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LE PÈRE DE MON ENFANT
LE PÈRE DE MON ENFANT
Author: L'invincible

Chapitre 1 — Le poids des nuits

Author: L'invincible
last update Huling Na-update: 2025-09-03 03:50:39

Ophélie

J’ai vingt-six ans mais parfois j’ai l’impression d’en avoir quarante, comme si chaque nuit passée à sourire à des inconnus m’avait volé un peu plus de jeunesse, un peu plus d’innocence. Quand je me regarde dans le miroir, j’ai l’impression de voir deux femmes différentes se superposer.

Il y a celle que je connais, fatiguée, abîmée par les compromis, par les choix que je n’ai pas vraiment faits mais que la vie m’a imposés. Et puis il y a celle que je deviens quand je franchis les portes d’un hôtel de luxe, celle qui sait marcher avec une assurance étudiée, celle qui parle d’une voix basse et posée, celle qui se laisse effleurer sans broncher, comme si ça ne la touchait plus.

Je n’ai pas choisi ce métier, pas vraiment. Il s’est imposé à moi comme une évidence cruelle le jour où les factures se sont empilées et où je n’avais plus rien d’autre à vendre que moi-même. Alors j’ai appris à jouer un rôle. J’ai inventé une femme que je ne suis pas, séduisante, sûre d’elle, inatteignable. J’ai appris à sourire quand j’avais envie de pleurer, à me taire quand j’avais envie de hurler.

Parfois je me demande qui je suis vraiment. La jeune femme que mes parents imaginaient devenir professeur ou infirmière, ou bien cette créature de satin et de poudre qui s’abandonne pour de l’argent à des hommes dont je ne sais souvent même pas le prénom.

Devant le miroir, je détaille mon reflet comme pour me rappeler que je suis encore réelle. Je suis grande, élancée, avec des formes que j’ai longtemps détestées. Trop de hanches, trop de poitrine, trop de tout. Mais dans ce monde-là, ce sont devenus mes atouts, ma carte de survie. Ma taille fine, mes jambes longues que j’ai appris à cambrer, mes épaules droites qui donnent une illusion d’élégance naturelle. J’ai appris à aimer ce que d’autres payent pour toucher.

Mes cheveux châtain clair glissent en cascade jusque dans mon dos, comme un voile que je peux tirer devant mon visage quand je veux disparaître. Mais je sais que ce sont mes yeux qui me trahissent le plus. Ils sont d’un gris étrange, changeant, presque métallique, et quoi que je fasse, ils laissent toujours transparaître ce que je voudrais cacher. La fatigue, la mélancolie, le doute. Même soulignés de noir, même ourlés de fards, ils ne mentent pas.

Je passe ma robe de satin. Elle colle trop à ma peau, épouse mes courbes avec une exactitude que je trouve obscène. Je sais que c’est ce que le client attend : une femme sculptée dans un tissu brillant, un objet de désir prêt à se plier. Mais à l’instant où le tissu glisse sur mes hanches, j’ai envie de tout arracher, de redevenir invisible.

Je ferme les yeux un moment. J’inspire profondément. Je redresse les épaules comme on s’arme pour une bataille. Et je murmure ce mensonge que je me répète chaque soir, mon talisman, ma seule échappatoire :

Ce n’est qu’un travail, rien de plus.

Je prends mon sac, mes clés, mon manteau. Le bruit du verrou qui claque derrière moi me serre toujours le cœur, comme si je laissais derrière cette porte une version plus fragile de moi-même. Dehors, l’air de la nuit me gifle, humide, chargé de pluie ancienne et de fumée de cigarettes.

Je descends la rue, mes talons claquant sur le trottoir encore humide. Les passants se retournent, certains par curiosité, d’autres avec ce regard appuyé qui me rappelle pourquoi je suis habillée ainsi. Moi, je garde la tête haute, même si chaque pas pèse un peu plus.

Le métro est bondé, comme toujours. Je sens les regards glisser sur moi, certains lourds, d’autres furtifs, d’autres encore teintés d’envie ou de jugement. Je me recroqueville intérieurement. Je colle mon sac contre moi et fixe un point invisible, comme si je pouvais me soustraire à cette foule en me réfugiant dans ma bulle.

Quand je ressors à la station de l’Opéra, le contraste est brutal. Les façades illuminées, les voitures de luxe qui glissent le long des boulevards, les portiers en uniforme devant les palaces. Ici, tout brille, tout se donne des airs de conte de fée. Mais moi, je sais. Je sais ce qui se cache derrière les dorures, derrière les tentures, derrière les sourires trop blancs.

Je ralentis le pas. Devant moi, l’hôtel s’élève, immense, intimidant, auréolé de lumière. Les lettres dorées de son nom s’imposent comme une frontière entre deux mondes. De l’autre côté de ces portes vitrées, je ne suis plus Ophélie. Je deviens celle qu’ils attendent.

Je respire une dernière fois l’air de la rue, froid et libre, même s’il sent l’essence et le bitume. Puis je pousse la porte tambour.

Et la nuit peut commencer.

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