MasukÈveVingt-quatre heures. C'est le temps qui s'est écoulé depuis l'enlèvement. Vingt-quatre heures sans nouvelles. Vingt-quatre heures sans sommeil. Vingt-quatre heures à regarder les écrans, à écouter les téléphones, à attendre.J'ai la bouche sèche. J'ai les yeux brûlants. J'ai le corps qui tremble de fatigue, et je ne m'en rends même pas compte. Je suis dans le bureau de Gabriel, seule avec lui, les gardes à l'extérieur, les portes fermées. La pièce est plongée dans une pénombre grise, celle de l'aube qui n'arrive pas, celle du petit matin qui n'en finit pas.Gabriel est assis dans son fauteuil. Il n'a pas dormi. Il n'a pas mangé. Il a vieilli de dix ans, peut-être vingt, peut-être plus. Son visage est creusé, ses yeux sont deux trous noirs, sa barbe a poussé et il ne l'a pas rasée. Il ressemble à un homme qui a été enterré et qui est revenu, mais pas tout à fait.Le téléphone satellite est posé sur le bureau. C'est un vieux téléphone,
Ève La réunion est ennuyeuse. Une fusion, des actions, des hommes en costume qui parlent de chiffres avec des mines de croque-morts. Je suis assise au bout de la table, mon carnet ouvert devant moi, et j'ai depuis longtemps cessé d'écouter. Je griffonne des trains. Des locomotives, des wagons, des rails qui s'entrecroisent. C'est un truc que je fais depuis Léo. Quand la réunion est trop longue, je dessine son train. Gabriel est à l'autre bout de la table. Il parle. Il a cette voix qu'il prend en réunion, une voix lisse, patiente, une voix qui n'a jamais connu la panique. Il dit des choses sur les synergies et les perspectives de croissance et je regarde ses mains, ses mains qui ont appris à boutonner une chemise, à couper des sandwiches en triangles, à tenir un petit garçon contre son épaule. Les téléphones sont posés sur la table. C'est la règle. Pas de téléphone pendant les réunions. Sauf pour les urgences. Sauf pour Léo
ÈveÀ vingt et une heures, une information arrive.Elle vient du réseau, du vieil homme à la voix rauque, qui n'a pas bougé de son coin depuis quatre heures. Il lève la main. Le silence se fait. Tout le monde se tourne vers lui.— Armes de guerre, dit-il. Les ravisseurs ont utilisé des armes de guerre. Des fusils d'assaut. Des grenades. Ce n'est pas du matériel de voyou. C'est du matériel militaire.Morin se raidit. Il note quelque chose dans son carnet. Il ne dit rien.— Et autre chose, continue le vieil homme. Un virement. Deux millions. Compte à Bahamas. On a pu le tracer. Le destinataire est une société écran. Basée au Panama. Mais la société écran appartient à un homme. Un homme qu'on connaît.Il fait une pause. Il me regarde. Il regarde Gabriel.— Dufort, dit-il. C'est Dufort.Le nom tombe dans la pièce comme une pierre dans l'eau. Gabriel se fige. Son visage devient blanc. Dufort. L'homme qui a
ÈveÀ dix-sept heures quarante, le réseau Castellane est réveillé. Pas réveillé comme on réveille un homme qui dort. Réveillé comme on réveille un volcan.J'ai vu des choses dans ma vie. J'ai vu des hommes se battre pour de l'argent. J'ai vu des femmes mentir pour sauver leur peau. J'ai vu des gens mourir, et des gens tuer, et des gens qui faisaient semblant que rien ne se passait. Mais je n'avais jamais vu le réseau Castellane.Il commence par les téléphones. Des dizaines de téléphones qui sonnent en même temps. Des hommes que je n'ai jamais vus qui entrent dans le bureau, qui prennent des écouteurs, qui s'assoient, qui commencent à parler. Des voix basses. Des phrases courtes. Des noms de lieux, de quartiers, de rues.— Le port. Quai quatre. Rien.— L'aéroport. Pas de vol privé depuis seize heures. On vérifie les vols commerciaux.— Les banques. Un virement de deux millions a été effectué hier depuis un compte à Baham
ÈveL'hôpital sent l'alcool et le plastique. Les néons bourdonnent au-dessus de nos têtes. Les chaises sont inconfortables. Léo dort sur mes genoux, épuisé, le visage encore marqué par les larmes, et sa main est crispée sur ma manche et elle ne lâche pas.Gabriel est dans une chambre, au bout du couloir. On l'a opéré. Le couteau avait touché un muscle, pas un organe. Il s'en sortira. Il s'en sort toujours. C'est un homme qui s'en sort, c'est ce qu'il fait, c'est ce qu'il est.Diane est arrivée à minuit. Elle est assise à côté de moi, droite, les mains sur son sac, et elle n'a pas dit un mot depuis qu'elle est là. Elle regarde Léo dormir. Elle regarde son visage, ses cils, sa bouche entrouverte. Et dans ses yeux, il y a une chose que je n'avais jamais vue : une peur qui ne la quittera plus.— C'est fini, dis-je. Doucement. Pour la rassurer, ou pour me rassurer. Sabrina est finie. Elle va être transférée. On l'a eue.Diane hoche l
ÈveL'homme s'appelle Castellane. Pas le nom de famille, le titre. C'est un vieux soldat, un de ceux que la famille garde depuis des générations, un de ceux qui ont mangé à la table des Castellane et qui sont morts pour eux. Il a soixante ans, peut-être plus, des cheveux blancs coupés ras, des épaules larges et une voix qui ne monte jamais au-dessus du murmure.Les mercenaires se retournent. Dufort lève la main. Il a l'air surpris. Il ne s'attendait pas à ça. Personne ne s'attend jamais à ça.— Jeannot, dit-il. Jeannot, c'est du passé. Tu n'as pas à…— Tu as touché à l'enfant. Le vieil homme avance d'un pas. Ses deux pistolets sont baissés, mais ses yeux ne le sont pas. Tu sais ce qu'on fait à ceux qui touchent aux enfants, Dufort. Tu le sais depuis le premier jour.Dufort recule. Il recule d'un pas, puis d'un autre, et je vois dans ses yeux une chose que je n'attendais pas : la peur. Une peur ancienne, une peur qui remonte à lo







