LOGINGiulia Ils arrivent à l'aube, comme prévu, et pourtant rien ne prépare à ça. Je suis sur la porte sud, première ligne, comme promis, et je les vois sortir de la brume du matin, et la première chose, ce n'est pas le nombre, c'est l'ordre, un ordre parfait, inhumain, des rangs qui ne dévient pas, des pas qui tombent ensemble sans tambour, huit cents, mille, qui sait, une fourmilière de nuit coulée dans des armures noires, et au milieu, portées, les douze chaises, les douze manteaux, et le bourdonnement, ce bourdonnement que l'éclaireur avait dit, je l'entends maintenant, et il monte de la terre autant que des rangs, et mes dents me font mal, littéralement, mes canines qui me rappellent de quelle famille je suis, et je serre la garde de mon épée jusqu'à ce que la douleur des doigts couvre l'autre. Ils s'arrêtent à huit cents pas. Tous ensemble. Le silence, ensuite, un silence de ville entière, et une seule forme se détache et avance, sans armes, les mains
GiuliaLe siège, on l'apprend, ce n'est pas une bataille longue, c'est cent batailles courtes cousues ensemble par de l'attente, et l'attente est le terrain où ils sont censés être invincibles, eux qui ont l'éternité, et c'est là que nous les battons, jour après jour, parce qu'il se trouve, et personne ne le savait, pas même moi, pas même leurs propres soldats peut être, il se trouve que l'éternité ne rend pas patient, elle rend habitué à ce que tout cède vite.Le premier jour, ils prennent la ville basse, ou ce qu'il en reste, et nous les laissons faire, et la nuit nous reprenons deux rues par les caves, et le matin ils les reprennent, et la nuit suivante nous en reprenons une, et ce va et vient misérable, ce commerce de ruelles, c'est exactement la guerre que nous voulions, la guerre des pas comptés, la guerre où une armée d'immortels dépense des nuits entières à reconquérir une boulangerie, et leurs pertes sont faibles et les nôtres sont lourdes, et pourtant c'est eu
GiuliaIl faut que je le répète une dernière fois, dans la salle des cartes, une heure après le discours, parce que les discours enflamment et que l'inflammation tue les stratégies, alors je rassemble les capitaines autour de la table et je pose les deux mains à plat sur la carte.— Écoutez moi, et oubliez la cour, oubliez le rythme, oubliez mes phrases, dis je, le but n'est pas de vaincre, je le répète, le but n'est pas de vaincre, le but est de survivre, et ce ne sont pas les mêmes guerres, la victoire exige d'avancer, la survie exige de durer, alors nous allons durer, voilà toute la stratégie, durer plus longtemps que leur patience, plus longtemps que leur plan, plus longtemps que la logique de cette expédition.Silas prend la suite, ses tablettes à la main, froid, précieux, irremplaçable.— Leur armée est une armée de démonstration, dit il, le Conseil n'a pas l'habitude de se battre, il a l'habitude qu'on se rende, tout leur dispositif est calculé pour l'eff
GiuliaL'aube se lève sale, grise, lourde, une aube de janvier même si nous ne sommes pas en janvier, et je fais rassembler la meute dans la cour, toute la meute, les combattants aux rangs, les autres derrière, les vieux, les enfants des cuisines, les blessés qu'on a traînés sur des chaises, parce que ce que j'ai à dire doit être entendu par tous, pas seulement par ceux qui tiennent les pieux.Je monte sur l'estrade, et je ne porte pas ma couronne, je porte mon armure de cuir bouilli, celle de la plaine, celle qui sent encore le sang et la pluie de l'autre guerre, et je laisse le silence se faire, et la cour est silencieuse, tendue, trois mille visages levés, et je vois la peur, je la vois partout, dans les mâchoires, dans les mains, dans les souffles qui fument trop vite, et je ne vais pas leur mentir, je commence par là, parce que cette meute a été trahie par assez de belles phrases.— Vous avez peur, dis je, et ma voix porte sans effort, c'est une des choses que
GiuliaLa veille, je fais ce que font les reines depuis qu'il y a des murailles, je fais le tour, et je commence par les cuisines, parce que c'est là que j'ai commencé tout le reste, et les cuisines sont devenues une forteresse dans la forteresse, des marmites d'eau bénite, enfin bénite, on a fait ce qu'on a pu, la veuve du nord a dit les mots qu'elle savait et personne ne lui a demandé ses titres, des ballotins d'aubépine suspendus aux poutres, et l'odeur, l'odeur est étrange, la graisse et le pain mélangés à l'herbe âcre, l'odeur d'une cuisine qui s'attend à nourrir des morts vivants et qui a décidé de les nourrir quand même, chaud, à midi, comme toujours.Au fond, près du grand feu, il y a Bianca. Elle épluche. Elle n'a pas demandé d'arme, et personne ne lui en a offert, et je m'approche, et je m'accroupis à côté d'elle, ce qui n'est pas dans le protocole des reines, et je ramasse un couteau et je l'aide à éplucher, parce que la veille d'une fin du monde, les mains o
GiuliaOn les voit trois jours avant leur arrivée, pas eux, leur effet sur le monde, les corbeaux d'abord, qui quittent le sud par nuées et qui refusent de retourner se poser là bas, puis les marchands, qui remontent les routes avec leurs charrettes vides et leurs yeux pleins, et puis les éclaireurs, et les éclaireurs n'ont pas besoin de beaucoup de mots, il suffit de voir leurs visages, des hommes qui ont fait la plaine, qui ont vu la forteresse tomber, et qui reviennent blancs comme des laves, incapables de tenir leur voix.— Trois fois, ma reine, dit le premier d'entre eux, dans la salle des cartes, les mains encore crochues sur les rênes qu'on lui a retirées, trois fois nous, au bas mot, et ce n'est pas le nombre, le nombre je l'ai vu, la plaine aussi, non, c'est la marche, ils marchent la nuit et ils dorment debout, si ça s'appelle dormir, ils ne font pas de feux, ma reine, huit cents hommes et pas un feu, pas une fumée, le camp on le trouve au son, il y a un bourd







