INICIAR SESIÓNIsadora C'est en mars que Karim change le programme. — Vous courez, dit-il. Vous portez. Vous respirez. Il manque une chose, et je l'ai repoussée aussi longtemps que j'ai pu, parce que c'est la seule partie de mon métier que je n'aime pas enseigner aux femmes comme vous. — Comme moi. — Comme vous, dit-il. Les femmes qui ont déjà été touchées par quelqu'un qui n'y avait pas droit. Il n'a pas dit frappées. Il n'a pas dit poussées. Il a dit touchées par quelqu'un qui n'y avait pas droit, et cette formulation-là, si précise, si respectueuse de tout ce qu'elle couvre, de la main sur le sternum au bord de l'eau jusqu'aux mille petites prises des douze ans, me dit que Benali lui a parlé, ou qu'il sait lire, ou les deux. — On va apprendre à se défendre, madame. Pas à se battre, se battre est un sport, se défendre est une survie. La différence : se battre commence quand l'autre est d'acc
Isadora Elle arrive un jeudi, à la fin de février, sans prévenir, comme toutes les vraies victoires, elle arrive un jour ordinaire, un jour où rien n'était prévu pour elle. Cinquante-huit minutes. Puis cinquante-neuf. Et puis Karim, qui marche à côté de moi dans la cour, nous ne courons même plus vite, nous tournons, c'est tout, un tour après l'autre, la cour de vingt mètres devenue une piste sans fin, Karim regarde sa montre et dit : — Une heure. — Quoi, une heure. — Une heure, madame. Vous courez depuis une heure. Vous pouvez vous arrêter. Je ne m'arrête pas tout de suite. Je fais encore un tour, un tour de plus, un tour pour moi, un tour que personne ne compte, et pendant ce tour-là, les bras balancés, le souffle réglé, les pieds qui tombent à plat sur le pavé, un par un, sans qu'on leur demande, je laisse monter ce qui monte : pas l'essoufflement, pas l'orgueil, les larmes.
Isadora Deux mois. Il faut que je l'écrive simplement, parce que la simplicité est la vérité : deux mois ont passé. Février est arrivé sans que je m'en aperçoive, on ne voit pas passer les mois, dans cette vie nouvelle, on voit passer les chiffres. Vingt-deux minutes de course continue. Quatre kilos de fonte dans chaque main. Quarante tours de cour. Le carnet noir s'est rempli de mesures, de marges recopiées, de lettres dictées pour Beaune, de rapports du notaire de Lyon que je lis et que je rends. Le carnet bordeaux, lui, s'est rempli d'autre chose : de ce que je dois devenir, ligne après ligne, semaine après semaine, la colonne qui s'allonge comme une plante enfin arrosée. Et ce matin, un lundi de février, six heures, la cour sous la gelée blanche, ce matin arrive la chose que je n'attendais plus, parce que j'avais appris à ne plus l'attendre : La balance. Je l'avais refusée, en décembre. J'
IsadoraAlexandre remonte à dix-huit heures. Il me trouve exactement où il m'a laissée, le cahier fermé devant moi, le carnet noir ouvert à côté, et quatre heures de lecture dans les yeux.Il ne demande pas ce que je pense. Il me connaît. Il demande :— Tu as tout lu.— Tout.— Alors tu as lu la dernière page.— Non, dis-je. Je me suis arrêtée au nom. La dernière page, j'ai décidé de la lire avec toi.Il s'assied en face de moi. J'ouvre le cahier à la dernière page, et la dernière page est différente des autres : l'écriture y est celle du copiste de 1320, plus jeune, plus nerveuse, et elle dit ceci :Mon père, avant de mourir, me chargea d'écrire encore ceci, qu'il tenait de la bouche de son père, lequel le tenait de la mourante elle-même : que la formule dont elle fut tuée ne fut point perdue. Qu'elle la possédait entière, les plantes, les doses, les délais, et le contrepoison qui les défait, et qu'el
IsadoraLe cinquième bloc est le plus court, et c'est celui pour lequel Étienne avait attendu huit semaines. Je comprends pourquoi en le lisant.Qui l'empoisonna. Je l'écris ici comme elle me le dicta, et comme mes soupçons me le portent, et je prie ceux qui liront de faire la part entre ce qu'elle savait et ce que je crois.Ce qu'elle savait : que la mort venait de sa table, d'une main proche, payée par une maison qui voulait ses clos. Ce qu'elle savait encore : que trois semaines avant la première soif, une proposition lui avait été faite, par messagers, très honorable en apparence, le mariage de sa fille, alors âgée de dix-neuf ans, avec le fils d'une grande maison de la côte, moyennant quoi les clos entreraient en dot dans cette maison. Elle avait refusé. Elle dit : ils demandent en mariage ce qu'ils prendront en héritage, et en héritage ce qu'ils ne peuvent prendre autrement que sur mon corps.Puis le bloc donne la maison. Et c'est
IsadoraLe quatrième bloc du cahier, je ne l'oublierai jamais, parce que c'est celui où l'écriture du premier Vasseur, copiée, mais on sent la main d'origine derrière, on sent le tremblement à travers cent trente ans de transmission, devient plus lente, plus espacée, comme si les mots eux-mêmes coûtaient :Elle mourut en l'an 1289, au mois de juin, âgée de trente-huit ans. Non de fièvre. Non de chute. De poison.Trente-huit ans. Mon âge, l'an prochain. J'ai trente-sept ans. La première de nous est morte à l'âge où j'arrive.Le cahier ne fait pas de littérature. Il fait de la médecine légale avant la lettre, et c'est là que la main d'apothicaire se voit le plus, c'est là que je comprends que le premier Vasseur a écrit cela non en amoureux, non en poète, mais en homme qui voulait que la preuve survive :Elle dépérit en un mois. D'abord la soif, qui ne s'éteignait point. Puis les mains qui tremblaient au moment de verser, elle qui







