MasukNaïla le suit, la mâchoire serrée, une colère sourde montant en elle, pas contre Edrik, pas vraiment. Contre tout. Contre l’injustice pure et simple de sa situation, contre un homme qui l’a rejetée sans raison qu’elle comprenne, contre une mère morte qui a emporté une vérité entière dans sa tombe.
« Je ne veux pas qu’on décide pour moi, » dit-elle enfin.
Edrik ralentit, sans s’arrêter tout à fait.
« Personne ne décide pour toi, Naïla. Je te donne des informations. Tu fais ce que tu veux avec. »
« Alors dis-moi tout. Maintenant. Pas “plus tard”. Pas “pas le moment”. »
Il s’arrête complètement, cette fois. Se retourne.
« D’accord, » dit-il.
Ils s’assoient contre un rocher plat, à l’abri d’un surplomb, alors que le crépuscule s’installe pour de bon. Edrik fouille dans le sac usé qu’il porte depuis le début, le même sac, remarque Naïla, qu’il n’a jamais posé une seule fois sans le garder à portée de main.
Il en sort un petit paquet enveloppé de tissu.
« Ta mère m’a confié ceci, il y a de nombreuses années. » Il le lui tend. « Elle m’a fait promettre de te le donner si jamais… » Il hésite. « Si jamais les choses tournaient mal. »
Naïla déplie le tissu avec des doigts tremblants.
À l’intérieur : un bracelet fin, en argent terni, orné de petites pierres bleu-nuit disposées en cercle. Elle le retourne entre ses doigts. Il est léger. Presque insignifiant, au premier regard.
« Qu’est-ce que c’est ? » demande-t-elle.
« Une protection. » Edrik observe l’objet avec une attention presque religieuse. « Pas contre les lames. Contre autre chose. »
« Contre quoi ? »
« Contre ceux qui essaieraient de sonder ton esprit. De te retrouver par des moyens qu’un loup ordinaire ne possède pas. » Il touche du bout du doigt une des pierres bleues, sans la déplacer. « Ta mère savait que tu serais traquée un jour. Elle a préparé ça bien avant que tu ne saches seulement marcher. »
Naïla sent sa gorge se serrer.
« Elle savait que ça arriverait. »
« Elle le craignait. C’est différent. » Edrik referme délicatement les doigts de Naïla sur le bracelet. « Elle espérait avoir plus de temps. Elle espérait pouvoir te le dire elle-même, un jour, quand tu serais assez forte. »
« Elle est morte quand j’avais six ans. »
« Je sais. »
« Alors elle n’a jamais eu ce temps. »
« Non. »
Naïla attache le bracelet à son poignet, les mains tremblantes. Il s’ajuste parfaitement, comme s’il avait été fait pour elle, précisément, depuis le début.
« Pourquoi maintenant ? » demande-t-elle. « Pourquoi tu me le donnes maintenant et pas avant, quand j’étais encore chez les Draven ? »
Edrik détourne le regard vers l’obscurité grandissante entre les arbres.
« Parce qu’avant, tu n’en avais pas besoin. Le lien avec Kaël te protégeait, d’une certaine manière. Une compagne reconnue par un Alpha puissant… » Il s’arrête. « Ceux qui te cherchent n’auraient pas osé t’approcher directement, tant que ce lien existait. »
Quelque chose se fige en Naïla.
« Tu veux dire que le rejet… »
« Je veux dire que le rejet t’a rendue vulnérable d’une façon que Kaël ne mesurait probablement pas. » Edrik la regarde enfin. « Volontairement ou non. »
Naïla ferme les yeux. Encore cette question qui revient, encore et encore, comme une vague qui refuse de se retirer.
Pourquoi, Kaël ?
La nuit tombe complètement quand Edrik ranime un petit feu, à peine assez grand pour chasser le froid sans trahir leur position. Naïla regarde les flammes, le bracelet tournant lentement autour de son poignet, et sort de sa poche la médaille de sa mère, l’habitude est devenue un réflexe, désormais, chaque fois que le silence s’installe trop longtemps.
Elle la fait tourner entre ses doigts, distraite, et s’arrête soudain.
« Edrik. »
« Quoi ? »
« Regarde ça. »
Elle tend la médaille vers lui, à la lumière du feu. Le croissant de lune argenté, le cercle de runes. Mais cette fois, elle désigne un détail qu’elle n’avait jamais remarqué, un petit symbole gravé en creux, presque invisible, à la base du croissant. Trois lignes courbes entrelacées, formant une sorte de nœud.
Edrik se penche, plisse les yeux.
Son visage change.
« Où as-tu vu ce symbole ? » demande-t-il, la voix soudain tendue.
« Nulle part. Je viens juste de le remarquer. »
« Regarde-moi, » dit-il, plus sec. « Tu es sûre de ne l’avoir vu nulle part ailleurs ? »
Naïla fronce les sourcils, cherche dans sa mémoire, et alors, comme une image qui se superpose brutalement à une autre, elle se souvient.
Le médaillon noir.
Autour du cou de l’homme au crâne rasé, dans la clairière, avant le combat. Elle ne l’avait vu que quelques secondes, dans la pénombre, mais la forme lui revient maintenant avec une clarté glaçante.
Le même nœud à trois lignes.
« Le médaillon, » dit-elle, la voix presque inaudible. « Celui que portait l’homme qui nous a attaqués. Il avait ce symbole. »
Edrik reste silencieux un long moment, les yeux fixés sur la médaille, sur ce détail minuscule qu’aucun des deux n’avait remarqué jusqu’ici.
« Ce n’est pas possible, » dit-il enfin, mais sa voix ne porte aucune conviction.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
« Ça veut dire, » dit Edrik lentement, chaque mot semblant lui coûter, « que le symbole porté par ceux qui te traquent est le même que celui gravé sur l’objet le plus précieux que ta mère t’ait jamais laissé. »
Naïla sent le sol se dérober sous elle, comme un vertige qui prend racine directement dans sa poitrine.
« Comment c’est possible ? »
« Je ne sais pas. » Edrik se lève brusquement, fait quelques pas, revient, agité d’une façon qu’elle ne lui a encore jamais vue. « À moins que… »
Il s’arrête.
« À moins que quoi ? » insiste Naïla.
Edrik la regarde, et pour la première fois depuis qu’elle le connaît, elle voit sur son visage quelque chose qui ressemble, sans équivoque, à de la peur.
« À moins que le sceau de ta lignée et le symbole de ceux qui te chassent ne partagent une origine commune. » Il se rassoit lentement, comme si ses jambes venaient de perdre toute force. « Ce qui signifierait que ceux qui veulent ta mort ne sont pas tes ennemis par hasard. »
« Alors quoi ? »
Edrik ne répond pas immédiatement. Il fixe le feu, les mâchoires serrées, et quand il parle enfin, sa voix est à peine plus qu’un murmure.
« Ce qui signifierait qu’ils sont ta famille. »
Le feu crépite entre eux.
Naïla serre la médaille dans son poing, si fort que le métal marque sa paume, et ne dit rien.
Il n’y a rien à dire.
Le jardin derrière le palais de la Lune d’Argent fleurit tardivement cette année, les premières roses blanches s’ouvrant à peine sous le doux soleil de cette fin de printemps.Naïla s’y trouve seule, un moment rare dans son emploi du temps désormais chargé, observant les pétales se déployer avec une patience qu’elle a appris, au fil des années, à véritablement apprécier plutôt qu’à simplement tolérer.— Tu te caches, dit une voix familière derrière elle.— Je me repose, corrige-t-elle, se retournant vers Selene qui s’approche, un sourire amusé traversant son visage désormais marqué de quelques rides nouvelles, témoins de cinq années supplémentaires de responsabilités et de batailles.— Le conseil demande où tu es passée, dit Selene, s’asseyant à côté d’elle sur le banc de pierre.— Le conseil peut attendre dix minutes de plus.Selene rit doucement, un son qui porte désormais une légèreté que Naïla n’avait plus entendue chez elle depuis des années, depuis, précisément, le jour où elle
La pleine lune se lève, énorme, blanche, suspendue au-dessus de la place centrale comme un œil qui ne cligne plus.Naïla se tient immobile au milieu du même cercle de pierre où, des années auparavant, sa vie entière s’était brisée en un seul instant. Le lieu n’a pas changé, les mêmes pierres usées, les mêmes gradins où s’assoient désormais des représentants de chaque territoire de l’alliance, la même lumière argentée baignant chaque visage tourné vers elle.Mais elle a changé.Elle porte une robe simple, sans fioritures excessives, un choix délibéré qu’elle a insisté pour maintenir malgré les protestations de son conseil qui aurait préféré une cérémonie plus somptueuse. Autour de son cou, la médaille de sa mère repose contre sa poitrine, accompagnée du pendentif de Kaël qu’elle n’a jamais retiré depuis qu’il le lui a offert, des mois plus tôt.Selene se tient à ses côtés, désormais capitaine générale des forces unifiées de l’alliance, un sourire fier mais retenu éclairant son visage h
Kaël quitte le temple trois semaines après avoir prononcé ces mots devant Naïla, sa convalescence suffisamment avancée pour lui permettre de voyager, bien que sa force complète ne soit pas encore totalement recouvrée.Il retourne vers la Lune Noire, laissant délibérément derrière lui toute prétention sur une présence constante auprès de Naïla, respectant scrupuleusement la distance qu’il a lui-même proposée cette nuit-là, malgré la douleur persistante que ce choix continue de lui infliger quotidiennement.Darian l’accueille à son retour, une inquiétude visible traversant son expression face à l’état encore fragile de son ami.— Tu aurais dû rester te reposer davantage, dit-il, alors qu’ils traversent ensemble les couloirs familiers du palais.— Je ne pouvais pas rester, dit Kaël simplement, sa voix chargée d’une résignation calme qu’il a mis des semaines à cultiver.Les mois qui suivent s’écoulent dans un rythme de reconstruction méthodique, Kaël supervisant personnellement la restaur
Naïla a creusé à mains nues, ignorant les cris de Liam derrière elle, ignorant Selene qui tente désespérément de l’écarter des décombres instables qui continuent de s’effriter dangereusement au-dessus d’eux.— Kaël ! crie-t-elle encore, sa voix se déchirant complètement.— Naïla, dit Liam, la saisissant fermement par les épaules. Laisse les guerriers organiser une extraction méthodique. Tu vas te blesser, ou pire, provoquer un effondrement supplémentaire.Elle résiste un instant, puis cède finalement, épuisée, tandis qu’une dizaine de guerriers commencent à dégager méthodiquement les blocs de pierre les plus massifs, chaque minute qui passe s’étirant en une éternité insupportable.C’est Edrik qui les rejoint finalement, ayant couru depuis le temple en apprenant l’explosion, son propre visage marqué d’une inquiétude sincère.— Naïla, dit-il fermement, cherche-le. Avec ton don. Maintenant.Elle ferme les yeux immédiatement, comprenant instantanément ce qu’il suggère, laissant ce fil inv
Naïla relit le message de Malric une troisième fois, le poids de cette menace vague mais terrifiante continuant de peser lourdement sur sa poitrine, avant qu’une décision ne se cristallise finalement en elle avec une clarté inattendue.— Je dois y aller, dit-elle, plus pour elle-même que pour quiconque d’autre présent dans la salle.— Absolument pas, dit immédiatement Kaël, ayant visiblement lu par-dessus son épaule les derniers mots du message qu’elle vient de recevoir.— Kaël, je…— Non, l’interrompt-il fermement, une détermination absolue traversant sa voix malgré sa fatigue évidente. Je ne te laisserai pas te livrer seule à cet homme, peu importe ce qu’il prétend détenir comme information.— Il menace de révéler une vérité qui pourrait tout détruire entre nous, dit Naïla, sa propre voix tendue par l’angoisse grandissante de cette situation impossible. Je préfère l’affronter directement plutôt que de vivre dans l’incertitude constante de ce qu’il pourrait un jour choisir de révéler
Malric disparaît dans l’obscurité des colonnes, sa retraite précipitée laissant derrière lui un silence pesant, seulement rompu par les gémissements des derniers combats qui s’achèvent progressivement à travers la salle.— Le laissez-vous filer ? demande Selene, rejoignant rapidement Naïla et Kaël, une frustration visible traversant sa voix.— Nous n’avons pas le choix, dit Naïla, encore appuyée contre Kaël, sa propre force revenant lentement après l’effort considérable qu’elle vient de déployer. Le poursuivre maintenant, dans cet état, serait suicidaire.Liam les rejoint également, la barrière qui le retenait s’étant dissipée en même temps que l’effondrement du cercle rituel, son inquiétude immédiate se portant vers Naïla plutôt que vers la fuite de Malric.— Tu vas bien ? demande-t-il, une sincérité visible traversant sa voix malgré la tension persistante qui continue d’exister entre lui et Kaël.— Je survivrai, dit Naïla, se redressant progressivement, refusant catégoriquement de l







