Mag-log inPOINT DE VUE D'ELARA
Je l’entends bien avant de le voir distinctement : des bottes lourdes trébuchent légèrement sur la pierre du couloir, leurs pas lents et irréguliers s’arrêtant net juste devant ma chambre. Pourtant, il ne frappe pas à la porte. Je suis déjà debout dans la pénombre, les pieds nus sur le sol de pierre glacé, bien avant ce coup qui ne vient de toute façon jamais. Je connais beaucoup trop bien sa démarche lourde pour la confondre un seul instant avec celle de quelqu’un d’autre. Mes doigts se referment fermement sur la poignée en fer forgé. Je m’autorise à hésiter le temps d’un battement de cœur, puis de deux, sachant pertinemment que, quoi qu’il se trouve de l’autre côté de cette cloison de bois, cet échange laissera des traces indélébiles. Puis je finis par l’ouvrir. Il s’appuie lourdement contre l’encadrement, une paume à plat sur le bois vermoulu, sa large carrure d’épaule emplissant toute l’embrasure. Sa tunique sombre, tendue sur son torse puissant, s’est entrouverte au niveau du col. Les effluves capiteux du vin du banquet se dégagent de lui par vagues chaudes, mêlés aux senteurs de pin montagnard et de fer forgé, à cette odeur unique et inconfondable qui n’appartient qu’à lui au milieu de toutes les autres. Je l’inspire malgré moi, d’une traite, comme je l’ai fait une centaine de fois auparavant en me répétant chaque fois que cela ne signifiait absolument rien. Quelque chose cloche profondément dans son regard à cet instant, à la fois trouble et d’une intensité scrutatrice. Ses yeux parcourent mon visage avec insistance, comme s’il tentait désespérément de déchiffrer un texte ancien écrit dans une langue qu’il connaissait autrefois par cœur. Il ne recule pas d’un pouce lorsque j’ouvre la porte en grand. Au contraire, il se penche un peu plus vers moi, une main toujours fermement appuyée sur l’encadrement, jusqu’à réduire presque à néant l’espace vital qui nous sépare, jusqu’à ce que je sente la chaleur brute émaner de sa peau comme si je me tenais trop près d’un âtre en plein hiver. Il tend soudain le bras et referme sa main chaude autour de mon poignet. Même profondément ivre, il me tient avec une précaution infinie. Sa paume calleuse et brûlante me brûle la chair à travers le coton fin qui couvre mon poignet. Il me traite avec cette même prudence qu’il a toujours adoptée avec moi quand personne ne regarde, comme si une part profondément enfouie de son âme avait décidé depuis longtemps que j’étais la seule chose à Obsidian Ridge qu’il n’avait pas le droit de briser. Son pouce effleure une fois, très lentement, le pouls rapide qui tressaille frénétiquement sous ma peau, puis recommence son va-et-vient, comme s’il ne pouvait tout simplement pas s’en empêcher, retraçant une seconde fois ce même bref chemin. La chaleur remonte subitement le long de mon bras et s’accumule, lourde et envoûtante, au creux de mon ventre. Ma respiration devient soudainement superficielle et saccadée. Il est désormais si incroyablement proche que si je me redressais sur la pointe des pieds, si je relevais le menton d’une infime fraction de millimètre, nos lèvres se rencontreraient enfin. Pendant une longue seconde suspendue hors du temps, je crois dur comme fer qu’il va lui-même franchir ces derniers centimètres — sa tête s’incline un peu plus, ses yeux sombres descendent lentement vers ma bouche et s’y arrêtent avec faim, et tout mon corps s’immobilise, littéralement dévoré par un désir urgent et stupidement plein d’espoir. Je m’autorise à me pencher d’une infime fraction vers sa main, comme je me le suis permis durant cent nuits solitaires dont je n’ai jamais parlé à personne, chaque nuit où il m’a laissée approcher aussi près et chaque matin suivant où il a pourtant prétendu devant tous ne pas l’avoir fait. Puis son regard s’éclaircit brusquement. Il ne se pose plus sur moi avec cette fascination trouble, mais sur la réalité implacable de ma présence, sur l’identité véritable de ce visage qu’il contemple. Il se raidit d’un seul coup, tel un homme qui reprend ses esprits au bord d’une falaise friable, et la chaleur quitte l’instant présent si vite qu’elle me laisse complètement transie sur le seuil. Sa main s’ouvre et me libère sans ménagement, comme si ma peau venait soudainement de le brûler vif. — Calliope est de nouveau dans ma tête, dit-il d’une voix basse, rauque et déchirée. Ces mots lui sont arrachés des entrailles, davantage pour lui-même que pour m’informer. — Je n’arrive pas à la chasser. Je reste figée sur le seuil de ma propre chambre, la chaleur de sa main s’estompant déjà sur mon poignet engourdi, mes lèvres picotant encore douloureusement sous le souvenir fantôme d’un baiser qui n’a jamais eu lieu, la gorge tellement serrée qu’elle me fait physiquement mal. Et je comprends, avec une clarté fulgurante, que c’est bien pire que l’autre possibilité. C’est infiniment pire qu’un homme de moindre valeur prononçant par accident le mauvais nom dans l’obscurité de la nuit. Il ne m’a pas confondue avec ma sœur un seul instant. Il sait parfaitement jusqu’à quelle porte il a marché à travers la forteresse, quel poignet précis il a saisi entre ses doigts, quelle bouche il a failli embrasser avec ardeur, quel visage exact l’a poussé à se raviser et à me lâcher. C’est vers moi qu’il est venu en toute connaissance de cause ; il me désirait moi, de tout son être, au point que son corps entier a cédé à cette impulsion. Et il me dit pourtant délibérément que même ici, même au milieu de cette nuit, tout ce qu’il s’autorise à désirer à voix haute reste tourné vers une femme absente de ce couloir. Il m’a regardée droit dans les yeux. Il a failli m’embrasser de toutes ses forces. Et il m’a tout de même repoussée et lâchée. Je relève fièrement le menton et soutiens son regard sombre, même si mes mains tremblent violemment dans mon dos, cachées là où il ne peut pas les voir. Le chagrin immense qui brille dans ses yeux est à vif, béant, et vient tirer sans pitié sur une vieille blessure au creux de ma propre poitrine que je passe depuis deux ans à recoudre patiemment de mes propres mains. — Je ne suis pas Calliope, Rhysand. Ma voix résonne dans le couloir, étonnamment calme. Elle ne contient ni colère destructrice ni cruauté gratuite, seulement l’épuisement sans relief d’une femme qui vit depuis trop longtemps dans l’ombre glacée d’une autre et n’a enfin plus la moindre patience de prétendre le contraire. Son expression se fige net. Pendant un long moment suspendu, il se contente de me contempler en silence, ses yeux sombres foulant les miens avec désespoir comme s’il tentait d’arracher ma propre peau pour retrouver la petite fille cachée sous le mot qu’il persiste à employer à la place de mon nom — la fille qu’il passe depuis deux ans à faire semblant de ne pas voir et, pourtant, celle qu’il vient d’approcher assez près pour l’embrasser au cours d’une seconde de pure faiblesse. Sa mâchoire se contracte une fois, puis une seconde. Aucun son ne sort de sa gorge nouée. J’attends une réponse, une explication qui ne viendra jamais. Je lui adresse un tout dernier regard, pour contempler une dernière fois cette version à vif, brisée et sans défense de l’homme que j’aime, parce que je sais déjà au fond de moi que je ne la reverrai plus jamais. Puis je recule d’un pas et referme la porte de la chambre, doucement, mais définitivement. Je me laisse alors glisser le long du bois jusqu’à m’asseoir directement sur le sol de pierre glacé, les genoux fermement repliés contre ma poitrine, et je m’accorde exactement un seul souffle tremblant et exactement une seule larme brûlante, que j’empresse d’essuyer du dos de la main avant qu’elle n’ait fini de couler. Ma bouche se souvient encore intensément de la forme inachevée d’un baiser qui ne s’est jamais posé sur elle. Puis je souffle la flamme de la petite lampe à huile et laisse les ténèbres de la nuit envahir tout le reste.POINT DE VUE DE RHYSANDCalliope a menti du début à la fin au sujet de l’accusation de trahison. Je le savais déjà au plus profond de mon cœur, et cette certitude silencieuse me hantera jusqu’à mon dernier souffle.Cela tient ainsi pendant une saison entière. Puis les Anciens du Conseil viennent me trouver pour me parler des rites ancestraux de l’héritier.— Le garçon est désormais en âge de commencer ses premiers rituels, Alpha, déclare Edmund de cette voix monocorde qu’il réserve toujours aux questions qu’il a déjà tranchées d’avance. Seule une véritable Luna peut le guider dans cet apprentissage. Celle dont le nom officiel figure dans son registre doit impérativement être celle qui l’y initiera.— Il m’a, moi pour l’encadrer. Il a des guérisseurs qualifiés, réponds-je sèchement.— Un simple guérisseur ne peut pas enseigner ses propres rites mystiques à un enfant-loup, pas plus que son propre père ne le peut, rétorque Edmund en joignant ses mains ridées.Il me regarde avec insi
POINT DE VUE DE RHYSANDCela n’a jamais été l’appartement de la Luna. Quand Calliope est revenue au fort, ils ont exilé Elara dans cette petite pièce austère située tout au bout du couloir nord, et c’est la seule pièce de toute la forteresse que personne n’a jugé utile de vider ou de réattribuer. C’est à la fois une grâce cruelle et un rappel permanent.Ses cartes stratégiques sont étalées sur la table en bois. Mes cartes, mes frontières, mes plans de guerre, entièrement couverts des annotations de sa petite écriture précise et soignée : la ligne de défense orientale qu’elle a eu l’audace de déplacer pour nous sauver, l’itinéraire de repli qu’elle a tracé à l’encre noire sur la roche nue, les ravins dissimulés où elle a indiqué qu’un éclaireur pouvait rester tapi toute une journée sans se faire repérer par l’ennemi.Il y a ici trois saisons entières de travail acharné que je me suis attribuées sans vergogne devant le conseil des Anciens. J’ai bâti la sécurité et la défense de cette
POINT DE VUE DE RHYSANDIls m’apportent ce que la rivière en furie a bien voulu laisser derrière elle, un matin d’angoisse où l’air lui-même semble prisonnier de la glace.Une cape sombre, lourde et totalement raidie par le sang déjà séché, repêchée de justesse dans les hauts-fonds à deux kilomètres en aval du fort militaire. Une manche arrachée net à l’épaule, prise au piège dans l’épaisseur de la glace au niveau du coude de la rivière.Des traces de loups solitaires errant le long de la rive gelée, me rapportent-ils avec une précision qui se veut rassurante. Un fouillis d’empreintes animales à l’endroit précis où quelque chose d’inévitable aurait été terrassé dans l’ombre.Aucun corps nulle part, bien entendu, parce qu’à cette terrible époque de l’année, l’eau noire file à toute vitesse sous la couche de glace et emporte impitoyablement tout ce qu’elle trouve sur son passage.À midi, toute la meute s’est déjà accordée en silence sur la même version des faits.Elle s’est enfuie
LE POINT DE VUE DE ELARAElara doit mourir officiellement à Obsidian Ridge cette nuit pour que la femme qui reviendra un jour chercher son fils Kian puisse enfin vivre et lutter.Je le regarde fixement à travers les barreaux de fer, cet homme qui, pas une seule fois depuis le début de cette tragédie, n’a renoncé à se battre pour la justice, et je sens tout le poids écrasant de ce qu’il est en train de m’offrir. Ce n’est pas un simple sauvetage romanesque.Il ne me porte pas hors d’ici sur son dos pour me mettre en sécurité. Il se contente de me montrer une issue de secours et de m’en annoncer le prix réel, et ce prix est exorbitant : mon nom, mon visage, ma place au sein de la seule meute à laquelle j’aie jamais appartenu, ma propre mort administrative inscrite à jamais dans un registre qui ne sera plus jamais rectifié.Je m’oblige à en dresser le compte exact dans ma tête avant de répondre, exactement comme je compterais mes pertes avant une bataille à mort à laquelle j’entends su
LE POINT DE VUE DE ELARAJe ne découvre la pire des trahisons que le lendemain matin, lorsque je suis enfin assez éveillée pour entendre les murmures des couloirs.Ils ont entièrement réglé le dossier administratif de l’héritier pendant que j’étais inconsciente sur cette table. Tout est scellé. Tout est devenu officiel. Kian Grey, fils premier-né de l’Alpha. Et à l’endroit précis du grand registre de la meute où devrait figurer de plein droit le nom de la mère biologique, ils n’ont pas laissé une simple ligne blanche et n’ont pas inscrit mon nom.Ils ont écrit celui de Calliope.Luna Calliope, mère biologique de l’héritier.Le Conseil des Anciens prétend doctement qu’il en va de la haute stabilité politique de la meute et de la stricte légitimité morale de l’enfant ; le nom d’une simple traîtresse, argumentent-ils sans sourciller, n’a absolument pas sa place dans le grand registre de la lignée à côté de celui d’un futur Alpha. Alors ils ont pris mon accouchement, mon sang versé, l
POINT DE VUE DE ELARA Je ne connais pas encore son prénom. Je sais seulement que la pièce entière change de texture autour de ce petit son rauque, que chaque loup présent se tourne instantanément vers cette petite voix furieuse, et que mon corps tout entier, essoré, tremblant, ne m’appartenant plus du tout, essaie désespérément de se redresser pour ramper vers lui. Des mains fermes me retiennent de force sur le matelas.Ils l’ont déjà pris. Ils l’essuient en hâte, le pèsent sur la balance, accomplissent leurs tâches administratives à l’autre bout de la pièce, et les trois pauvres mètres qui nous séparent forment désormais la distance la plus immense, la plus infranchissable que j’aie jamais tenté de traverser de toute mon existence.Ils le portent devant la table de travail, et quelqu’un prononce soudain le nom de Kian. Kian. Sage soutien. Personne dans cette pièce n’est sage. Personne ici ne sourcillerait le moins du monde si je mourais exsangue cette nuit sur cette table — pas mê







