MasukLa nuit semblait avoir englouti la montagne.
Depuis que les Anciens étaient partis, personne n’avait retrouvé son calme. Le feu avait été rallumé, mais sa lumière paraissait faible face à l’obscurité qui entourait la meute. Élena était assise près de Kaël. Il n’avait pas prononcé un seul mot depuis plusieurs minutes. Sa main tenait la sienne. Fermement. Comme s’il craignait qu’elle disparaisse dès qu’il la lâcherait. Élena observait son visage. Il paraissait épuisé. Plus vieux qu’il ne l’était réellement. Elle avait compris quelque chose cette nuit-là. Kaël n’avait pas peur de mourir. Il avait peur de la perdre. Et cette peur était précisément ce qui nourrissait la malédiction. — Kaël… Il tourna lentement la tête. — Quoi ? — Tu savais que le rituel pouvait me tuer ? Il resta silencieux. — Oui. — Depuis combien de temps ? Il baissa les yeux. — Depuis toujours. Élena sentit une boule se former dans sa gorge. — Et tu ne me l’aurais jamais dit ? — Je voulais trouver un autre moyen. — Mais tu pensais me laisser partir sans rien m’expliquer. Kaël soupira. — Je pensais que si tu me détestais, tu pourrais vivre. Élena eut un petit rire triste. — Tu crois vraiment que je pourrais te détester ? Il la regarda. — Je l’espérais. Elle posa doucement sa tête contre son épaule. — Tu es vraiment idiot. Un sourire presque invisible apparut sur ses lèvres. — On me l’a déjà dit. Pendant quelques secondes, ils restèrent ainsi. Puis un bruit retentit derrière eux. Un craquement. Kaël se redressa immédiatement. Ses yeux changèrent. Il renifla l’air. — Quelqu’un est entré. Lyra se leva. Plusieurs membres de la meute se préparèrent immédiatement. — Un chasseur ? demanda quelqu’un. Kaël secoua la tête. — Non. Il ferma les yeux. Respira profondément. Puis il murmura : — C’est humain. Élena se leva. — Peut-être mon père. Kaël la regarda. — Reste ici. — Non. — Élena. — Si c’est mon père, je veux lui parler. Kaël hésita. Puis il fit signe à deux membres de la meute de les suivre. Ils avancèrent dans les tunnels. Plus ils progressaient, plus l’air devenait froid. Puis ils entendirent une respiration. Quelqu’un était blessé. Kaël s’arrêta. — Montrez-vous. Une silhouette apparut dans l’obscurité. Élena retint son souffle. — Papa… Gabriel était couvert de boue. Du sang coulait de son front. Il tenait encore son arme. Mais il ne la pointait pas vers Kaël. Il la posa lentement au sol. — Je ne suis pas venu pour chasser. Kaël resta méfiant. — Alors pourquoi es-tu venu ? Gabriel regarda sa fille. — Parce que j’ai compris que j’avais passé ma vie à avoir peur de quelque chose que je ne connaissais pas. Kaël ne répondit rien. Gabriel regarda autour de lui. Les familles. Les enfants. Les anciens. Les blessures laissées par l’attaque. — J’ai vu ce que vous avez fait pendant l’attaque. Il regarda Kaël. — Tu aurais pu me laisser mourir. Kaël répondit froidement : — Tu es son père. Gabriel baissa les yeux. Puis il regarda Élena. — Et je commence à comprendre pourquoi elle t’aime. Kaël détourna le regard. Élena s’approcha de son père. — Tu es blessé. — Ce n’est rien. — Assieds-toi. Gabriel obéit. Mais avant qu’Élena puisse examiner sa blessure, Kaël se retourna brusquement. Son regard venait de changer. — Quelque chose ne va pas. — Quoi ? demanda Lyra. Kaël regardait Gabriel. — Il a été suivi. Tout le monde se figea. Gabriel pâlit. — Non… Un bruit de pas retentit dans le tunnel. Puis un autre. Puis plusieurs. Kaël attrapa Élena par la taille et la plaça derrière lui. Des silhouettes apparurent. Des chasseurs. Mais cette fois, ils n’étaient pas seuls. Au milieu d’eux se trouvait un homme vêtu de noir. Élena ne l’avait jamais vu. Pourtant, dès qu’elle croisa son regard, un frisson lui parcourut le dos. L’homme sourit. — Enfin. Kaël grogna. — Qui es-tu ? L’homme ne répondit pas. Il regardait uniquement Élena. — Tu ressembles beaucoup à ta mère. Élena se figea. — Comment connaissez-vous ma mère ? Gabriel se leva brusquement. Son visage venait de perdre toute couleur. — Non… L’homme sourit. — Tu ne lui as jamais raconté ? Élena se tourna vers son père. — Raconté quoi ? Gabriel ne répondait pas. — Papa ? Toujours rien. Kaël regarda Gabriel. — Qu’est-ce qu’il sait ? Gabriel secoua la tête. — Je ne savais pas. — Qu’est-ce que tu ne savais pas ? Gabriel fixa Élena. — Ta mère n’était pas seulement humaine. Le monde sembla s’arrêter. Élena recula. — Quoi ? — Elle… Gabriel ferma les yeux. — Elle connaissait les Anciens. Kaël se raidit. L’homme en noir éclata de rire. — Elle était l’une des leurs. Élena sentit son cœur battre plus vite. — Ma mère ? — Oui. — C’est impossible. L’homme fit un pas. — Rien n’est impossible lorsqu’on connaît la véritable histoire. Kaël se plaça devant elle. — Tu ne t’approches pas. L’homme sourit. — Tu crois encore pouvoir la protéger ? Kaël grogna. Ses yeux devinrent jaunes. — Essaie. L’homme leva simplement une main. Et soudain, Kaël tomba à genoux. Élena cria. — Kaël ! Elle voulut courir vers lui, mais Gabriel la retint. — Ne le touche pas ! — Lâche-moi ! — Il veut que tu t’approches ! Kaël hurlait. Son corps tremblait. Mais cette fois, quelque chose était différent. Ses yeux n’étaient pas seulement jaunes. Une étrange lumière rouge apparaissait au fond de ses pupilles. L’homme sourit. — Voilà. — Qu’est-ce que vous lui faites ? cria Élena. — Rien. Il la regarda. — Je réveille simplement ce qui dort en lui. Kaël releva la tête. Et lorsqu’il parla, sa voix n’était plus complètement humaine. — Élena… Elle sentit les larmes lui monter aux yeux. — Je suis là. — Pars. — Non. — Pars ! Le rugissement fit trembler les murs. Puis Kaël se transforma. Entièrement. Un immense loup noir se dressa dans la caverne. Mais quelque chose clochait. Il n’avait plus les mêmes yeux. Ils étaient rouges. Élena recula. Pas par peur de lui. Par peur de ce qu’elle venait de comprendre. La malédiction était en train de changer. L’homme en noir murmura : — Le sang commence à se souvenir. Élena se tourna vers lui. — Quel sang ? Il sourit. — Le tien. Puis il disparut dans l’obscurité. Les chasseurs reculèrent avec lui. Mais avant de partir, l’homme prononça quelques mots : — À la prochaine lune, Élena comprendra qui elle est vraiment. Puis le silence retomba. Le loup resta immobile. Élena regarda Kaël. — Kaël ? Il ne bougea pas. Elle avança lentement. — C’est moi. Le loup grogna. Elle continua. — Regarde-moi. Il releva la tête. Ses yeux rouges rencontrèrent les siens. Élena sentit quelque chose. Une chaleur. Une présence. Comme si, derrière cette créature, Kaël était toujours là. Elle tendit la main. — Je sais que tu m’entends. Le loup s’approcha. Un pas. Puis deux. Il posa finalement son immense tête contre sa main. Élena se mit à pleurer. — Je savais que tu étais là. Le loup ferma les yeux. Puis, lentement, son corps reprit forme humaine. Kaël tomba contre elle. Elle le rattrapa. Il était brûlant. Épuisé. — Ils savent quelque chose sur ma mère, murmura Élena. Kaël ouvrit les yeux. — Oui. — Et mon père aussi. Il regarda Gabriel. — Il faut qu’il parle. Gabriel détourna les yeux. — Je ne peux pas. Élena se plaça devant lui. — Si. — Élena… — Toute ma vie, tu m’as dit que ma mère m’avait abandonnée. Gabriel ferma les yeux. — C’est ce que je croyais. — Alors pourquoi as-tu peur ? Il ne répondit pas. Une larme coula sur sa joue. — Parce que je l’ai vue mourir. Élena resta pétrifiée. — Quoi ? Gabriel inspira profondément. — Ta mère n’est pas partie. Sa voix tremblait. — Elle a été tuée. Élena porta une main à sa bouche. — Par qui ? Gabriel regarda Kaël. Puis il regarda sa fille. — Par les Anciens. Le silence devint insupportable. Kaël se redressa lentement. — Pourquoi ? Gabriel murmura : — Parce qu’elle avait découvert la vérité sur la malédiction. Élena sentit son cœur se briser. — Quelle vérité ? Gabriel la regarda. — La malédiction n’a jamais été créée pour punir les loups. Il marqua une pause. — Elle a été créée pour empêcher deux mondes de s’unir. Kaël et Élena échangèrent un regard. Gabriel continua : — Et toi… Il fixa sa fille. — Tu es la première personne depuis plusieurs siècles à porter le sang des deux côtés. Élena ne comprit pas immédiatement. Puis son regard se posa sur Kaël. — Mon père est humain… Gabriel secoua la tête. — Oui. Il regarda les profondeurs de la montagne. — Mais ta mère ne l’était pas entièrement. Kaël pâlit. — Elle était une descendante de la première lignée. Gabriel acquiesça. — Et toi, Élena… Il prit une profonde inspiration. — Tu es née avec quelque chose qu’ils ont passé des siècles à essayer de détruire. Élena murmura : — Quoi ? Gabriel répondit : — Le sang capable de briser la malédiction sans tuer personne. Pour la première fois depuis des siècles, quelque part dans la montagne… un ancien hurlement répondit. Et Kaël comprit. Le rituel dont ils avaient parlé n’était peut-être pas destiné à sauver Élena. Il était destiné à empêcher qu’elle découvre la vérité. Parce que si Élena apprenait à utiliser son propre sang… la malédiction pourrait enfin être détruite. Mais pour cela, elle devrait retourner là où tout avait commencé. Dans la forêt. Là où sa mère était morte. Et où, depuis dix-huit ans, quelque chose attendait son retour. Mais quoi ?Élena ne bougea pas.Elle resta devant la fenêtre, les yeux fixés sur la forêt.La voix résonnait encore dans sa tête.« Maman… tu m’as enfin entendue. »Derrière elle, Kaël s’était levé.— Élena ?Elle ne répondit pas immédiatement.Il s’approcha.— Qu’est-ce que tu as vu ?Elle se tourna lentement vers lui.— Une enfant.Kaël regarda par la fenêtre.— Où ?— Dans la forêt.— Eden ?Élena secoua la tête.— Non.Un silence.— C’était la petite fille de la photographie.Kaël se figea.— Tu es sûre ?— Elle m’a parlé.Il s’approcha davantage.— Qu’est-ce qu’elle a dit ?Élena hésita.Puis elle murmura :— Elle m’a appelée maman.Le visage de Kaël changea.— Élena…— Je sais.— Non, tu ne comprends pas.Il prit doucement ses mains.— On n’a jamais eu de fille.Elle baissa les yeux.— Je sais.— Alors pourquoi…— Je ne sais pas.Un bruit retentit dehors.CRAC.Ils se retournèrent ensemble.Quelque chose venait de marcher sur une branche.Kaël se plaça immédiatement devant Élena.Ses yeux
Trois semaines avaient passé.Trois semaines sans cris.Sans sang.Sans prophétie.Sans créature surgissant de l’obscurité.Trois semaines pendant lesquelles Élena avait presque réussi à croire que tout était réellement terminé.Presque.Ce matin-là, elle se réveilla avant Kaël.La lumière du soleil entrait doucement dans la chambre.Elle resta allongée quelques secondes, observant son visage endormi.Il avait l’air différent.Plus paisible.Plus humain.Ses cheveux tombaient sur son front et sa respiration était régulière.Élena sourit.Elle passa doucement un doigt sur sa joue.— Mon loup…Kaël ouvrit les yeux.— Je ne dors plus.Elle retira immédiatement sa main.— Tu faisais semblant ?— Oui.— Pourquoi ?Il sourit.— Parce que j’aime quand tu me regardes.Elle leva les yeux au ciel.— Quel idiot.Il l’attira contre lui.— Bonjour.— Bonjour.Il l’embrassa sur le front.Puis sur le nez.Puis sur les lèvres.Un baiser lent.Simple.Normal.Élena aurait pu rester ainsi toute la mati
Le lendemain matin, la forêt était silencieuse.Pas le silence inquiétant qu’Élena avait appris à reconnaître.Pas celui qui précédait une attaque.Pas celui qui cachait une présence derrière les arbres.Un silence simple.Un silence ordinaire.Un silence qui ressemblait presque à la paix.Élena ouvrit lentement les yeux.Pendant quelques secondes, elle resta immobile.Elle regarda le plafond.Puis la fenêtre.La lumière du matin traversait les rideaux et dessinait une longue bande dorée sur le parquet.Elle attendit.Son cœur battait normalement.Aucun murmure.Aucune voix dans sa tête.Aucun battement supplémentaire.Aucune vision.Rien.Elle sourit.— Enfin…À côté d’elle, Kaël bougea sous les draps.— Tu parles toute seule maintenant ?Élena tourna la tête.Il avait les yeux à moitié fermés et les cheveux complètement en bataille.Elle éclata de rire.— Regarde-toi.— Quoi ?— Le grand Alpha terrifiant.Kaël ouvrit un œil.— Je peux encore me transformer si tu veux.— Certainement
La nuit ne ressemblait plus à une nuit.Elle était devenue quelque chose de vivant.Quelque chose qui respirait autour d’eux.Les cinq portes se dressaient toujours au sommet de la montagne.Cinq ouvertures noires.Cinq mondes.Cinq versions d’une histoire qui aurait pu être différente.Et pourtant, une seule devait rester ouverte.Élena se tenait au milieu d’elles.Le sang coulait encore le long de sa main.La lame rouge était tombée à ses pieds.Kaël était à quelques mètres d’elle.À genoux.Il respirait difficilement.Ses yeux avaient changé.Ils n’étaient plus seulement dorés.Ils étaient devenus argentés.Comme ceux du premier loup.Comme ceux de la créature qui avait gardé la dernière porte.Comme ceux de toutes les vies qu’ils avaient déjà vécues.— Élena…Sa voix tremblait.Elle s’approcha.— Je suis là.— Ne viens pas.Elle s’arrêta.Kaël baissa les yeux.— Je ne sais plus lequel de nous deux parle.Élena sentit son cœur se serrer.Derrière lui, le gigantesque loup argenté se
La forêt s’était tue.Plus aucun oiseau.Plus aucun insecte.Même le vent semblait avoir disparu.Tous les arbres étaient immobiles.Leurs branches se courbaient vers le sol comme si elles-mêmes s’inclinaient devant quelque chose.Élena ne respirait plus.Sur la montagne, le loup immense se tenait parfaitement immobile.Ses yeux argentés brillaient dans la nuit.Sur son dos…Eden.Le petit garçon regardait sa mère.Il ne souriait plus.Il avait l’air triste.Terriblement triste.— Maman…La voix traversa la forêt.Élena fit un pas.Kaël lui attrapa le bras.— Non.Elle se tourna vers lui.— C’est mon fils.— Je sais.— Alors lâche-moi.— Non.Ses yeux dorés étaient fixés sur le loup.— Ce n’est pas moi.Élena fronça les sourcils.— Quoi ?Kaël secoua lentement la tête.— Tu l’as entendu.— Quoi ?— Le hurlement.Il regarda la créature sur la montagne.— Il avait ma voix.Un frisson parcourut Élena.— Mais ce n’est pas toi.— Non.Kaël serra les dents.— C’est ce que j’aurais dû deveni
Le dixième battement résonna.BOUM.Puis plus rien.Élena resta immobile.Sa main était toujours dans celle de Kaël.Autour d’eux, la montagne semblait avoir cessé de respirer.Pas un souffle.Pas un murmure.Pas même le bruit des Ombres.Le silence était si profond qu’Élena entendait le sang circuler dans ses propres veines.Elle regarda Kaël.— Tu l’as entendu ?Il acquiesça.— Oui.Noah regardait l’obscurité.— Ce n’est pas un cœur.Lio se redressa lentement.— Non.Noé, lui, ne disait rien.Il fixait la porte blanche.Elle était fermée.Mais quelque chose coulait sous son seuil.Une fine ligne rouge.Du sang.Élena s’approcha.— C’est impossible.Noé attrapa son bras.— Ne touche pas.Elle le regarda.— Pourquoi ?Il murmura :— Parce que ce sang n’appartient à personne.Un frisson parcourut son dos.— Alors d’où vient-il ?Noé ne répondit pas.Le sang continuait de couler.Lentement.Quelques gouttes.Puis davantage.Il s’étendit sur la pierre et forma une inscription.Élena lut.







