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Chapitre –6

Author: Erna Arden
last update publish date: 2026-08-11 06:16:03

Notre troisième réunion de projet commence par un après-midi qui, dès la première minute, lutte contre un air lourd et oppressant.

Le ciel au-dessus du campus s'est transformé en un gris pâle qui avale le soleil, et les feuilles des marronniers pendent immobiles aux branches, comme si elles attendaient un signe.

J'arrive volontairement dix minutes en avance à la bibliothèque, avec deux gobelets fumants à la main une offre de paix silencieuse, car Noah et moi marchons encore sur des œufs.

Chacune de nos séances est un numéro d'équilibriste entre collaboration objective et tension sous-jacente, et je sens que cet après-midi ne fera pas exception.

La bibliothèque est presque déserte à cette heure.

Les hautes étagères projettent de longues ombres, et la lumière dorée des lampes de lecture lutte contre l'obscurité grandissante derrière les fenêtres.

Noah est déjà assis à notre table d'angle au deuxième étage, entouré d'un rempart de livres ouverts.

Il ne lève pas les yeux quand je m'assois, mais le coin gauche de sa bouche tressaille quand je pousse le café vers lui.

« Latte à la vanille ? » demande-t-il d'un ton sec, sans lever les yeux de ses notes.

« À la noisette », répondis-je, et cette fois, je ne rate pas le léger haussement de ses sourcils. Un minuscule point marqué, presque invisible, dans notre jeu silencieux.

Nous travaillons avec concentration, séparés par une table pleine d'encyclopédies et d'articles photocopiés.

Notre tâche est d'analyser la symbolique de la mer dans la littérature contemporaine, et Noah procède avec une précision qui m'impressionne et m'intimide à la fois.

Il cite des passages par cœur, renvoie à des numéros de page sans chercher longtemps, et sa voix a ce ton grave et calme qui ne cesse de faire vagabonder mes pensées.

Le ciel dehors devient de plus en plus noir. Une première rafale de vent secoue les vieilles boiseries des fenêtres, et un grondement lointain annonce l'orage qui va enfin déchirer l'air étouffant.

Quand la pluie s'abat, c'est avec une soudaineté qui nous fait sursauter tous les deux.

De grosses gouttes fouettent les vitres, et le vent hurle dans les niches des murs comme s'il voulait arracher la vieille bâtisse de ses gonds.

Noah lève brièvement les yeux, et je vois les éclairs blancs illuminer ses traits pendant des fractions de seconde.

Il ressemble à un personnage d'un tableau romantique solitaire, farouche, beau.

Je chasse cette pensée et me penche davantage sur mes notes. Mais le temps ne se laisse pas ignorer.

Les lampes vacillent une fois, deux fois, et un violent coup de tonnerre fait trembler les livres sur la table.

Peu après, une vague d'agitation parcourt le bâtiment.

D'en bas, nous entendons des voix, puis le raclement de chaises et le claquement précipité de pas sur la pierre.

Une bibliothécaire apparaît dans l'escalier et crie d'une voix tendue : « La bibliothèque ferme dans dix minutes ! À cause de la tempête, les portes seront verrouillées plus tôt. Veuillez quitter le bâtiment immédiatement ! »

Je m'apprête à rassembler mes affaires, mais Noah pose une main sur mon bras. C'est un contact fugace, léger comme une plume, mais il brûle comme une marque sur ma peau.

« Attends », dit-il doucement, « j'ai une idée. On se cache jusqu'à ce que tout le monde soit parti. Comme ça, on aura la tranquillité pour finir le chapitre sur la métaphore expressionniste. Demain, c'est la remise de la première ébauche. »

L'idée est si absurde que je souris malgré moi. Noah Falk, l'étudiant en architecture toujours si maître de lui, veut se faire enfermer dans une bibliothèque ?

Avant que je puisse protester, il me tire déjà par le poignet dans une niche profonde entre deux étagères, et nous nous pressons dans l'obscurité tandis que les derniers étudiants passent devant nous en hâte.

Le silence qui s'installe après la fermeture de la lourde porte en chêne est presque sacré. Seuls le tambourinement de la pluie et le craquement occasionnel des vieilles poutres emplissent l'espace.

Nous sommes assis sur le plancher poussiéreux, enveloppés par l'odeur du vieux papier et du cuir poli.

L'épaule de Noah n'est qu'à une main de la mienne, et je sens la chaleur qui émane de lui comme une promesse silencieuse.

Dehors, la tempête nous a enfermés, mais ici, à l'intérieur, quelque chose d'autre s'ouvre.

D'abord, il n'y a que le silence. Puis Noah se met à parler, doucement et d'un air absent, comme s'il s'adressait aux étagères.

« Quand je dessine, j'oublie le temps. C'est comme si le monde cessait d'exister. Rien que des lignes et des ombres. » C'est le premier mot personnel qu'il m'adresse.

J'ose à peine respirer. « Parfois, j'écris », répondis-je tout aussi doucement.

« Pas bien, mais… j'écris. Peut-être pour chasser ces mêmes ombres. »

Il tourne la tête et me regarde, et à cet instant, son regard n'est pas dur, mais interrogateur, comme s'il me voyait vraiment pour la première fois.

L'éclair illumine ses yeux, et j'y reconnais cette même solitude qui me tient éveillée la nuit.

La trêve qui en découle est fragile et précieuse.

Nous ne parlons plus du projet, mais de choses futiles : l'odeur de la pluie sur l'asphalte chaud, nos cafés préférés en ville, l'étrange habitude du professeur van der Meer de tapoter la craie contre son front avant d'écrire.

La voix de Noah perd peu à peu ses arêtes tranchantes, et j'ose lui poser une question sur sa famille.

Il ne répond pas tout de suite, et je regrette déjà ma question quand soudain il dit : « Mon père possédait l'une des plus grandes bibliothèques privées de la ville. Enfant, je n'avais pas le droit d'y entrer. Seulement quand j'étais malade, il m'apportait un livre au lit et me faisait la lecture. Plus tard, il a arrêté. »

La phrase reste suspendue dans l'air, lourde comme le ciel d'orage, et je sens que toute autre question serait déplacée.

Alors je me tais, et ce silence n'est pas vide, mais plein de compassion.

Les heures s'écoulent.

Assis dos à dos, nous lisons tour à tour des passages de nos textes préférés.

La voix de lecture de Noah est grave et mélodieuse, et à un moment donné, je sens ma tête glisser contre son épaule.

Je suis fatiguée, non pas de cette longue journée, mais de l'effort constant pour maintenir un mur entre nous.

Il se rapproche un peu, et nous restons simplement ainsi, enveloppés par le bruissement de la tempête et la lumière vacillante de l'éclairage de secours.

Ce n'est ni un baiser, ni une déclaration d'amour juste deux êtres qui se sont trouvés dans la même tempête et qui, pour une nuit, décident de ne plus lutter l'un contre l'autre.

Quand, quelque part, les premiers rayons de soleil percent à travers les fenêtres, nos mains sont entrelacées, et je sais que plus rien ne sera comme avant.

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