MasukDans un monde où les loups-garous règnent, les guérisseuses ont presque toutes été massacrées il y a quatre-vingts ans. Celles qui survivent vivent cachées, traquées, réduites à des trésors de guerre. Ivy Merrow, dix-neuf ans, est l’une d’elles. Élevée dans l’ombre par une mère obsédée par le secret, elle n’a jamais utilisé son don devant personne. Jusqu’au jour où elle trouve un loup agonisant dans une clairière interdite. Son instinct l’emporte. Ce loup est Caden Vrell, Alpha des Crocs d’Argent. Il a vu son visage. Sa voix portait loin dans l'air froid du matin. — Habitants de Brumeval. Je suis Soren Vrell, fils d'Aldric Vrell, Alpha des Crocs d'Argent. Nous ne vous voulons aucun mal. Une lumière s'alluma. Puis une autre. Les volets s'entrouvrirent. Mais personne ne sortit. — Une rumeur nous a été rapportée. Une guérisseuse se cache parmi vous. Celui qui nous indique sa demeure recevra la protection du clan pour une saison. Aucune autre demande ne vous sera faite. Silence. Ivy regarda par les fentes les visages qu'elle connaissait : la boulangère, le forgeron, la vieille Maret. Trois familles du village avaient, comme les Merrow, des guérisseuses cachées. Ils ne dirent rien. Les portes restèrent closes. Brumeval tenait son souffle. Soren Vrell tendit la main. Un homme lui remit quelque chose : petit, blanc, brodé. Ivy sentit son estomac se nouer. Le guerrier porta le mouchoir à son visage, les yeux fermés. Puis il mit pied à terre et se dirigea droit vers la maison des Merrow. — Non, souffla Dessa. Edwyn lui prit le bras. Trois coups à la porte. Précis. — Ouvrez. Nous cherchons la guérisseuse qui loge ici. Ouvrez de votre plein gré, et il ne sera fait de mal à personne.
Lihat lebih banyakElle courait.
Ses pieds nus frappaient la terre froide, ses chevilles se tordaient sur les racines que l'obscurité lui cachait. Derrière elle toujours derrière elle les cris montaient en lames de fond. Des voix de femmes. Des voix qu'elle reconnaissait. Sœurs de sang, sœurs de savoir, liées par des années de transmission sacrée autour des mêmes feux.
Elles brûlaient.
Le bâtiment principal du campement s'était embrasé le premier. Vieux bois sec, paille des couchettes, huiles médicinales rangées en rang d'oignons sur les étagères tout avait pris en quelques souffles. Elle avait senti la chaleur avant même d'ouvrir les yeux, avait roulé hors de sa couche par réflexe, avait couru sans comprendre. Puis elle avait compris. Trop vite. Trop clairement.
Des silhouettes noires se découpaient contre les flammes. Grandes, larges, se mouvant avec la fluidité caractéristique de ceux qui pouvaient être autre chose qu'humains lorsque la lune le voulait bien. Des loups. Mais lesquels impossible à dire. Dans l'obscurité et la fumée, les marques de clan ne se voyaient pas. Cela n'avait peut-être aucune importance.
Elle courut plus vite.
Une branche lui zébra la joue. Elle n'y prit pas garde. Son livre elle avait eu le réflexe de l'emporter, serré contre sa poitrine comme on serre un enfant pesait à présent comme une pierre. Mais elle ne le lâcherait pas. Ces pages contenaient trois générations de savoir condensé, d'observations notées à la lueur des chandelles, de formules testées et retestées jusqu'à l'épuisement. Si elle mourait cette nuit, le livre ne devait pas mourir avec elle.
Elle l'entendit respirer avant de le voir.
Un loup énorme, gris comme la cendre, se matérialisa au sortir d'un buisson à deux pas devant elle. Ses yeux captaient les reflets de l'incendie lointain et les renvoyaient comme deux braises. Calme. Absolument calme. Il n'avait pas couru, lui. Il avait attendu.
Elle s'arrêta. Ses poumons brûlaient presque autant que le campement.
Elle avait soigné de nombraux loups-garous blessés au cours de sa vie. Elle avait posé ses mains sur des corps en transformation, guidé des os qui se reformaient, ralenti des saignements qui auraient tué n'importe quel humain. Elle avait aimé cette vie-là le sentiment d'être utile, reliée à quelque chose de plus grand qu'elle-même.
Elle aurait voulu haïr ce loup. Elle n'y parvint pas.
Il bondit.
On appela cette nuit-là la Première Flamme. Ce fut le début de ce que les survivants nommèrent la Grande Guerre des Lunes Brisées bien qu'à vrai dire, personne ne sût jamais avec certitude quel clan avait frappé en premier.
Tout avait commencé par une rumeur.
La Larme de Selene était apparue.
Personne n'avait jamais vu l'artefact de ses propres yeux. C'était une chose de légende, une relique que les anciens évoquaient à voix basse autour des feux d'hiver. On disait qu'il s'agissait d'un fragment de lune tombé sur les Terres d'Elyndor lors d'une nuit sans étoiles, des siècles avant que les premiers clans ne se forment. On disait que celui qui le possédait détenait un pouvoir sans mesure sur les métamorphoses, sur la force des guerriers, sur la longévité des anciens. On disait bien des choses.
Ce qui était certain, c'est que la légende précisait une condition absolue : la Larme de Selene ne pouvait être activée que par une guérisseuse . Seul le sang de ces femmes, transmis de mère en fille depuis les origines, pouvait éveiller l'artefact.
Lorsque la rumeur courut que la Larme avait été localisée quelque part sur le territoire des Faucons d'Acier, les cinq Grands Clans cessèrent immédiatement de faire semblant de se supporter. Chacun envoya des éclaireurs . Chacun prépara ses guerriers. Chacun commença à regarder ses alliés comme de futurs ennemis.
Puis quelqu'un personne ne revendiqua jamais ouvertement la décision comprit quelque chose de simple et de terrible : il ne servait à rien de posséder la Larme si l'on ne possédait pas aussi la guérisseuse capable de l'activer. Et il était infiniment plus facile de détruire ce que les ennemis possédaient que de se l'approprier soi-même.
La première attaque visant spécifiquement les guérisseuses eut lieu trois semaines après la Première Flamme. Puis une autre. Puis une autre encore. Ce qui était au départ des actes isolés prit rapidement l'allure d'une politique délibérée. Les campements furent encerclés de nuit. Les femmes furent séparées des guerriers qui les protégeaient. Certains clans livrèrent leurs propres guérisseuses pour acheter des alliances. D'autres les utilisèrent comme monnaie d'échange. D'autres encore les exécutèrent simplement.
Le massacre dura sept ans.
À la fin de la guerre qui s'acheva non pas par une victoire mais par un épuisement collectif, un silence qui tomba un matin sur les champs de bataille sans que personne ne l'eût vraiment décidé . la Larme de Selene n'avait toujours pas été trouvée. Les clans s'accusèrent mutuellement de la dissimuler. Certains y croient encore aujourd'hui.
Ce qu'ils avaient obtenu en échange de sept ans de massacres : des terres dévastées, des meutes décimées, et un monde où les guérisseuses avaient presque entièrement disparu.
Quatre-vingts ans plus tard, les rares survivantes vivaient cachées, terrées dans des villages humains ou des hameaux perdus au fond des forêts, transmettant leurs savoirs dans le secret et la peur. Les Grands Clans organisaient des tragues impitoyables dès qu'une rumeur circulait. Une guérisseuse capturée devenait un trésor de guerre, gardée jalousement, jamais libre.
Caven ne se leva pas. Il resta assis sur le banc, son épaule contre la mienne, son regard fixé sur son frère. Je sentis sa main se crisper sur sa cuisse un réflexe, à peine visible, mais je le sentis.— Tu lui parleras ici, dit Caven. Soren sourit.Un sourire lent, mauvais, qui ne toucha pas ses yeux. Ses yeux, eux, restèrent durs, fixes, posés sur son frère avec une intensité que je ne lui avais jamais vue.— Tu lui parleras ici, répéta Caven.— Et pourquoi donc ?— Parce que je suis là.— Je vois. Je vois très bien.Soren fit le tour de la table. Il ne se pressait pas. Ses bottes crissaient sur le plancher de bois, chaque pas marqué, délibéré. Il s'arrêta derrière la chaise de Caven, posa ses mains sur le dossier, se pencha légèrement.— Tu sais, mon frère, dit-il à voix basse, je t'observe depuis quelques jours. Depuis qu'elle est arrivée, en fait. Et je me demande...— Tu te demandes quoi ?— Je me demande ce qui se passe entre vous deux.Le silence tomba.J'aurais pu parler. Ni
La taverne était pleine, mais l’ambiance n’avait rien de la fête.On buvait, oui. On riait même, par endroits, par réflexe plus que par joie. Mais les rires sonnaient faux, trop rapides, trop brefs. Les hommes se frappaient l’épaule en forçant le geste, les femmes vidèrent leurs chopes d’un trait avant de les reposer en silence. Tout le monde faisait semblant. Semblant que la mort d’Aldric n’était qu’une mauvaise nouvelle parmi d’autres, semblant que la vie continuait, semblant que demain ne serait pas plus incertain qu’aujourd’hui.Je m’assis avec Roran et Elara à une table près du feu. La chaleur des braises me réchauffait le visage, mais pas les mains. Mes doigts restaient froids, raides, comme si le froid de la chambre funéraire s’était logé sous mes ongles et refusait de partir.Roran commanda une tournée. De la bière brune, épaisse, servie dans des chopes en bois ébréchées. Je bus une gorgée. L’amertume me brûla la gorge. C’était bon. La douleur, au moins, était vraie.— Tu as v
Il ne s'était écoulé que quelques temps depuis l'attaque et l'exécution des prisonniers, et déjà nous voilà rassemblés autour d'un nouveau bûcher. Je n'avais pas encore eu le temps d'effacer de ma mémoire l'image des têtes qui roulaient, des corps qui se vidaient de leur sang, de la foule qui hurlait. Et maintenant, il fallait brûler Aldric.Le temps n'attendait pas, ici. Les morts non plus.Vesna avait préparé le corps.Je l'avais regardée faire, muette, adossée au mur de sa maison. Elle avait lavé Aldric , frotté sa peau avec des herbes que je reconnus du romarin pour la mémoire, de la sauge pour la purification, de l'absinthe pour éloigner les mauvais esprits. Elle avait enveloppé son torse dans un linceul de lin blanc, noué ses mains sur sa poitrine, fermé ses yeux une dernière fois.Elle avait fait tout cela avec une douceur que je ne lui connaissais pas. Ses gestes, d'habitude si brusques, si secs, s'étaient adoucis. Elle touchait la peau grise du vieux chef comme on touche un
Soren s'effondra. Il resta debout, raide, les poings toujours serrés. Mais ses épaules s'affaissèrent, sa tête bascula, et une larme une seule roula sur sa joue pour se perdre dans sa barbe. — Caven, dit Aldric.— Je suis là.— Approche.Caven se pencha davantage, son front touchant presque la joue de son père. Aldric leva sa main libre celle que Caven ne tenait pas et la posa sur la nuque de son fils. Un geste lent, si lent, comme s'il soulevait un poids trop lourd.— Tu es bon, murmura-t-il. Trop bon, peut-être. Mais ne change pas. Tu entends ?— Oui père .Aldric tourna la tête vers Soren, toujours debout, toujours immobile, toujours cette larme séchée sur sa joue.— Toi, dit-il. Approche aussi.Soren hésita. Il n'était pas bon à genoux. Il n'était pas bon à toucher, à parler doucement, à montrer ce qu'il ressentait. Mais il s'approcha quand même, lentement, et saisit la main de son père celle que Caven ne tenait pas.— Toi, répéta Aldric. Tu es fort. Plus fort que moi. Mais












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