LOGINJe n'avais jamais chevauché aussi longtemps. Mes cuisses brûlaient, mes reins me lançaient, et mes mains mes pauvres mains peinaient à tenir les rênes. Mais je ne me plaignis pas. Je n'étais pas venue pour me plaindre et quelque part au fond de moi, je voulais voir ce qui se cachait au-delà des murs du camp.Soren ouvrait la marche, sa large silhouette découpée sur le ciel pâle. Il ne se retournait pas. Il allait droit devant, silencieux, . Derrière lui, Sigrid et Elara chevauchaient côte à côte, échangeant par gestes plus que par mots. Roran fermait l'avant-garde, son grand corps oscillant au rythme de sa jument grise.Et moi, j'étais au milieu.Caven avait insisté pour que je reste entre eux. À ma droite, Caven. À ma gauche, Avene. Derrière moi, deux guerriers dont je n'avais pas retenu les noms, leurs visages masqués par des capuches de cuir. J'étais protégée, encerclée, prisonnière d'un cercle de loups qui ne me lâchaient pas des yeux.— Tu tiens le coup ? demanda Caven sans m
— Je te dis qu’elle vient.— Et moi, je te dis que non. Caven. Sa voix était plus basse, plus retenue, mais tendue comme un arc qu’on bande. Je n’avais jamais entendu cette inflexion chez lui cette dureté froide, cette détermination à ne pas céder.— Pourquoi ? répéta Soren sur un ton moqueur. Tu n'as pas peur qu’elle te manque, mon frère ? Que pendant les trois jours où nous serons sur la route, tu ne puisses pas la regarder de loin comme tu le fais ici ?— Tais-toi.— Je ne me tairai pas. Pas quand il s’agit de la sécurité du clan. Vesna ne peut pas faire le voyage. Ses jambes ne la portent plus, tu le sais. Or une guérisseuse doit nous accompagner pour soigner d’éventuels blessés, Mais pour montrer que nous avons une guérisseuse, nous aussi. C’est de la politique, Caven. Pas du caprice.— Et si elle est capturée ? Si les Griffes Noires ont vent de sa présence et tendent une embuscade pour la prendre ?— Nous serons là. Nous sommes nombreux . Tu crois qu’ils passeront à travers no
Caven ne se leva pas. Il resta assis sur le banc, son épaule contre la mienne, son regard fixé sur son frère. Je sentis sa main se crisper sur sa cuisse un réflexe, à peine visible, mais je le sentis.— Tu lui parleras ici, dit Caven. Soren sourit.Un sourire lent, mauvais, qui ne toucha pas ses yeux. Ses yeux, eux, restèrent durs, fixes, posés sur son frère avec une intensité que je ne lui avais jamais vue.— Tu lui parleras ici, répéta Caven.— Et pourquoi donc ?— Parce que je suis là.— Je vois. Je vois très bien.Soren fit le tour de la table. Il ne se pressait pas. Ses bottes crissaient sur le plancher de bois, chaque pas marqué, délibéré. Il s'arrêta derrière la chaise de Caven, posa ses mains sur le dossier, se pencha légèrement.— Tu sais, mon frère, dit-il à voix basse, je t'observe depuis quelques jours. Depuis qu'elle est arrivée, en fait. Et je me demande...— Tu te demandes quoi ?— Je me demande ce qui se passe entre vous deux.Le silence tomba.J'aurais pu parler. Ni
La taverne était pleine, mais l’ambiance n’avait rien de la fête.On buvait, oui. On riait même, par endroits, par réflexe plus que par joie. Mais les rires sonnaient faux, trop rapides, trop brefs. Les hommes se frappaient l’épaule en forçant le geste, les femmes vidèrent leurs chopes d’un trait avant de les reposer en silence. Tout le monde faisait semblant. Semblant que la mort d’Aldric n’était qu’une mauvaise nouvelle parmi d’autres, semblant que la vie continuait, semblant que demain ne serait pas plus incertain qu’aujourd’hui.Je m’assis avec Roran et Elara à une table près du feu. La chaleur des braises me réchauffait le visage, mais pas les mains. Mes doigts restaient froids, raides, comme si le froid de la chambre funéraire s’était logé sous mes ongles et refusait de partir.Roran commanda une tournée. De la bière brune, épaisse, servie dans des chopes en bois ébréchées. Je bus une gorgée. L’amertume me brûla la gorge. C’était bon. La douleur, au moins, était vraie.— Tu as v
Il ne s'était écoulé que quelques temps depuis l'attaque et l'exécution des prisonniers, et déjà nous voilà rassemblés autour d'un nouveau bûcher. Je n'avais pas encore eu le temps d'effacer de ma mémoire l'image des têtes qui roulaient, des corps qui se vidaient de leur sang, de la foule qui hurlait. Et maintenant, il fallait brûler Aldric.Le temps n'attendait pas, ici. Les morts non plus.Vesna avait préparé le corps.Je l'avais regardée faire, muette, adossée au mur de sa maison. Elle avait lavé Aldric , frotté sa peau avec des herbes que je reconnus du romarin pour la mémoire, de la sauge pour la purification, de l'absinthe pour éloigner les mauvais esprits. Elle avait enveloppé son torse dans un linceul de lin blanc, noué ses mains sur sa poitrine, fermé ses yeux une dernière fois.Elle avait fait tout cela avec une douceur que je ne lui connaissais pas. Ses gestes, d'habitude si brusques, si secs, s'étaient adoucis. Elle touchait la peau grise du vieux chef comme on touche un
Soren s'effondra. Il resta debout, raide, les poings toujours serrés. Mais ses épaules s'affaissèrent, sa tête bascula, et une larme une seule roula sur sa joue pour se perdre dans sa barbe. — Caven, dit Aldric.— Je suis là.— Approche.Caven se pencha davantage, son front touchant presque la joue de son père. Aldric leva sa main libre celle que Caven ne tenait pas et la posa sur la nuque de son fils. Un geste lent, si lent, comme s'il soulevait un poids trop lourd.— Tu es bon, murmura-t-il. Trop bon, peut-être. Mais ne change pas. Tu entends ?— Oui père .Aldric tourna la tête vers Soren, toujours debout, toujours immobile, toujours cette larme séchée sur sa joue.— Toi, dit-il. Approche aussi.Soren hésita. Il n'était pas bon à genoux. Il n'était pas bon à toucher, à parler doucement, à montrer ce qu'il ressentait. Mais il s'approcha quand même, lentement, et saisit la main de son père celle que Caven ne tenait pas.— Toi, répéta Aldric. Tu es fort. Plus fort que moi. Mais
Ce fut un chaos immédiat, total, aveugle.Les Griffes Noires chargèrent en hurlant, leurs cris de guerre déchirant le crépuscule. Nos gens sortirent de leurs selles comme projetés par une explosion Sigrid fut la première, sa hache déjà levée, frappant un ennemi avant même que ses pieds ne touchent
L’aube n’était pas encore levée quand Vesna vint frapper à la porte de la chambre.Ivy dormait à moitié, la main encore sur le manche du couteau. Elle avait rêvé de sang, de racines, d’un champ où les plantes poussaient trop vite. Dans le rêve, quelqu’un l’appelait par un nom qu’elle ne reconnaissa
Ce ne fut que plus tard, bien plus tard, quand Vesna m’eut ramenée chez elle et que la dernière chandelle brûlait dans la cuisine, qu’elle posa la vérité sur la table entre nous comme on pose un couteau.Elle avait préparé une tisane je reconnus les plantes : mélisse pour le calme, aubépine pour le
La taverne du camp s’appelait La Griffe. Du moins, c’est ce que le signe sculpté au-dessus de la porte semblait vouloir dire une patte d’animal grossièrement taillée dans une planche de chêne, les griffes trop longues, l’ensemble noirci par les années et la fumée. L’intérieur était grand et bas de







