MasukIrisLa statue est inaugurée un matin d'automne, dans le jardin de la chocolaterie.C'est une sculpture en bronze, grandeur nature, qui représente Pouchkine assis, la tête inclinée, un nœud papillon finement ciselé autour du cou. Ses yeux, taillés dans de l'onyx noir, semblent nous regarder avec cette expression de profonde compréhension qui était la sienne.La Babouchka a insisté pour que la cérémonie soit sobre et joyeuse à la fois. Pas de discours interminables, pas de larmes excessives. Juste la famille, réunie autour de la mémoire d'un chien exceptionnel.— Pouchkine était plus qu'un chien, dis-je en déposant une fleur au pied de la statue. Il était le gardien de nos secrets. Le témoin de nos mensonges. Le seul à avoir compris avant tout le monde.— Il était aussi le voleur de crêpes, ajoute Tatiana.— Et le dormeur professionnel, renchérit Anastasia.— Et le meilleur ami de l'homme, conclut Aleksandr.Nous rions, malgré l'émotion. Pouchkine aurait aimé qu'on rie. Il aurait remué
AleksandrLa fête d'anniversaire de la Babouchka bat son plein.Cent ans. Elle a eu cent ans le mois dernier, et toute la famille s'est réunie pour célébrer l'événement. La maison de Saint-Pétersbourg, transformée en palais des merveilles, déborde d'invités, de fleurs, de chocolats. Les jumelles courent partout, suivies de Spectre II qui aboie comme un fou. Liam et Olga sont là, avec leurs propres enfants. Katia est venue avec son mari. Même Boris, l'ancien associé qui avait démasqué Maya, a été invité, pour le meilleur et pour le pire.La Babouchka trône au centre de la salle, dans un fauteuil en velours rouge, un châle brodé sur les épaules. Elle est plus petite qu'avant, plus fragile, mais son regard est toujours aussi vif, sa langue toujours aussi acérée.— Bon, dit-elle en frappant le sol de sa canne. Silence. Je vais faire un discours.Tout le monde se tait. Les jumelles s'assoient sagement aux pieds de leur arrière-grand-mère. Liam sort son téléphone pour filmer. Olga ajuste se
IrisJe retrouve la lettre par hasard, en rangeant le grenier, quelques semaines après le slow.Elle est glissée entre deux pages d'un vieux livre d'art que je n'ai pas ouvert depuis des années. Une enveloppe jaunie, sans timbre, sans adresse. Juste un prénom écrit au feutre noir, de mon écriture d'avant.Maya.Je m'assois sur une caisse poussiéreuse, le cœur battant, et j'ouvre l'enveloppe. À l'intérieur, une lettre que j'ai écrite il y a des années, à l'époque où j'étais encore déchirée entre Iris et Maya, entre l'amour et le mensonge, entre la peur et l'espoir.Je la lis à voix haute, dans le silence du grenier.« Chère Maya,Tu n'existes pas. Et pourtant, tu es la partie de moi la plus vivante. Tu es celle qui a osé, celle qui a menti, celle qui a reconquis l'homme que j'aimais. Tu es celle qui n'avait pas peur. Tu es celle que je ne savais pas être.Je t'écris pour te dire merci. Merci d'avoir été mon armure. Merci d'avoir été mon mensonge. Merci d'avoir été ma vérité.Mais aujou
IrisLa musique s'élève dans le salon, douce et familière.C'est la chanson de Céline Dion qu'Aleksandr écoutait en boucle quand il croyait aimer Maya. Celle qu'il écoutait seul, dans son penthouse, en pleurant sans comprendre pourquoi. Celle qui accompagnait ses nuits d'insomnie et ses journées de doute. Celle qui, aujourd'hui, résonne dans notre maison comme un hymne à notre histoire.Nous dansons pieds nus, Aleksandr et moi, au milieu du salon encombré de jouets. Les jumelles dorment à l'étage, épuisées par une journée de jeux et de rires. Spectre II est couché sur le canapé, le museau entre les pattes, les yeux mi-clos. Kaos, perché sur le rebord de la fenêtre, nous observe avec ce mélange de mépris et de tendresse qui caractérise les chats.— Tu te souviens de la première fois où tu as entendu cette chanson ? demande Aleksandr.— Oui. C'était dans le taxi, après notre premier dîner au restaurant. Tu l'avais mise sur la radio, et tu m'avais dit qu'elle te faisait penser à moi.— J
IrisLes jumelles grandissent à une vitesse qui me coupe le souffle.Anastasia est la première à parler. Elle dit « papa » avant de dire « maman », ce qui rend Aleksandr fou de fierté et me fait feindre la jalousie. Tatiana, elle, observe. Elle regarde sa sœur avec une attention d'entomologiste, comme si elle analysait ses moindres faits et gestes.Très vite, leurs personnalités s'affirment.Anastasia est l'aînée. Elle est curieuse, intrépide, autoritaire. Elle corrige la maîtresse de maternelle sur les pourcentages à quatre ans, ce qui lui vaut une convocation des parents et un fou rire mémorable de la part d'Aleksandr. Elle veut tout comprendre, tout analyser, tout maîtriser. C'est la fille de son père.Tatiana est la cadette. Elle est douce, rêveuse, imaginative. Elle dessine des histoires abracadabrantes, invente des mondes parallèles, raconte des mensonges si élaborés qu'on finit par y croire. C'est ma fille.— Elles sont parfaites, dit Aleksandr un soir, en les regardant jouer d
AleksandrLa deuxième naissance est différente de la première.Pas parce que c'est plus facile — ce n'est pas plus facile, c'est même plus éprouvant, parce qu'Iris est épuisée et que son corps a déjà tant donné. Mais parce que cette fois, je sais à quoi m'attendre. Je sais que la douleur va être violente. Je sais que les cris vont me transpercer. Je sais que je vais pleurer, encore, sans pouvoir me retenir.Et je sais que, à la fin, il y aura un miracle.Tatiana naît un mardi, à trois heures du matin, dans la même salle blanche que sa sœur. Elle est plus petite qu'Anastasia, plus silencieuse aussi. Elle ne crie pas tout de suite, ce qui me terrifie pendant une fraction de seconde. Puis elle ouvre la bouche, et un cri minuscule s'élève, et je respire enfin.— C'est une fille, annonce la sage-femme.Une fille. Une deuxième fille.On me la tend, et je la prends avec des gestes que je connais déjà, que j'ai appris avec Anastasia. Elle est légère, fragile, parfaite. Elle a les yeux fermés,







