MasukMon père a le visage d’un homme qui a gouverné pendant trente ans, un visage taillé par les décisions qu’on ne peut jamais partager entièrement, même avec son propre fils.
— Tu as raison sur un point, dit-il. Une guerre maintenant serait un désastre. Nos finances ne le supporteraient pas, et le peuple encore moins.
— Alors pourquoi renforcer les garnisons ?
— Parce que Halvorn a besoin de croire que nous préparons une réponse de force, pour ne pas se sentir humilié devant le Conseil. Les hommes comme lui ont besoin de gestes, même symboliques.
— Tu le manipules.
— Je le gère, corrige mon père, sans une once de gêne dans la voix. C’est différent.
Je le regarde, et pour la première fois depuis longtemps, j’ai l’impression de voir non pas mon père, mais le roi, l’homme qui a appris, bien avant ma naissance, à séparer ses sentiments de ses décisions avec une précision presque chirurgicale.
— Alors quelle est la vraie solution ? je demande. Celle que tu n’as pas dite devant le Conseil.
Il hésite. C’est rare, chez lui, cette hésitation, assez rare pour que je la remarque immédiatement, comme une fissure dans un mur que je croyais lisse.
— Assieds-toi, répète-t-il, et cette fois, ce n’est pas une suggestion.
Je m’assieds. Il prend place face à moi, de l’autre côté de la table du Conseil désormais vide, et pendant un instant, il ne dit rien, se contentant de me regarder avec une intensité inhabituelle.
— Depuis des années, commence-t-il, nous cherchons une manière de désamorcer le conflit avec Valthera sans donner l’impression de céder, et sans risquer une guerre que nous ne pouvons pas nous permettre.
— Et tu l’as trouvée.
— Peut-être. Une alliance. Pas militaire. Pas commerciale. Quelque chose de plus… définitif.
Un froid étrange commence à s’installer dans ma poitrine, avant même que je comprenne pourquoi.
— Définitif comment ?
— Un mariage, Darian.
Le mot tombe dans la pièce comme une pierre dans un puits silencieux. Je le laisse résonner un instant avant de répondre, cherchant sur le visage de mon père une trace d’ironie, un signe que ce n’est qu’une hypothèse parmi d’autres.
Il n’y en a aucune.
— Un mariage entre qui ? je demande, la voix plus tendue que je ne le voudrais.
— Entre la Couronne et Valthera. Entre deux maisons qui, unies, rendraient la guerre non seulement improbable, mais politiquement absurde.
— Tu veux marier Lucian à une fille de la noblesse de Valthera ?
— Non, dit mon père, et cette fois sa voix ne laisse aucune place au doute. Je veux te marier, toi.
Je me lève, presque malgré moi, la chaise, brûlant bruyamment le sol de pierre.
— Tu ne peux pas être sérieux.
— Je n’ai jamais été plus sérieux de ma vie.
— Je suis l’héritier du trône. Je ne peux pas simplement épouser la première fille noble venue pour calmer une province en colère.
— Ce n’est pas n’importe quelle fille, dit mon père, et quelque chose dans sa manière de le dire me fait comprendre qu’il a déjà, depuis longtemps, une personne précise en tête. Elle est la fille de Roderick Vaelmont. Elle est respectée à Valthera, peut-être même plus que son propre père par certains cercles. Un mariage entre elle et toi ne serait pas perçu comme une soumission de Valthera à la Couronne, mais comme une union entre deux forces égales.
— Tu parles d’elle comme d’un instrument politique.
— Je parle d’elle comme d’une solution, Darian. Une solution rare, et que nous risquons de perdre si nous tardons trop.
Je fais quelques pas vers la fenêtre, cherchant dans le paysage familier de la cour quelque chose qui pourrait ancrer mes pensées, qui s’emballent trop vite pour que je parvienne à les ordonner correctement.
— Et elle ? je demande enfin, sans me retourner. Tu as pensé à ce qu’elle en penserait, elle ?
— Son avis, comme le tien, comptera moins que la survie du royaume, si la situation continue de se dégrader.
— C’est une réponse du roi. Pas de père.
Un silence, plus long cette fois. Quand je me retourne, je vois quelque chose passer sur le visage de mon père — quelque chose de fugace, presque douloureux, aussitôt effacé.
— Je suis les deux, Darian. Et un jour, tu devras l’être aussi.
— Je n’ai jamais dit que je refusais d’être roi.
— Non, dit-il. Mais tu n’as encore jamais dû choisir entre ce que tu veux et ce que le royaume exige. Ce jour est arrivé.
Je sens la colère monter, mais aussi, en dessous, quelque chose de plus insidieux, une forme de peur que je ne m’attendais pas à ressentir.
Pas la peur d’épouser une inconnue.
La peur de perdre, d’un seul coup, le peu de liberté qu’il me restait sur ma propre existence.
— Qui est-elle, exactement ? je demande finalement, la voix plus calme, mais tendue comme une corde prête à céder.
Mon père me regarde longuement avant de répondre, comme s’il pesait, une dernière fois, l’impact que ce nom allait avoir sur moi.
— Élyra Vaelmont.
Le nom ne me dit rien, sinon un vague souvenir de rumeurs de cour, une fille de province connue pour son caractère difficile, son refus des conventions, sa réputation de franc-parler qui dérange davantage les nobles d’Aurelia que son propre peuple.
— Et si je refuse ?
— Tu ne refuseras pas, dit mon père, avec cette certitude tranquille qui m’a toujours donné l’impression, enfant, qu’il connaissait l’avenir avant qu’il n’arrive. Parce que tu sais, autant que moi, ce que représente l’alternative.
Il se lève, signe que la conversation touche à sa fin, et se dirige vers la porte. Avant de sortir, il s’arrête, une main posée sur le battant de bois sombre.
— Un messager part pour Valthera demain matin, dit-il, sans se retourner. La convocation officielle sera envoyée à son père. Je te suggère de te préparer, Darian. Pas seulement politiquement.
— Père.
Il s’arrête.
— Tu vas l’épouser, dit-il, sans un tremblement dans la voix, comme s’il énonçait simplement un fait déjà accompli, une pièce déjà posée sur l’échiquier bien avant que je n’entre dans la pièce ce matin.
Puis il sort, refermant la porte derrière lui, et je reste seul dans la grande salle du Conseil, debout face à la fenêtre, à regarder sans le voir vraiment le ciel gris d’Aurelia, en essayant de comprendre comment, en l’espace d’une seule conversation, mon avenir tout entier vient de m’échapper des mains.
Elle s’approche de la fenêtre, croise les bras, le regard perdu sur les jardins baignés de la lumière déclinante de l’après-midi.— Vous pensez toujours qu’il s’agit d’une personne au palais, dit-elle. Pas seulement une menace extérieure.— J’en suis de plus en plus convaincu, oui. Personne d’extérieur n’aurait pu obtenir un laissez-passer signé du sceau officiel du Conseil, ni connaître les détails exacts de l’organisation de la cérémonie.Un serviteur frappe à la porte, annonçant le retour de l’un des messagers envoyés par Rehn. Je l’invite à entrer ; il me tend un dossier fin, relié d’un simple cordon.— Le capitaine Rehn m’a chargé de vous remettre ceci immédiatement, Votre Altesse. La liste des personnes ayant eu accès au bureau du secrétariat cette semaine.Je le remercie, le congédie, et ouvre le dossier devant Élyra sans attendre.Une dizaine de noms, consignés avec les heures d’accès enregistrées par le garde posté en permanence devant le secrétariat général. Je parcours la
Point de vue de DARIAN— Le registre, dis-je en le posant sur la table devant le capitaine Rehn. Expliquez-moi ce que je suis en train de regarder.Rehn, responsable de la garde royale depuis près de quinze ans, fronce les sourcils en parcourant les lignes que je viens de lui indiquer.— C'est le registre des affectations, Votre Altesse. Chaque garde posté dans le palais y est consigné, avec l'heure de sa prise de service.— Je le sais, capitaine. Ce que je veux que vous m'expliquiez, c'est pourquoi les deux hommes affectés à l'aile princière hier soir ne sont pas les mêmes que ceux prévus initialement.Il se penche davantage, plisse les yeux.— Vous avez une raison, Votre Altesse. Selon le planning d'origine, c'était Torvin et Bek qui devaient prendre le poste. Mais le registre indique Sallow et Dreth.— Qui a autorisé ce changement ?— Je… je devrais vérifier, Votre Altesse. Normalement, aucun changement de dernière minute ne se fait sans mon approbation directe.— Alors vérifiez. M
Elle m’embrasse sur le front, comme elle le fait depuis toujours avant de me laisser seule pour la nuit, et quitte la pièce en refermant doucement la porte derrière elle.Je reste un long moment assise devant le miroir, observant mon propre reflet, cette femme en robe de nuit brodée, cette bague d’or à mon doigt, ce visage qui ressemble encore au mien mais qui appartient désormais, aux yeux de tout un royaume, à quelqu’un d’autre.C’est en me levant pour éteindre la dernière lampe que je remarque le désordre.Léger. Presque imperceptible, en fait, le genre de détail qu’on ne remarque que si l’on connaît parfaitement l’agencement d’une pièce, ce qui n’est absolument pas mon cas, puisque je n’ai découvert cette chambre qu’il y a quelques heures à peine. Et pourtant, quelque chose me dérange.Le tiroir de la commode, celui où j’ai rangé mes propres affaires personnelles apportées de Valthera, n’est pas complètement fermé. Une fraction de centimètre, à peine visible, mais suffisante pour
Point de vue de ÉLYRA— Non, dis-je.L’intendante du palais, une femme d’âge mûr au visage impassible nommée Dame Corvina, cligne des yeux, visiblement surprise que je conteste un arrangement qu’elle considère, de toute évidence, comme allant de soi.— Votre Altesse, les appartements princiers sont conçus pour accueillir le couple royal dans leur intégralité. Une seule chambre, un seul lit. C’est la tradition depuis…— Je me moque de la tradition, dis-je. Je veux une chambre séparée.— C’est… inhabituel, Votre Altesse.— Beaucoup de choses dans ma vie sont devenues inhabituelles ces dix derniers jours, Dame Corvina. Une de plus ne devrait pas trop bouleverser le palais.Nous nous trouvons dans le salon commun des appartements princiers, une pièce immense aux plafonds vertigineux, ornée de fresques représentant les grands mariages royaux d’Eldoria à travers les siècles, une ironie que je remarque à peine, tant je suis concentrée sur cette négociation improvisée. Darian, debout près de
Je n’ai pas le temps d’ajouter quoi que ce soit. Je me penche, l’embrasse, bref, presque chaste, un baiser purement protocolaire qui n’en est pas moins accompagné, malgré moi, d’une décharge d’électricité que je n’avais absolument pas anticipée.Un tonnerre d’applaudissements retentit dans la chapelle. Je me redresse, cherchant dans le regard d’Élyra une trace de ce que je viens de ressentir, mais elle a déjà recomposé son masque de froideur parfaite, tournée vers la foule qui célèbre une union qu’elle méprise autant que moi, quelques minutes plus tôt encore.C’est en balayant l’assemblée du regard, dans ce moment de célébration générale, que je remarque le mouvement.Une silhouette, au fond de la chapelle, près de la sortie latérale, un homme, vêtu sobrement, qui se détourne et quitte les lieux avant même que la bénédiction finale ne soit prononcée. Un détail qui n’aurait rien d’anormal, en soi, si ce n’était la précipitation avec laquelle il s’éclipse, comme s’il cherchait délibéré
Point de vue de DARIAN— Vous êtes pâle, Votre Altesse, dit le tailleur en resserrant une dernière fois le col de ma tunique cérémonielle. Un peu de vin, peut-être ?— Je vais bien.— Bien sûr, Votre Altesse.Lucian, assis sur le rebord de la fenêtre de mes appartements, ne fait rien pour masquer son amusement.— “Je vais bien”, répète-t-il. Trois mots que je n’ai jamais entendu quelqu’un prononcer avec autant de conviction juste avant de mentir.— Tu n’as rien de mieux à faire ce matin que de me regarder me préparer ?— Absolument rien, dit-il. C’est le mariage de mon frère. Je compte savourer chaque seconde.— Tu pourrais au moins essayer de paraître compatissant.— Je pourrais. Mais ce serait moins drôle.Le tailleur s’écarte enfin, satisfait de son travail, et quitte la pièce sur un dernier salut. Je reste seul avec Lucian, face au miroir, dans cet uniforme bleu et argent que je n’ai porté qu’une seule fois auparavant, lors du couronnement de mon père, un souvenir flou, lointain,







