LOGINCe soir-là, après le dîner, j'emmène Nyra dans sa chambre sous prétexte de l'aider à choisir sa robe pour le bal du printemps. Je referme la porte. Je tire le lit. Je soulève le tapis. Je dégage la petite trappe carrée, un demi-mètre de côté, avec deux charnières et un anneau de laiton.
— Regarde. On tire vers soi. On abaisse. On descend six barreaux. On passe par la petite port
IlyriaOn m'a appris, dans cette cellule, à compter le temps autrement qu'en jours. En plateaux, d'abord : trois plateaux par jour, le quatrième plateau manquant quand la garde du soir est celle qui me hait. En pas, ensuite : quatorze pas le long du mur est, neuf le long du mur nord, quatre mille trois cents pas par jour au début, puis j'ai cessé de compter parce que compter est une façon d'espérer et que j'ai décidé, il y a longtemps, de ne plus espérer.Je m'appelle Ilyria Varengar. J'ai servi Cassien Varengar pendant trente ans. J'ai fait des choses que je ne raconterai pas ici, pas par pudeur, mais parce que ce récit-là m'appartient et que je ne le dois à personne. Sélène d'Alverac m'a épargnée. C'est la phrase officielle, celle des registres du Conseil : l'accusée a été épargnée en raison de sa dépo
Il arrête de seller le cheval. Il me regarde. Kaelen a été le bras de mon père avant d'être le mien ; il a appris très tôt que quand un Alpha dit pas comme ça, on écoute.— Raconte, dit-il.Je raconte. Tout. La pièce ocre, les gorges, les cheveux roux, le goût. Kaelen écoute sans m'interrompre, et quand j'ai fini, il fait une chose qu'il ne fait presque jamais : il jure. Longuement, en vieux Nyx, avec des mots que je ne lui connaissais pas.— Quoi ? dis-je.— Les gorges rouges. Le sud. Tu n'as jamais vu le sud, Rhaegar.— Jamais.— Alors comment tu l'as rêvé ? Les tapis, les murs ocre. Tu viens de me décrire la vallée d'Anthe comme si tu y avais passé une semaine. J'y ai fait la guerre, moi, la vallée d'Anthe. Je n'en ai parlé à personne, pas même à toi
Nous avons cours de doctrine dans la salle basse, celle dont les fenêtres donnent sur le cloître. Le sujet du jour : les liens d'âme. Le frère enseignant, un vieux loup de Corvina, la voix comme du gravier, explique la marque, la résonance appariée, le miracle statistique de la rencontre. Et il dit une phrase. Une seule. Une phrase que j'entends avec tout mon corps avant de l'entendre avec mes oreilles :— Le lien véritable est le seul objet magique qui ne peut être ni volé, ni fabriqué, ni contrefait. C'est la première loi. Retenez-la : elle est la raison pour laquelle certaines choses, dans l'histoire des meutes, ont dû être effacées plutôt que débattues.Effacées plutôt que débattues.Je lève la main. C'est un réflexe, je n'ai rien décidé.— Quelles choses ?Le vieux loup me regarde.
Je fais mon travail. Je suis bon à ça, c'est pour ça qu'on m'a choisi — l'aiguille entre dans la veine comme dans du beurre, le sang monte dans le flacon, sombre, épais, plus épais que le sang ordinaire, et je pense malgré moi que c'est le sang d'un ancien Alpha ritualiste, qu'on raconte dans les cuisines que le sang de ces gens-là garde la mémoire de ce qu'ils ont fait, et je chasse cette pensée parce que les cuisines racontent aussi que les puits sont habités.Pendant que le flacon se remplit, l'homme parle. Il ne s'adresse pas à moi — il regarde le mur, au-dessus de mon épaule, comme s'il parlait à la pierre.— Elle est revenue la nuit dernière, dit-il.Je ne réponds pas. On m'a dit de ne jamais répondre.— La rousse, dit-il. Elle est revenue dans le rêve. Elle tient quelque chose dans ses bras, je
L'infirmierOn m'a dit de ne jamais le regarder dans les yeux. On m'a dit de ne jamais répondre à ses questions. On m'a dit que si je parlais à qui que ce soit de ce que je verrais en bas, on me retrouverait, et que ceux qu'on retrouve ne bénéficient pas toujours d'une explication.Je m'appelle Orel, j'ai vingt et un ans, et ce matin je descends pour la première fois l'escalier de la geôle d'Alverac avec une mallette de cuir qui contient des flacons, des aiguilles fines et des compresses, et mon cœur fait un bruit que les torchères ne couvrent pas.L'homme qui m'accompagne s'appelle Damaris. Tout le monde connaît Damaris : la main droite de l'Alpha, l'homme qui signe les registres. Il marche devant moi sans parler, et son silence a quelque chose de plus inquiétant que tous les avertissements qu'on m'a faits. À la troisième volée de marches, il s'arrê
Nous nous regardons, et je vois, pour la première fois de ma vie peut-être, ma mère renoncer à une bataille. Pas par faiblesse. Par amour, ce qui, chez Sélène d'Alverac, est un chemin beaucoup plus long.Elle pose la boîte sur la table et la repousse, comme on repousse une pièce d'or qu'on ne peut pas dépenser.— Tu garderas la broche au moins, dit-elle.La broche, oui. Le loup d'argent d'Alverac, petit, discret, celui qu'elle portait enfant. Je le porte déjà, d'ailleurs, caché sous le col de ma chemise de voyage. Elle le sait. Je vois à l'infime mouvement de sa bouche qu'elle le sait et qu'elle feint de croire à un sacrifice consenti. Nous sommes toutes les deux des comédiennes de la tendresse. C'est notre langue maternelle : ne jamais dire le principal, toujours le négocier.Le carrosse attend dans la cour. Damaris l'a fait a







