gourde, le regard fixé sur la glace.

Tendu.

Toujours tendu.

— Il joue comme s’il devait mériter sa place à chaque seconde, ajouta Mathieu.

— C’est peut-être le cas.

Mathieu la regarda longuement.

— Non.

Le ton était ferme.

Capitaine.

Protecteur.

Mais de qui parlait-il vraiment ?

De l’équipe ?

Ou d’elle ?

L’entraînement reprit.

Une nouvelle séquence rapide. Alexei intercepta une passe et accéléra. Un défenseur tenta de le bloquer.

Contact brutal.

Trop brutal.

Le bruit résonna contre les bandes.

Éliane se leva immédiatement.

Automatique.

Son cœur battait trop vite.

Alexei se releva presque aussitôt. Aucun signe visible de blessure.

Pourtant, elle traversa la glace sans réfléchir.

Il la vit arriver.

Un éclat passa dans ses yeux.

Pas de douleur.

Autre chose.

— Ça va ? demanda-t-elle en s’arrêtant devant lui.

— Toujours.

Mais elle posa quand même la main sur son avant-bras.

Geste professionnel.

Rationnel.

Sauf que la chaleur sous ses doigts la déstabilisa plus qu’elle ne l’aurait voulu.

Il ne détourna pas les yeux.

Ils étaient seuls au centre du bruit.

— Tu t’inquiètes vite, murmura-t-il.

— C’était un mauvais angle.

— J’ai contrôlé.

Elle retira sa main.

Un peu trop brusquement.

— Bien.

Elle tourna les talons.

Mais elle sentit son regard dans son dos.

Et elle détesta le fait que cela la rende consciente de chacun de ses pas.

Plus tard, dans la salle de traitement, elle rangeait des compresses lorsqu’elle se surprit à repenser à la sensation de sa peau sous la sienne.

Ce n’était pas la première fois qu’elle touchait un joueur.

Des centaines de fois auparavant.

Pourquoi celui-là était différent ?

Elle posa les mains à plat sur la table.

Respira.

Ce n’était pas lui.

C’était l’environnement. La nouveauté. La pression.

Elle projetait.

Oui.

C’était ça.

On frappe à la porte.

Deux coups.

Mesurés.

— Entre.

Mathieu passa la tête.

— Tu as une minute ?

Elle hocha la tête.

Il entra, refermant doucement derrière lui.

Il semblait fatigué aujourd’hui. Les traits légèrement tirés.

— Je voulais savoir si tu te sentais à l’aise, dit-il.

La question la prit au dépourvu.

— Pourquoi je ne le serais pas ?

— L’équipe peut être… intense.

Elle retint un sourire.

— Je n’ai pas peur de l’intensité.

— Je ne parle pas de peur.

Le silence s’installa.

Plus subtil que celui avec Alexei.

Moins électrique.

Mais plus profond.

— Il te teste, dit-il finalement.

Elle croisa les bras.

— Qui ?

Il ne répondit pas.

Elle comprit.

— Je suis capable de gérer un joueur difficile.

— Je n’en doute pas.

Il s’approcha d’un pas.

Pas envahissant.

Mais plus proche.

— Je veux simplement que tu saches que si quelque chose te met mal à l’aise… tu n’es pas seule ici.

Le regard qu’il lui adressa était franc. Stable.

Chaleureux.

Et cela la troubla différemment.

Avec Alexei, son cœur s’emballait.

Avec Mathieu, il ralentissait.

Elle ne savait pas lequel des deux effets était le plus dangereux.

— Merci, dit-elle doucement.

Il hocha la tête.

Puis, presque malgré lui :

— Il ne supporte pas de ne pas contrôler une situation.

Elle sentit une pointe de résistance monter en elle.

— Peut-être que tu interprètes.

Mathieu soutint son regard.

— Peut-être.

Il n’insista pas.

C’était ce qui la déstabilisait le plus.

Il lui laissait l’espace de réfléchir.

En fin de journée, l’aréna se vida progressivement.

Éliane traversait le couloir menant au stationnement lorsqu’elle entendit des pas derrière elle.

Elle n’eut pas besoin de se retourner.

— Tu marches vite, dit Alexei.

Elle ralentit malgré elle.

— Journée longue.

— Tu m’as observé tout l’entraînement.

Son ton n’était ni accusateur ni moqueur.

Constat.

— Je fais mon travail.

— Pas seulement.

Elle s’arrêta.

Se tourna vers lui.

Le couloir était presque vide. Lumière tamisée.

— Tu imagines des choses.

Il pencha légèrement la tête.

— Peut-être.

Le même mot que Mathieu.

Mais dans sa bouche, il sonnait différent.

Plus intime.

— Pourquoi tu es venue jusqu’à la glace tout à l’heure ? demanda-t-il.

— Parce que c’était un choc violent.

— J’en ai reçu pire.

— Ce n’est pas une compétition.

Un silence.

Ses yeux glissèrent brièvement vers ses lèvres.

Puis remontèrent.

— Non, dit-il doucement. Ce n’est pas une compétition.

Mais quelque chose dans son regard disait le contraire.

Elle sentit un doute insidieux s’infiltrer.

Était-ce lui qui entretenait cette tension ?

Ou était-ce elle qui la nourrissait ?

— Bonne soirée, Alexei.

Elle tourna les talons avant qu’il ne puisse répondre.

Dans sa voiture, les mains posées sur le volant, elle resta immobile quelques secondes.

Son esprit rejouait chaque regard. Chaque silence.

Elle analysait tout.

Trop.

C’était peut-être ça, le vrai problème.

Elle n’était pas attirée.

Elle était simplement… stimulée.

Défiée.

Oui.

C’était intellectuel.

Professionnel.

Elle démarra le moteur.

Mais au fond d’elle, une petite voix murmurait que si tout cela était purement professionnel…

Son cœur ne battrait pas aussi fort.

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