LOGINLe lendemain matin, l’aréna semblait plus silencieux.
L’entraînement n’avait pas encore commencé. Seuls quelques employés circulaient dans les couloirs. La lumière blanche des néons donnait aux murs une teinte presque clinique. Éliane déposa son sac sur la table de traitement et alluma la petite lampe articulée. Elle aimait ce moment suspendu avant l’agitation. Le calme avant la collision. Elle consultait déjà les dossiers médicaux transmis par l’équipe lorsqu’elle sentit une présence derrière elle. Elle n’entendit pas la porte. Elle le sentit. — Tu commences tôt. Sa voix. Grave. Encore plus basse que la veille. Moins publique. Plus personnelle. Elle se retourna lentement. Alexei se tenait dans l’embrasure de la porte. Pas en tenue complète cette fois. Simplement un pantalon d’entraînement et un t-shirt noir ajusté. Ses cheveux étaient encore légèrement humides, comme s’il venait de sortir de la douche. — Je pourrais dire la même chose, répondit-elle calmement. Il entra sans demander la permission. Pas brusque. Mais déterminé. Il observa la pièce. La table. Les instruments. Elle. — Poignet raide, dit-il simplement en tendant la main. Elle baissa les yeux vers son poignet droit. Aucune attelle. Aucune ecchymose visible. — Depuis quand ? — Depuis quelques semaines. — Et tu n’as rien dit ? Un léger haussement d’épaules. — Ça ne m’empêche pas de jouer. Elle soutint son regard quelques secondes. Mensonge partiel. — Assieds-toi. Il obéit. Sans commentaire. Il s’installa sur la table de traitement, jambes légèrement écartées, posture droite mais détendue. Trop détendue. Elle s’approcha. Professionnelle. Elle prit son poignet entre ses doigts. Sa peau était chaude. Dense. La musculature tendue même au repos. — Détends-toi. — Je suis détendu. Non. Il ne l’était pas. Elle exerça une pression précise sur l’articulation. Il ne réagit pas. Puis elle mobilisa légèrement le carpe. Là. Une micro-contraction. — Là, dit-elle doucement. Son regard glissa vers elle. Pas surpris. Observateur. — Tu remarques tout. — C’est mon travail. Elle repositionna sa main pour tester l’amplitude. Son pouce traça involontairement la veine marquée le long de son poignet. Sa respiration changea. Subtilement. Plus lente. Plus profonde. Elle la sentit. Elle ne releva pas. — Tu forces sur les mises en échec ? — Toujours. — Mauvaise réponse. Un coin de sa bouche se souleva. — Je suis attaquant. — Tu es surtout têtu. Il ne répondit pas. Elle augmenta légèrement la pression. Cette fois, il inspira plus brusquement. Elle leva les yeux vers lui. Ils étaient proches. Beaucoup trop proches. Elle pouvait distinguer les nuances gris-bleu de ses iris. Une couleur froide. Mais brûlante en même temps. — La douleur est à combien sur dix ? demanda-t-elle. — Ça dépend. — De quoi ? — De qui touche. Le silence tomba entre eux. Épais. Elle ne retira pas ses mains. Mais elle raffermit sa prise. — Ici, c’est moi qui pose les questions. Un éclat plus sombre traversa son regard. Il aimait ça. Le contrôle. Le défi. Elle poursuivit l’évaluation, méthodique. Flexion. Extension. Rotation. Il la regardait travailler. Pas son visage. Ses mains. Comme s’il analysait la précision de chacun de ses gestes. — Tu n’as pas peur ? demanda-t-il soudain. Elle ne leva pas les yeux. — De quoi ? — De travailler avec des hommes comme nous. Cette fois, elle croisa son regard. — Des athlètes professionnels ? — Non. Un silence. — Des hommes qui frappent. La phrase resta suspendue. Elle comprit ce qu’il testait. — Je travaille avec des corps, Alexei. Pas avec des réputations. Un muscle de sa mâchoire se contracta. Il appréciait encore moins qu’on le lise aussi facilement. Elle relâcha enfin son poignet. — Inflammation légère. Surmenage. Si tu continues à ignorer ça, ça deviendra chronique. — Et si je ne veux pas ralentir ? Elle s’approcha d’un pas. Réduisant l’espace entre eux. — Alors je te forcerai. Il la fixa. Lentement. Un battement. Puis deux. L’air semblait plus lourd dans la pièce. — Tu crois pouvoir me forcer ? murmura-t-il. Elle posa une bande de kinésiologie sur la table, parfaitement calme. — Je crois surtout que tu n’aimes pas perdre le contrôle. Le silence devint électrique. Il descendit de la table. Trop près d’elle maintenant. Elle ne recula pas. Il leva la main. Son poignet. Qu’elle venait de manipuler. Il l’approcha de son propre visage, comme pour tester la mobilité. Mais son regard restait ancré au sien. — Continue le traitement, dit-il. Pas un ordre. Pas vraiment. Une invitation. Elle déglutit. Professionnelle. Elle fit un pas de côté. — Trois séances par semaine. Glace après entraînement. Et tu me signales la moindre douleur. — Sinon ? Elle attrapa son dossier. — Sinon je parle au coach. Il eut un bref rire. — Tu n’oserais pas. Elle soutint son regard. — Essaie-moi. Le défi était lancé. Il resta immobile encore quelques secondes. Puis il hocha légèrement la tête. Un accord silencieux. Il se dirigea vers la porte. La main sur la poignée, il s’arrêta. — Tu travailles avec douceur… dit-il sans la regarder. Il tourna légèrement la tête. — Mais avec précision. Il ouvrit la porte. — C’est dangereux. Puis il disparut dans le couloir. Éliane resta seule. Son cœur battait trop vite. Elle inspira profondément. Ce n’était qu’un patient. Un joueur. Rien de plus. Mais elle ne pouvait ignorer ce qu’elle avait ressenti. Pas seulement l’attirance. Le pouvoir. La tension du contrôle partagé. Il ne cherchait pas seulement un traitement. Il la testait. Il voulait savoir jusqu’où elle irait. Et, plus inquiétant encore… Une partie d’elle voulait le découvrir aussi. Dans le couloir, le bruit des lames recommença à résonner sur la glace. La journée ne faisait que commencer. Et déjà, la ligne professionnelle qu’elle s’était jurée de ne jamais franchir paraissait un peu moins nette. Un peu plus fragile. Comme une fissure invisible sous une surface parfaitement lisse.Le vestiaire était trop silencieux.Pas le silence habituel d’avant un entraînement — celui où les joueurs se concentrent, attachent leurs patins ou tapent leur bâton contre le sol.Non.Celui-ci était différent.Dense.Épais.Comme si quelque chose flottait dans l’air.Éliane le sentit dès qu’elle passa la porte.Les conversations cessèrent.Quelques joueurs levèrent la tête.D’autres échangèrent des regards rapides.Quelqu’un savait quelque chose.Ou croyait savoir.Elle posa son sac sur la table médicale.— Bonjour, dit-elle.Quelques réponses murmurées.Pas plus.Elle remarqua alors Mathieu, assis au bout du vestiaire. Le capitaine attachait lentement ses jambières, mais ses yeux étaient fixés sur elle.Observateurs.Calculés.Il se leva finalement et traversa la pièce.— Éliane.— Sa
La voiture passa si près qu’Éliane sentit le souffle du métal sur sa jambe.Un rugissement de moteur.Un éclair de phares.Puis le crissement brutal des pneus sur l’asphalte mouillé.Alexei la tira violemment vers lui.Ils tombèrent tous les deux contre la barrière métallique du stationnement arrière de l’aréna.Pendant une seconde, Éliane ne comprit pas ce qui venait de se passer.Son cœur battait trop vite.L’air semblait plus froid.— Tu es blessée ? demanda Alexei d’une voix basse, tendue.Elle secoua la tête, encore sous le choc.— Non… je…Elle se redressa, regardant la rue. La voiture noire disparaissait déjà au bout de l’avenue, avalée par la nuit et la neige sale.— C’était… volontaire ? murmura-t-elle.Alexei ne répondit pas immédiatement.Son regard suivait la voiture.Froid. Concentré.Puis il murmura quelque chose en russe.Un mot qu’Éliane ne comprit pas.Mais la haine dans sa voix était claire.Elle tourna vers lui.— Alexei… ?Il passa une main sur sa nuque, respirant
Les phares les aveuglèrent.Tout se passa en une fraction de seconde.Alexei réagit avant même que l’esprit d’Éliane comprenne ce qui arrivait. Sa main attrapa brusquement son bras et il la tira violemment vers lui.« Bouge ! »Ils basculèrent tous les deux sur le côté juste au moment où la voiture traversa le stationnement.Les pneus crissèrent sur l’asphalte humide.Le véhicule passa à quelques mètres d’eux seulement, trop vite, trop proche.Le souffle du moteur balaya leurs vêtements.Puis la voiture continua sa course et tourna brusquement vers la sortie du parking.En quelques secondes…elle avait disparu dans la rue sombre.Le silence retomba brutalement.Éliane était toujours contre Alexei.Son cœur battait si fort qu’elle avait l’impression qu’il allait sortir de sa poitrine.« Est-ce que tu es blessée ? »La voix d’Alexei était basse, tendue.Ses mains tenaient toujours ses épaules.Elle secoua la tête, encore sous le choc.« Non… »Sa respiration était rapide.« Toi ? »Il s
Pendant quelques secondes, Éliane ne fut plus capable de respirer.La vidéo tournait encore sur l’écran du téléphone d’Alexei. Mathieu était assis dans la salle d’examen, penché légèrement vers l’avant, ses coudes posés sur ses cuisses. Il regardait le sol, fatigué, inconscient d’être filmé.Quelqu’un l’observait.Quelqu’un qui se trouvait forcément encore dans l’aréna.Le téléphone glissa presque des doigts d’Éliane.« Il faut aller le voir. »Sa voix tremblait légèrement.Alexei avait déjà commencé à marcher.Ils traversèrent le couloir rapidement, leurs pas résonnant contre le béton. Le cœur d’Éliane battait trop vite, comme si chaque seconde perdue pouvait provoquer quelque chose d’irréversible.Quand ils arrivèrent devant la salle médicale, la porte était encore fermée.Alexei l’ouvrit brusquement.Mathieu releva immédiatement la tête.« Wow. »Il les regarda tou
Le sang d’Éliane sembla se retirer de son visage en une seconde.Elle fixa la photo sur son téléphone comme si l’image pouvait disparaître si elle clignait des yeux trop fort.Mais elle était bien là.Prise d’en haut.Un angle légèrement incliné.On les voyait clairement, elle et Alexei, debout dans le couloir gris de l’aréna.La photo venait d’être prise quelques secondes plus tôt.Elle leva lentement les yeux autour d’elle.Le couloir semblait vide.Les lumières fluorescentes vibraient légèrement au plafond. Les murs de béton résonnaient encore faiblement des bruits du match qui se terminait de l’autre côté du bâtiment.Mais il n’y avait personne.Personne devant eux.Personne derrière.Et pourtant…Quelqu’un venait de les photographier.« Alexei… »Sa voix était plus basse qu’un murmure.Il tendit la main.Elle lui donna
Le vestiaire resta silencieux pendant plusieurs secondes.Le genre de silence épais qui tombe seulement quand une mauvaise nouvelle vient de frapper tout le monde en même temps.Alexei ne bougea pas.Ses bras restaient croisés sur sa poitrine, son regard fixé sur l’entraîneur comme s’il attendait que celui-ci ajoute quelque chose.Mais l’entraîneur ne disait plus rien.Il n’y avait rien à ajouter.« Combien ? » demanda finalement Alexei.Sa voix était calme.Trop calme.L’entraîneur passa une main fatiguée sur son front.« Suspension indéterminée pour l’instant. »Un murmure parcourut le vestiaire.« Indéterminée ? » répéta un joueur au fond.« Ils veulent revoir toute la séquence de la bagarre. »Alexei hocha lentement la tête.Comme si la décision ne le surprenait pas.Mais Éliane, elle, sentit une tension brutale lui serrer la poitrine.
La nuit l’a prise sans qu’elle s’en rende compte. Éliane s’était couchée tôt, épuisée d’une fatigue qui n’avait rien de physique. L’absence d’Alexei avait laissé une trace invisible dans sa journée, un décalage subtil dans l’air de l’aréna, comme si une fréquence s’était éteinte sans prévenir. Math
L’annonce passa presque inaperçue au milieu du tumulte médiatique.Un court communiqué interne. Une décision stratégique. Un programme d’entraînement intensif proposé par l’organisation, en collaboration avec une structure européenne. Deux semaines à l’étranger pour optimiser la condition physique
Les premières vingt-quatre heures passèrent dans un brouillard de notifications, de rumeurs et de spéculations. L’image du baiser tournait en boucle sur les réseaux. Les chroniqueurs sportifs débattaient déjà de “l’éthique en milieu professionnel”. Certains défendaient leur droit à une vie privée.
Le bureau était trop silencieux. Pas un silence vide, mais un silence saturé de tension, comme si chaque mur retenait son souffle. Éliane tenait son téléphone contre son oreille et sentait la chaleur de l’appareil contre sa peau. Devant elle, le coach restait immobile derrière son bureau. Mathieu s







