LOGINAlessia
Je m'enferme dans l'ancienne chambre de garde, celle qui donne sur la forêt nord. Personne ne vient jamais là. C'est un lieu d'oubli, plein de meubles couverts de draps blancs comme des fantômes en attente. Je m'y installe avec le carnet, une bougie, et une couverture qui sent encore la lavande de ma mère.
Je décide d'ordonner les pages. C'est un chaos qu'il a créé, mais moi, je vais y remettre du sens. Je suis
AlessiaJe m'éveille dans une chambre qui n'est pas la mienne.C'est la deuxième fois en un mois que cette phrase me traverse. La deuxième fois que j'ouvre les yeux sur un plafond que je ne reconnais pas, sur des draps qui ne sentent pas ma vie. Mais cette fois, c'est différent. La première fois, j'étais un fantôme qui rentrait chez lui pour trouver son foyer occupé. Cette fois, je suis une vivante qui découvre qu'elle est acceptée quelque part.Le plafond est bas, en poutres sombres. Une lumière dorée entre par une lucarne — le soleil de fin d'après-midi. Une odeur de bouillon monte quelque part, un bouillon de gibier et de racines. Je respire profondément. Ma poitrine se soulève sans douleur. La fièvre est tombée.Je bouge un bras. Il obéit. Je bouge l'autre. Il obéit aussi. Mes doigts sont bandés — l'un d'eux, l'index droit, avait été entaillé lors du combat des loups sans que je m'en aperçoive. Quelqu'un m'a soignée. Quelqu'un m'a lavée aussi — je porte une chemise de nuit propre,
AlessiaJe marche depuis combien de temps ? Je ne sais plus. Deux jours ? Trois ? Le temps s'est dissous quelque part entre le défilé et la rivière suivante, entre la première nuit passée sous un arbre creux et la seconde passée à même le sol, roulée dans ma cape, à trembler d'un froid qui m'entrait par les os.Mon corps, qui avait tenu bon devant les loups, se venge maintenant. La fièvre est montée cette nuit. Je le sens à ma bouche pâteuse, à mes tempes qui battent, à la sueur qui coule dans mon dos alors que je grelotte.Le coma m'avait laissée fragile. J'avais oublié à quel point. La rage de la bataille m'avait donné une force d'emprunt — celle qu'on tire de ses réserves les plus profondes, celle qu'on paie ensuite. Aujourd'hui, je paie.Je marche encore. Chaque pas est une négociation avec moi-même. Encore dix. Encore vingt. Jusqu'à cet arbre là-bas. Jusqu'au tournant. Jusqu'à la lisière.La forêt s'épaissit. Les pins remplacent peu à peu les hêtres. L'air change d'odeur — plus r
AlessiaLa nuit tombe brutalement, comme elle tombe en montagne. La pluie s'arrête enfin, mais le froid mord. Je m'engage dans un défilé étroit, entre deux parois rocheuses, où la piste devient glissante et où mes bottes claquent sur la roche polie par des siècles de passages.C'est l'endroit idéal pour une embuscade.Je le sais. Je le sens. Mon corps, mon vieux corps de guerrière qui se réveille peu à peu, me le dit avec chacun de ses instincts. Les épaules se tendent. Les oreilles s'affinent. Le cœur bat plus lentement — pas plus vite, plus lentement, parce que la Luna que j'étais autrefois n'accélérait jamais devant le danger. Elle ralentissait. Elle devenait immobile à l'intérieur, pour mieux voir.Je pose la main sur le manche du couteau.Ils sortent des rochers.Ils sont cinq. Grands. Maigres.
AlessiaIl pleut depuis l'aube. Une pluie fine, froide, obstinée, qui ne fait pas de bruit mais qui trempe tout. Une pluie qui semble avoir été convoquée exprès pour mon départ, comme si la Lune avait décidé de laver le sol derrière mes pas.J'ai préparé mon sac cette nuit. Peu de choses. Deux vêtements de rechange. Le carnet de Lorenzo — je l'emporte, c'est ma pièce à conviction, mon armure et ma preuve. Un couteau que mon père m'avait offert pour mes seize ans, retrouvé au fond d'un coffre qui n'avait pas été ouvert depuis mon sacrifice. Un médaillon avec une mèche des cheveux de Matteo, une mèche brune que Lorenzo avait coupée à ses trois mois et qu'il avait glissée dans un pendentif en pensant à moi.C'est tout. Cinq ans d'absence, et voici ma vie tenue dans un sac de
AlessiaBianca a annoncé la cérémonie il y a deux semaines. Un renouvellement solennel des vœux, « pour marquer les cinq ans de leur union spirituelle », a-t-elle dit devant le conseil. Personne n'a osé objecter. Personne n'a fait remarquer que leur union spirituelle datait en réalité de trois ans à peine, ni que la précipitation était étrange, ni que la Luna officielle — moi — était de nouveau parmi les vivants.Elle veut sceller. C'est cela, sa stratégie. Elle veut sceller sa position devant la meute entière, devant les alliés, devant les Alphas voisins qu'elle a pris soin d'inviter. Elle veut me clouer au silence par la ritualité.Elle ne m'a pas invitée, évidemment. Elle m'a fait porter, hier, un mot doucereux : « Chère Alessia, la cérémonie risque d'être épr
AlessiaTrois jours passent. Je n'ai pas quitté ma chambre. Une servante m'apporte des repas que je ne touche pas. Bianca est rentrée hier soir avec Matteo — j'ai entendu ses pas dans le couloir, le petit rire cristallin de mon fils, et puis cette voix douce, faussement maternelle, qui lui répétait de ne pas courir près de la porte de « la dame malade ».La dame malade. Voilà comment elle me désigne maintenant. Elle me diminue avec la précision d'une brodeuse qui coupe un fil.Ce matin, j'ai décidé de sortir. Pas par force. Par stratégie. Un chasseur ne guette pas éternellement dans son terrier. À un moment, il faut aller boire à la rivière.Je descends au village. Je marche lentement — mon corps est encore faible, mes jambes flageolent après cent mètres — mais je marche droite. Le vent d'octobr







