MasukPuis elle sort.
Je reste seul avec Dante.
Il me regarde gravement.
— Tu viens de lui donner une raison de plus de te haïr.
— Je sais.
— Et une raison de plus de te faire confiance.
Je fixe la porte refermée.
— Je ne sais pas si elle me fera encore confiance.
— Elle t’a touché.
Je baisse les yeux vers ma poitrine, là où sa main s’est posé
LorenzoLe cercle se tient au milieu de la grande place, là où il s'est toujours tenu, une terre battue ronde et nue qu'on n'a jamais recouverte, et ce matin il y a plus de monde qu'il n'y en a jamais eu, plus que les jours de fête, plus que les jours de guerre, les cuisiniers sont là, les enfants sont là, les vieux sont là, tout le monde est là parce que tout le monde sait qu'il va se passer une chose et que cette chose ne se répétera pas.Je descends seul. Pas de bannière, pas de garde, pas d'épée, je laisse tout à la maison, et je sens sur ma peau les regards comme on sent la pluie avant qu'elle tombe. Torvald est debout au bord du cercle avec son bâton, il n'a pas dormi, il a le visage de quelqu'un qui a passé la nuit à tenir une porte fermée. Il me regarde venir, et il hoche la tête une fois, et cette tête hochée, c'
AlessiaValerio me demande à la fin de la troisième semaine, un soir, dans l'infirmerie, et il me le demande à sa façon, c'est à dire sans aucune grâce, accroupi par terre au milieu de ses racines, les mains pleines de terre, si occupé à trier des feuilles que je ne comprends pas d'abord de quoi il parle.— Épouse moi.Je crois qu'il parle d'un bandage. Il y a toujours un bandage entre nous, un linge, une herbe, une chose à faire, et c'est comme ça depuis le début, on ne s'est jamais parlé les mains vides.— Quoi.— Épouse moi, répète t il, et il ne lève pas les yeux, il continue de trier, il met les racines longues à gauche et les courtes à droite, et ses doigts tremblent un peu, pas beaucoup, juste assez pour que je le voie s'il croyait que je ne le vois pas.&mdas
BiancaIl y a des nuits où l'on décide enfin de s'asseoir par terre, et cette nuit là, dans cette chambre qu'on m'a rendue pour la garder, on me l'a rendue comme on rend un objet, cette chambre qui était la mienne, ces rideaux que j'ai choisis, ce lit que j'ai partagé, tout ça autour de moi, et ça ne me tient plus chaud, ça ne me tient plus rien.La clémence, tout à l'heure, dans la cour. Voilà ce qui m'a cassée. Pas la pierre, pas le sang, pas la honte. La clémence. J'ai attendu la lame, j'ai attendu qu'on me jette dehors, j'ai attendu l'exécution et le châtiment, j'avais tout prévu, je sais encaisser une punition depuis l'âge de neuf ans. Mais ils ont dit que je resterais jusqu'à ce que je parle, ils n'ont pas levé la main sur moi, ils n'ont pas même élevé la voix, ils m'ont donné du pain et de l'e
LorenzoOn ne fait pas de ces choses là au grand jour, on les fait au vieux puits, derrière l'écurie, la nuit, avec trois témoins et une femme qui sait, parce que dans ce monde, la vérité d'un enfant ne sort pas d'une bouche et ne s'écrit pas sur un papier, elle sort d'un corps et elle se voit contre une pierre.Le rite est vieux. Il ne vient pas des Cendres du Sud, il vient d'avant, d'un temps que je n'ai pas connu, où l'on croyait que le sang se souvenait de sa source même quand la bouche l'oubliait. Torvald le garde en tête, c'est lui qui le préside, parce qu'il n'y a plus personne du côté de mon sang qui soit assez vieux et assez propre pour tenir cette pierre. On prend une bassine de pierre, plate, polie, qui a servi à ça depuis des générations et qu'on tient enveloppée dans du drap de lin. On prend le sang de l'enfant, une goutt
LorenzoElle arrive douze jours après le conseil, et c'est le pire moment possible, ce qui veut dire que c'est le moment choisi. Elle n'entre pas par la grande porte, elle n'entre pas à cheval, elle n'entre pas avec une escorte, elle arrive de la colline du nord, à pied, seule, ce qui est déjà une chose qu'on n'avait jamais vu faire à Bianca de sa vie, Bianca qui ne descend jamais de voiture avant la grille. Elle a le manteau gris, les cheveux plats, la bouche sans couleur, et elle marche droit dans l'allée des peupliers avec cette démarche qui n'a pas changé, cette démarche de rapace qui ne regarde personne et que tout le monde regarde.Je suis dans la cour quand un garçon d'écurie arrive en courant, il n'arrive même pas à parler, il montre juste la grille du menton. Je me retourne. Je la vois. Et le premier mouvement de mon corps, celui qui vient avant la pe
BiancaIls me gardent trois jours sans me parler, ce qui est une façon de parler, et je la comprends, cette façon, je l'ai utilisée toute ma vie sur des gens moins patients que moi. Je compte les repas, je compte les visages, je compte les chiens qu'on ne voit jamais et dont j'entends pourtant les pas la nuit dans la cour. Neuf visages. Toujours les mêmes neuf. Ce qui veut dire qu'ils sont peu. Ce qui veut dire que leur pouvoir n'a jamais été dans le nombre, et je me méfie davantage.Le quatrième jour, on me fait descendre. Il y a un escalier sous la bâtisse, je ne l'avais pas vu, la trappe était sous une peau de mouton, et l'escalier descend longtemps, plus longtemps que la raison ne le voudrait, et l'air change à mesure, il perd le goût de tourbe et prend un goût de pierre mouillée, de vieux puits, de chose qu'on n'a pas ouverte depuis des générat







