LOGINIl sort, il sort en pleurant, il sort en me remerciant, il sort en murmurant des mots que je n'entends pas, des mots que je ne veux pas entendre, des mots qui ne sont plus rien pour moi, qui ne sont plus que le bruit d'un homme qui a eu peur, qui a eu peur pour sa vie, pour sa famille, pour tout ce qu'il a construit, pour tout ce qu'il aime, et qui s'en sort, qui s'en sort parce que je n'ai pas la force, pas la volonté, pas le courage de le détruire, de l'anéantir, de l'effacer, comme j'ai détruit les autres, comme j'ai anéanti les autres, comme j'ai effacé les autres, parce que je suis fatiguée, fatiguée de tout, fatiguée de moi, fatiguée de ce que je suis, de ce que je fais, de ce que je deviens.Je reste seule dans mon bureau, je regarde par la fenêtre la ville qui s'étend sous mes yeux, ma ville, mon empire, mon royaume de verre et d'acier, et je me demande ce que je suis devenue, ce que je
Ce matin-là, je reçois la visite d'un homme que je n'ai pas vu depuis quinze ans, un homme qui était au lycée avec moi, un homme qui n'était pas le pire, mais qui n'était pas le meilleur non plus, un homme qui a ri quand on m'humiliait, qui a regardé quand on me frappait, qui a détourné les yeux quand on me brisait, qui n'a rien fait, rien dit, rien tenté, parce que c'était plus facile, plus sûr, plus simple, de ne rien faire, de ne rien dire, de ne rien tenter, de laisser faire, de laisser dire, de laisser les autres détruire, humilier, briser, pendant que lui, il regardait, il se taisait, il attendait que ça passe, que ça s'arrête, que ça finisse, pour pouvoir continuer à vivre, à être, à exister, sans avoir à se demander ce qu'il aurait dû faire, ce qu'il aurait pu faire, ce qu'il aurait voulu faire, s'il avait eu le courage,
ÉlianorJe prends mon téléphone, je regarde le message de Marcus, "je pense à toi", trois mots, trois mots qui devraient me réchauffer, me toucher, me faire du bien, et qui ne font que me rappeler ce que je ne suis pas, ce que je ne serai jamais, ce que je ne peux pas être, pas maintenant, pas après ce que j'ai fait, pas après ce que je suis devenue, pas après toutes ces vies que j'ai détruites, tous ces hommes que j'ai ruinés, toutes ces femmes que j'ai anéanties, tous ces gens qui sont venus supplier dans mon bureau et qui sont repartis en morceaux, en larmes, en cendres.Je ne réponds pas, je range le téléphone, je ferme les dossiers, je range les preuves, j'éteins les écrans, je me lève, je vais à la fenêtre, je regarde la ville, ma ville, mon empire, mon royaume de verre et d'acier, quatre-vingt-onze pour cent de ses entreprises
ÉlianorElle s'appelle Valérie Montfort et elle a été mon bourreau pendant trois ans, elle m'a fait vivre un enfer quotidien, elle a organisé les humiliations avec une précision chirurgicale, elle a rassemblé toute l'école contre moi, elle a ri chaque fois que je rentrais en larmes, elle a dit un jour, devant tout le monde, devant le lycée entier, que j'étais "une grosse moche qui finira caissière dans un supermarché si elle a de la chance, parce qu'avec une tête comme ça et un corps comme ça, elle ne fera jamais rien de sa vie". Aujourd'hui, quinze ans plus tard, elle est adjointe au maire de cette ville, elle a construit sa carrière sur les mensonges et les compromissions, elle a signé des marchés douteux, elle a touché des pots-de-vin, elle a vendu des permis de construire à des promoteurs peu scrupuleux, elle a fait tout
Mais je ne dis rien, je ne fais rien, je reste là, à côté de lui, à jouer avec mes enfants, avec nos enfants, avec ce qu'on a, ce qu'on n'a pas, ce qu'on aura, peut-être, un jour, si j'arrête de fuir, si j'arrête d'avoir peur, si j'arrête de douter, si j'arrête de me cacher, si j'arrête de m'oublier, si j'arrête d'oublier tout ce qui compte, tout ce qui vaut la peine, tout ce qui mérite qu'on se batte, qu'on reste, qu'on aime, qu'on vive, et je sens mon cœur qui bat plus vite, plus fort, plus longtemps, je sens quelque chose qui monte, qui grandit, qui m'envahit, qui m'étouffe, qui m'empêche de respirer, de penser, de parler, de faire autre chose que de le regarder, de le voir, de le sentir, de l'aimer, de l'aimer comme je n'ai jamais aimé personne, de l'aimer comme je n'ai jamais cru pouvoir aimer, de l'aimer comme je n'ai jamais voulu aimer, parce que c'est tr
Il me regarde, il me regarde avec ces yeux qui savent, qui savent tout, qui savent que je mens, que j'ai toujours menti, que je mentirai toujours, peut-être, parce que c'est plus facile, plus sûr, plus simple, parce que c'est tout ce que je sais faire, mentir, fuir, partir, oublier, tout oublier, tout laisser derrière moi, les visages, les noms, les nuits, les amours, les promesses, tout, tout, tout, mais il ne dit rien, il ne fait rien, il reste là, à côté de moi, à jouer avec mes enfants, avec nos enfants, avec ce qu'on a, ce qu'on n'a pas, ce qu'on aura, peut-être, un jour, si j'arrête de fuir, si j'arrête d'avoir peur, si j'arrête de douter, si j'arrête de me cacher, si j'arrête de m'oublier, si j'arrête d'oublier tout ce qui compte, tout ce qui vaut la peine, tout ce qui mérite qu'on se batte, qu'on reste, qu'on aime, qu'on vive.— Marcus, tu veux être notre papa ? demande Lola avec cette innocence qui déchire, qui tue, qui sauve, cette innocence qui ne sait pas que les questions
MARTHALe silence dure une éternité. Je vois les pensées tourbillonner dans les yeux de ma fille, je vois la reconnaissance muette, le choc, la terrible attraction qui passe entre eux comme une étincelle dans de la poudre sèche. Je dois intervenir. Maintenant.– Élianor, ma chérie, je laisse tomber
MarcusLa question me prend au dépourvu. Pourquoi cette curiosité ? Est-ce une manière polie de vérifier mes antécédents avant de louer ? Ou y a-t-il autre chose, dans son regard perçant, dans la tension palpable de son corps ?La vérité me brûle les lèvres. C’est pour cette vérité que je suis ici.
MARCUSLa nuit dans le pavillon est épaisse, poreuse. Elle laisse filtrer les souvenirs, mais c’est l’essentiel qui coule à travers : la sensation. Ce n’est pas une image qui vient d’abord, c’est un climat. Une chaleur moite de nuit d’été. Une musique basse, venue d’ailleurs. Le sentiment aigu, gri
MARCUSLe café coule dans ma gorge, brûlant, amer. Un rempart contre l’insomnie et les souvenirs qui dansent encore derrière mes paupières. Je suis assis sur la terrasse du pavillon, à l’abri des regards, observant la grande maison s’éveiller. L’air frais du matin ne parvient pas à laver la chaleur







