LOGINLa maison des Merrow était petite mais solide pierre et bois, deux étages, avec un jardin à l'arrière que Dessa cultivait avec une attention que les voisins attribuaient à une passion pour les herbes aromatiques. Ils n'avaient pas tort, simplement pas pour les raisons qu'ils imaginaient.
Son frère Corvin était assis sur les marches de l'entrée quand Ivy arriva, taillant un bout de bois avec son couteau de poche avec cette concentration totale qu'il mettait dans tous ses projets de sculpture. Il avait quinze ans, des épaules encore maigres, et les mêmes yeux bleus qu'Ivy sauf que les siens n'avaient jamais appris à se méfier du monde.
— T'as l'air d'avoir couru, observa-t-il sans lever la tête.
— J'avais perdu la notion du temps.
— Maman t'a demandé deux fois.
Ivy entra sans répondre.
Sa mère l'attendait debout au milieu de la cuisine, les bras croisés sur la poitrine dans cette posture qu'Ivy avait appris à redouter bien avant de comprendre pourquoi. Dessa avait quarante-deux ans et la solidité tranquille de quelqu'un qui a depuis longtemps cessé d'être surpris par la catastrophe. Elle avait les cheveux de la couleur du blé en automne, striés de blanc aux tempes, et un regard qui savait lire les visages comme d'autres lisent les ciels avant l'orage.
Elle lut le visage d'Ivy en deux secondes.
— Ferme la porte, dit-elle.
— Corvin est dehors.
— Je sais où est Corvin. Ferme la porte et dis-moi ce qui s'est passé.
Ivy posa son panier sur la table. Puis elle raconta. Tout la clairière, le loup, les flèches empoisonnées, les vingt minutes de soin, la transformation, la fuite. Elle ne minimisa rien. La vérité nue, dans l'ordre où elle s'était produite.
Dessa l'écouta sans l'interrompre.
Ce silence, chez elle, était pire que les cris.
— Le mouchoir, dit-elle quand Ivy eut terminé.
— Tombé dans la clairière. Je ne l'ai réalisé qu'après.
Dessa ferma les yeux pendant un moment. Quand elle les rouvrit, ils contenaient quelque chose qu'Ivy n'y avait vu que rarement une peur nue, sans apprêt, que sa mère n'avait pas eu le temps d'habiller en calme.
— Il t'a vue.
— Il m'a regardée, oui. Mais il était encore à demi-conscient, ses yeux...
— Un Alpha en train de mourir voit parfaitement ce qu'il a besoin de voir. Ce ne sont pas des proies ordinaires, Ivy.
Le silence qui suivit était d'une qualité différente. Plus dense. Ivy prit appui contre le bord de la table.
— Tu penses que c'était un Alpha ?
— À cette taille, avec ce niveau de poison qu'il a survécu assez longtemps pour que tu le trouves encore en vie oui. Et si c'est un Alpha des Crocs d'Argent la frontière de leur territoire passe à quarante minutes à l'est d'ici il rentrera chez lui et il dira qu'il a été soigné par quelqu'un.
— Il ne sait peut-être pas ce que je suis. Le mouchoir....
— Le mouchoir suffit pour quelqu'un qui sait ce qu'il cherche. Et eux savent toujours ce qu'ils cherchent.
Dessa se mit en mouvement avant même d'avoir fini sa phrase ouvrant le bas du placard de droite, dont elle sortit un sac de cuir qu'Ivy reconnut immédiatement. Le sac de départ. Celui qui était prêt depuis l'enfance d'Ivy, renouvelé chaque année en même temps que les réserves.
— Maman, non.....
— Ton oncle Brennan est dans les montagnes du Nord. Quatre jours de route si tu évites les grands chemins. J'ai de l'argent mis de côté.
— Et toi ? Et papa ? Et Corvin ?
Dessa se retourna, et son regard était tranchant comme une lame.
— Nous ne sommes pas ce qu'ils cherchent Toi, tu l'es. Moi je suis trop vielle pour les intéressé mais toi Ivy ...
Ivy n'avait pas de réponse à ça.
— Écoute-moi, reprit Dessa, plus doucement. Notre famille est guérisseuse depuis six générations. Ta grand-mère est morte pendant la guerre tu sais comment. Sa mère aussi. J'ai survécu parce que j'avais huit ans et qu'on m'avait jugée trop jeune pour représenter une menace d'autres de mes amies n'ont pas eu cette chance . J'ai appris ce que je savais seule, dans des livres cachés sous des planches de grenier. Et quand tu es née avec un don deux fois plus fort que le mien, j'ai su qu'il fallait que tu disparaisses du monde.
Sa voix se fissura sur le dernier mot, imperceptiblement.
— Les loups-garous nous ont massacrées, Ivy. Pas tous, pas toujours intentionnellement mais ils l'ont fait, et le monde qu'ils ont créé depuis ne nous a jamais rendu notre liberté. Ce que tu ressens pour eux cette compassion, ce besoin de soigner c'est dans ta nature. Je ne te demande pas de le nier. Je te demande de vivre.
Ivy ne bougea pas pendant un long moment. Puis elle alla s'asseoir à la table, les mains à plat devant elle, et regarda sa mère préparer le sac avec les gestes précis et économiques de quelqu'un qui a répété ce scénario mille fois dans sa tête.
La porte s'ouvrit. Edwyn Merrow, grand et légèrement voûté, entra avec sa boîte à outils sous le bras il avait passé la journée chez un voisin à réparer une grange et s'arrêta net en voyant le sac sur la table.
Son regard fit le tour de la pièce. Il comprit sans qu'on lui explique ; il avait toujours été capable de ça.
— Combien de temps ? demanda-t-il simplement.
— Je ne sais pas, répondit Dessa. S'ils ne viennent pas d'ici deux jours, peut-être que j'avais tort.
Edwyn posa sa boîte à outils. Puis il vint s'asseoir en face d'Ivy et prit ses mains entre les siennes.
— Tu n'as rien fait de mal, dit-il.
Ivy hocha la tête. Mais elle savait aussi bien que lui que cela n'avait aucune importance.
Cette nuit-là, personne dans la maison des Merrow ne dormit vraiment. Dessa passa les heures à vérifier les provisions du sac, à parcourir mentalement les routes du Nord, à prévoir chaque bifurcation, chaque auberge évitable, chaque passage sûr. Edwyn resta assis à la table de la cuisine sans rien faire, ce qui était pour lui la forme la plus franche d'une inquiétude qu'il ne savait pas exprimer autrement. Corvin dormait il ne savait rien encore et le bruit régulier de sa respiration depuis l'étage rendait le silence du bas encore plus lourd.
Ivy, elle, resta assise au bord de son lit dans le noir et réfléchit .
Elle pensa au loup dans la clairière. À ses yeux dorés, ouverts sur elle dans la lumière du matin, avec cette fixité qu'elle n'arrivait pas tout à fait à interpréter comme de l'hostilité.
Elle éteignit la chandelle et attendit l'aube.
L'aube ne vint pas seule.
Je n'avais jamais chevauché aussi longtemps. Mes cuisses brûlaient, mes reins me lançaient, et mes mains mes pauvres mains peinaient à tenir les rênes. Mais je ne me plaignis pas. Je n'étais pas venue pour me plaindre et quelque part au fond de moi, je voulais voir ce qui se cachait au-delà des murs du camp.Soren ouvrait la marche, sa large silhouette découpée sur le ciel pâle. Il ne se retournait pas. Il allait droit devant, silencieux, . Derrière lui, Sigrid et Elara chevauchaient côte à côte, échangeant par gestes plus que par mots. Roran fermait l'avant-garde, son grand corps oscillant au rythme de sa jument grise.Et moi, j'étais au milieu.Caven avait insisté pour que je reste entre eux. À ma droite, Caven. À ma gauche, Avene. Derrière moi, deux guerriers dont je n'avais pas retenu les noms, leurs visages masqués par des capuches de cuir. J'étais protégée, encerclée, prisonnière d'un cercle de loups qui ne me lâchaient pas des yeux.— Tu tiens le coup ? demanda Caven sans m
— Je te dis qu’elle vient.— Et moi, je te dis que non. Caven. Sa voix était plus basse, plus retenue, mais tendue comme un arc qu’on bande. Je n’avais jamais entendu cette inflexion chez lui cette dureté froide, cette détermination à ne pas céder.— Pourquoi ? répéta Soren sur un ton moqueur. Tu n'as pas peur qu’elle te manque, mon frère ? Que pendant les trois jours où nous serons sur la route, tu ne puisses pas la regarder de loin comme tu le fais ici ?— Tais-toi.— Je ne me tairai pas. Pas quand il s’agit de la sécurité du clan. Vesna ne peut pas faire le voyage. Ses jambes ne la portent plus, tu le sais. Or une guérisseuse doit nous accompagner pour soigner d’éventuels blessés, Mais pour montrer que nous avons une guérisseuse, nous aussi. C’est de la politique, Caven. Pas du caprice.— Et si elle est capturée ? Si les Griffes Noires ont vent de sa présence et tendent une embuscade pour la prendre ?— Nous serons là. Nous sommes nombreux . Tu crois qu’ils passeront à travers no
Caven ne se leva pas. Il resta assis sur le banc, son épaule contre la mienne, son regard fixé sur son frère. Je sentis sa main se crisper sur sa cuisse un réflexe, à peine visible, mais je le sentis.— Tu lui parleras ici, dit Caven. Soren sourit.Un sourire lent, mauvais, qui ne toucha pas ses yeux. Ses yeux, eux, restèrent durs, fixes, posés sur son frère avec une intensité que je ne lui avais jamais vue.— Tu lui parleras ici, répéta Caven.— Et pourquoi donc ?— Parce que je suis là.— Je vois. Je vois très bien.Soren fit le tour de la table. Il ne se pressait pas. Ses bottes crissaient sur le plancher de bois, chaque pas marqué, délibéré. Il s'arrêta derrière la chaise de Caven, posa ses mains sur le dossier, se pencha légèrement.— Tu sais, mon frère, dit-il à voix basse, je t'observe depuis quelques jours. Depuis qu'elle est arrivée, en fait. Et je me demande...— Tu te demandes quoi ?— Je me demande ce qui se passe entre vous deux.Le silence tomba.J'aurais pu parler. Ni
La taverne était pleine, mais l’ambiance n’avait rien de la fête.On buvait, oui. On riait même, par endroits, par réflexe plus que par joie. Mais les rires sonnaient faux, trop rapides, trop brefs. Les hommes se frappaient l’épaule en forçant le geste, les femmes vidèrent leurs chopes d’un trait avant de les reposer en silence. Tout le monde faisait semblant. Semblant que la mort d’Aldric n’était qu’une mauvaise nouvelle parmi d’autres, semblant que la vie continuait, semblant que demain ne serait pas plus incertain qu’aujourd’hui.Je m’assis avec Roran et Elara à une table près du feu. La chaleur des braises me réchauffait le visage, mais pas les mains. Mes doigts restaient froids, raides, comme si le froid de la chambre funéraire s’était logé sous mes ongles et refusait de partir.Roran commanda une tournée. De la bière brune, épaisse, servie dans des chopes en bois ébréchées. Je bus une gorgée. L’amertume me brûla la gorge. C’était bon. La douleur, au moins, était vraie.— Tu as v
Il ne s'était écoulé que quelques temps depuis l'attaque et l'exécution des prisonniers, et déjà nous voilà rassemblés autour d'un nouveau bûcher. Je n'avais pas encore eu le temps d'effacer de ma mémoire l'image des têtes qui roulaient, des corps qui se vidaient de leur sang, de la foule qui hurlait. Et maintenant, il fallait brûler Aldric.Le temps n'attendait pas, ici. Les morts non plus.Vesna avait préparé le corps.Je l'avais regardée faire, muette, adossée au mur de sa maison. Elle avait lavé Aldric , frotté sa peau avec des herbes que je reconnus du romarin pour la mémoire, de la sauge pour la purification, de l'absinthe pour éloigner les mauvais esprits. Elle avait enveloppé son torse dans un linceul de lin blanc, noué ses mains sur sa poitrine, fermé ses yeux une dernière fois.Elle avait fait tout cela avec une douceur que je ne lui connaissais pas. Ses gestes, d'habitude si brusques, si secs, s'étaient adoucis. Elle touchait la peau grise du vieux chef comme on touche un
Soren s'effondra. Il resta debout, raide, les poings toujours serrés. Mais ses épaules s'affaissèrent, sa tête bascula, et une larme une seule roula sur sa joue pour se perdre dans sa barbe. — Caven, dit Aldric.— Je suis là.— Approche.Caven se pencha davantage, son front touchant presque la joue de son père. Aldric leva sa main libre celle que Caven ne tenait pas et la posa sur la nuque de son fils. Un geste lent, si lent, comme s'il soulevait un poids trop lourd.— Tu es bon, murmura-t-il. Trop bon, peut-être. Mais ne change pas. Tu entends ?— Oui père .Aldric tourna la tête vers Soren, toujours debout, toujours immobile, toujours cette larme séchée sur sa joue.— Toi, dit-il. Approche aussi.Soren hésita. Il n'était pas bon à genoux. Il n'était pas bon à toucher, à parler doucement, à montrer ce qu'il ressentait. Mais il s'approcha quand même, lentement, et saisit la main de son père celle que Caven ne tenait pas.— Toi, répéta Aldric. Tu es fort. Plus fort que moi. Mais
Il entra seul.Cette fois, pas d’armure. Pas non plus les emblèmes de clan cousus sur les épaulières. Rien qu’une tunique sombre, d’une étoffe rude, les manches roulées jusqu’aux coudes. Cette simplicité ne le rendait pas moins imposant. Il était grand, de cette façon particulière aux loups-garous,
Ils chevauchèrent pendant la plus grande partie de la journée.Ivy ne tenta pas de s'échapper. Elle aurait dû y penser cataloguer les opportunités, repérer les moments où l'attention des guerriers se relâchait. Elle n'y parvint pas. Son esprit tournait sur lui-même dans un cercle fermé : le visage
Ils arrivèrent avant l'aurore.Ivy dormait encore d'un demi-sommeil agité, une oreille tendue sur les bruits de la nuit quand elle entendit les chevaux. Pas un ou deux : plusieurs. Le bruit sourd et cadencé de montures importantes marchant au pas, disciplinées, sans la nervosité des bêtes de passa
Brumeval sentait toujours la fumée de tourbe le matin.C'était une odeur que Ivy associait au thé tiède dans un bol ébréché, aux volets de bois qui raclaient le sol humide, à la voix de sa mère qui l'appelait depuis la cuisine avec cette façon particulière d'allonger les syllabes quand elle voulait







