INICIAR SESIÓNJe pourrais me sentir écarté. Une partie de moi le ressent, je reconnais ce mouvement avant qu'il se déguise en autre chose, ce besoin d'être utile qui ressemble parfois trop au besoin d'être indispensable, cette blessure de ne pas être celui qu'on appelle, celui qui règle, celui qui décide. Mais ce n'est pas ce qui domine. Je la regarde et je pense qu'elle ne se plie pas. Pas même ici. Pas même après tout ce que cette maison peut lui faire sentir sans prononcer une menace, sans dire un mot plus haut qu'un autre.— Je pose une limite sur la façon dont vous me traitez.Je sens la phrase se retourner vers moi alors qu'elle ne m'est pas adressée, alors qu'elle ne me concerne pas, alors que je ne suis pas dans la conversation. Je n'ai pas besoin qu'elle tourne la tête. Je sais ce qu'elle protège. La même chose que dans mon bureau, la même chose devant l'enveloppe, devant mes règles, devant mes silences. Je cherche si longtemps ce qu'elle veut que je manque presque
Alexander Je connais ma mère. Je connais les silences qu'elle utilise pour faire travailler les autres à sa place, ces silences qui vous obligent à parler, à remplir le vide, à révéler ce que vous n'auriez pas dit autrement. Je connais ses phrases assez correctes pour qu'on paraisse excessif en les trouvant cruelles, ces phrases qui vous laissent le choix entre passer pour un susceptible ou accepter ce qu'elle vient de dire. Je sais ce que cela coûte de lui répondre sans perdre aussitôt le terrain de la conversation, cette sensation de jouer sur un échiquier où elle a déplacé toutes les pièces avant votre arrivée. Ellie ne possède pas cette connaissance ancienne. Elle ne sait pas les règles de cette maison, les codes de cette famille, les détours qu'il faut prendre pour dire les choses sans se blesser. Elle lui résiste quand même. Je la regarde et je ressens d'abord quelque chose de presque inapproprié, une surprise trop v
Le silence se creuse. Je sens ma gorge sèche, la tension derrière mes oreilles, cette façon dont mon corps se prépare à la suite. Je pourrais m'arrêter là. Je devrais peut-être. Mais je connais ce qui arrive aux limites qu'on laisse incomplètes, l'autre choisit l'endroit où elles ne s'appliquent pas, l'autre décide de la mesure, l'autre décide de tout.— Vous pouvez ne pas vouloir de moi ici.Je la regarde sans ciller.— Vous pouvez ne pas approuver ce mariage.Je m'interromps avant de transformer la phrase en liste, avant de lui offrir un catalogue de ses offenses que je pourrais brandir comme des preuves. Ce n'est pas un exposé. Je parle à une femme qui sait très bien ce qu'elle fait.— Vous ne pouvez pas utiliser chaque rencontre pour me le faire payer.Beatrice laisse passer un souffle.— Vous vous donnez beaucoup de mal pour vous poser en victime.Je sens la colère revenir avec une netteté presque
EllieBeatrice ne me laisse pas longtemps seule avec le bruit de la porte. Je l'entends venir avant de la voir, ce pas régulier, mesuré, qui ne se presse jamais et ne s'attarde jamais. Je vois dans son visage qu'elle le conserve encore, ce bruit, non comme un désagrément, comme une preuve. Quelque chose à déposer enfin devant moi avec la satisfaction froide de ne plus avoir besoin de supposer, de ne plus avoir à attendre que je commette une faute pour pouvoir me la reprocher.— Vous semblez avoir du mal à comprendre les usages de cette maison.Je m'arrête. Je sens toute la fatigue de la conversation avec Alexander se déplacer dans mes jambes, dans mes bras, dans cette lassitude qui me monte du ventre et me serre la gorge. Je n'ai pas envie de recommencer. C'est précisément ce qui me rend attentive, je sais combien il devient facile, lorsqu'on est épuisée, d'accepter une remarque simplement pour ne pas avoir à la traverser, de laisser passer une p
Le mot le touche. Je le vois à la façon dont ses yeux se durcissent, dont sa mâchoire se contracte, dont sa main se pose sur l'accoudoir du fauteuil avec une fermeté qui trahit sa tension. Je ne recule pas. Mon cœur bat trop vite, je le sens jusque dans le creux de ma gorge, ce battement précipité qui me donne envie de fuir, de me taire, de laisser tomber, mais je reste là avec cette vitesse et je découvre que je n'ai pas besoin de la faire disparaître pour parler.— Je ne vais pas passer ma vie ici à attendre de savoir quelle version de moi te convient.— Ce n'est pas ce que je te demande.— Tu peux continuer à le dire.Je laisse une seconde. Je sens mes doigts se tendre, se crisper sur mes genoux, et je les relâche consciencieusement.— Cela ne change pas ce que tu exiges.Je sens mes doigts se tendre à nouveau. Je les relâche. Je ne veux pas de grands gestes, pas de théâtre, pas de cette dramatisation qu'il pourrait utili
Je regarde la pièce autour de nous sans réellement la voir, les murs, les fenêtres, les meubles, tous ces objets qui semblent appartenir à un monde que je ne connais pas. Il existe des portes. Je peux les atteindre. Je peux marcher. Aucun verrou ne se présente devant mes yeux. Pourtant, je sens la menace ancienne dans chaque désaccord, ce que je risque si je refuse trop nettement, l'endroit où Theo entre dans une discussion même lorsque personne ne prononce son prénom. C'est cela qui transforme les règles. Pas leur nombre. Pas même leur rigidité. L'impossibilité de les contester sans entendre derrière elles tout ce qu'Alexander peut encore mettre en mouvement, les avocats, les papiers, les décisions qui pourraient m'échapper. — Tu ne vois donc pas ce que cela fait. Ma voix devient plus basse. Il me regarde. — Dis-le. Je déglutis. Je n'ai pas envie de lui offrir cette phrase. Ell







