LOGINLa nuit était tombée depuis plusieurs heures.
Dans la montagne, le silence n’existait jamais vraiment. Il y avait toujours le souffle du vent entre les arbres, le craquement d’une branche sous le poids d’un animal, le murmure lointain d’une rivière ou, parfois, le hurlement d’un loup qui traversait la forêt comme une plainte. Mais ce soir-là, quelque chose était différent. Élena le sentait. Elle était assise près du feu, dans la grande salle de la meute, les genoux ramenés contre elle. Les flammes éclairaient les visages autour d’elle, mais personne ne parlait. Depuis l’attaque des chasseurs, la meute vivait dans une tension permanente. Les enfants avaient été conduits plus profondément dans les cavernes. Les plus jeunes ne sortaient plus. Les adultes montaient la garde à tour de rôle. Et Kaël… Kaël n’était plus lui-même. Depuis qu’il lui avait parlé de la malédiction, il l’évitait. Il dormait dans une autre partie de la montagne. Il ne venait plus la voir. Il ne la touchait plus. Et surtout, il refusait de la regarder trop longtemps. Élena avait essayé de lui parler. Trois fois. Trois fois, il avait trouvé une excuse. La quatrième fois, elle avait cessé d’attendre. Elle se leva. Lyra, assise de l’autre côté du feu, releva immédiatement les yeux. — Tu vas où ? — Le chercher. Lyra soupira. — Élena… — Non. Elle secoua la tête. — Je ne veux plus entendre que c’est dangereux. Je sais que c’est dangereux. Lyra se leva à son tour. — Tu ne comprends pas. — Alors explique-moi. La jeune femme hésita. Puis elle s’approcha. — Kaël a peur de toi. Élena resta immobile. — De moi ? — Pas de toi comme tu l’imagines. Il a peur de ce que tu fais naître en lui. Élena baissa les yeux. — Je l’aime. — Justement. Ces deux mots lui firent plus mal qu’elle ne l’aurait imaginé. Lyra continua doucement : — La malédiction ne se nourrit pas simplement de l’amour. Elle se nourrit de l’attachement. De la peur de perdre. De la jalousie. Du désir de protéger. Plus Kaël ressent tout ça, plus son loup devient fort. — Alors il faut qu’il cesse de m’aimer ? Lyra secoua la tête. — Je ne crois pas que ce soit possible. Élena sentit sa gorge se serrer. — Pourquoi ? Lyra la regarda longuement. — Parce que je n’ai jamais vu mon frère regarder quelqu’un comme il te regarde. Un bruit sourd retentit dans les profondeurs de la montagne. Toutes deux se retournèrent. Puis un second. Quelque chose venait de tomber. Lyra pâlit. — Ils sont là. — Qui ? — Les Anciens. Le feu vacilla brusquement. Et toutes les flammes s’éteignirent. Un froid glacial envahit la pièce. Puis une voix résonna dans l’obscurité. — La fille doit mourir avant la prochaine lune. Élena sentit son cœur s’arrêter. Une silhouette apparut à l’entrée de la salle. Grande. Immobile. Vêtue d’un long manteau noir. Son visage était presque entièrement dissimulé. Puis une deuxième silhouette apparut derrière elle. Et une troisième. Lyra recula. — Élena… Mais Élena ne bougea pas. Elle était terrifiée. Et pourtant, au fond d’elle, quelque chose refusait de céder. Une voix différente résonna soudain derrière les silhouettes. — Vous ne la toucherez pas. Kaël. Il avançait lentement. Ses yeux étaient humains. Mais quelque chose dans son visage avait changé. Ses épaules étaient tendues. Ses mains tremblaient. Et lorsqu’il se plaça devant Élena, elle comprit. Il ne tremblait pas de peur. Il tremblait parce qu’il retenait son loup. — Kaël… — Recule. — Non. — Élena, recule ! Son ton était brutal. Elle ne l’avait jamais entendu lui parler ainsi. Mais elle connaissait désormais la raison. Il avait peur de perdre le contrôle. L’un des Anciens s’avança. — Tu sais ce qui arrivera si tu continues. Kaël serra les dents. — Je sais. — Alors laisse-la. — Jamais. Le mot claqua dans la salle. L’Ancien inclina légèrement la tête. — Tu choisis donc la guerre. — Vous l’avez déjà choisie. Un silence lourd tomba. Puis l’Ancien sourit. — Alors tu mourras avec elle. Il leva la main. Et soudain, Kaël poussa un cri. Son corps se plia brutalement. Ses yeux devinrent jaunes. Des veines sombres apparurent sur son cou. Élena fit un pas vers lui. — Kaël ! — Ne me touche pas ! Son cri résonna dans toute la caverne. Elle s’immobilisa. Kaël respirait difficilement. Ses doigts se transformaient lentement. Ses ongles devenaient des griffes. Ses dents s’allongeaient. Le loup était en train de prendre le dessus. Les Anciens ne bougeaient pas. Ils regardaient. Ils attendaient. Comme s’ils avaient précisément voulu provoquer cela. Élena comprit. — C’est vous… L’Ancien tourna les yeux vers elle. — Quoi ? — Vous voulez qu’il se transforme. Un sourire apparut sur son visage. — Enfin. Élena sentit une colère profonde monter en elle. Elle regarda Kaël. Il était à genoux. Il luttait. Il se battait contre lui-même. Et soudain, elle entendit quelque chose. Un murmure. Presque inaudible. — Pars… Élena secoua la tête. — Non. — Pars, Élena. — Non. — Je vais te faire du mal. Elle s’approcha. — Tu ne me feras rien. Kaël leva les yeux. Ils étaient entièrement jaunes. — Tu ne sais pas ce que je suis. Élena continua d’avancer. — Si. Un pas. Puis un autre. — Je sais que tu m’as sauvée. Encore un. — Je sais que tu as sauvé mon père. Kaël grogna. — Élena… — Et je sais que tu m’aimes. Le loup rugit. Kaël se jeta soudain en avant. Lyra cria. Mais Élena ne recula pas. Elle posa simplement sa main contre son visage. Et quelque chose changea. Le rugissement s’arrêta. Le corps de Kaël se figea. Ses griffes tremblaient contre le sol. Élena murmura : — Regarde-moi. Ses yeux jaunes rencontrèrent les siens. — Tu es Kaël. Il respirait difficilement. — Tu es Kaël, répéta-t-elle. Une larme coula sur la joue d’Élena. — Et moi, je suis Élena. Le regard de Kaël vacilla. Ses yeux redevinrent lentement humains. Son visage reprit sa forme. Ses griffes disparurent. Il s’effondra contre elle. Élena le rattrapa. Il enfouit son visage contre son cou. — J’ai cru… Sa voix se brisa. — J’ai cru que j’allais te tuer. Elle passa ses bras autour de lui. — Tu ne l’as pas fait. — Mais un jour… Il releva les yeux. — Un jour, je pourrais ne plus réussir à revenir. Élena sentit son cœur se serrer. — Alors on trouvera une solution. — Il n’y en a peut-être pas. — Il y en a une. Kaël fronça les sourcils. Élena regarda l’Ancien. — Vous avez parlé d’un rituel. L’Ancien resta silencieux. — Je veux savoir comment il fonctionne. — Tu ne survivras pas. — Ça, c’est à moi d’en décider. Kaël se redressa immédiatement. — Non. Élena se tourna vers lui. — Si c’est le seul moyen de te sauver… — Je ne te laisserai pas mourir pour moi. — Et moi, je ne te laisserai pas devenir un monstre. Leurs regards se croisèrent. Il y avait quelque chose de différent dans les yeux de Kaël. Une douleur profonde. Mais aussi une certitude. Il prit son visage entre ses mains. — Tu ne comprends pas. — Alors explique-moi. — Si le rituel exige ton sang… Il avala difficilement. — Il n’exige pas seulement ton sang. Élena sentit son cœur accélérer. — Qu’est-ce qu’il exige ? Kaël ferma les yeux. — Ton dernier souffle. Le silence devint total. Élena recula légèrement. — Tu veux dire… — Le rituel peut briser la malédiction. Il rouvrit les yeux. — Mais uniquement si le sang de l’humaine qui porte l’amour de l’Alpha est versé sous la lune rouge. Élena pâlit. — Et si je meurs… — La malédiction disparaît. Elle comprit enfin. Ce n’était pas un remède. C’était un échange. Sa vie contre celle de Kaël. Elle regarda ses mains. Puis le visage de l’homme qu’elle aimait. Et, pour la première fois, elle eut peur. Pas de mourir. Mais de devoir choisir. Kaël s’approcha. — Tu dois partir. — Non. — Élena… — Non. Elle posa une main contre sa poitrine. Son cœur battait violemment sous ses doigts. — Tu m’as demandé de choisir entre toi et ma vie. Elle inspira profondément. — Mais tu oublies quelque chose. Kaël la regarda. — Quoi ? Elle esquissa un sourire triste. — Ma vie, depuis que je t’ai rencontré, c’est toi. Kaël ferma les yeux. Une larme glissa sur sa joue. Puis il l’embrassa. Ce baiser n’avait rien de sauvage. Rien de brutal. Il était simplement désespéré. Comme si tous les deux savaient que le temps leur était compté. Lorsqu’ils se séparèrent, leurs fronts restèrent collés. — Je trouverai un autre moyen, murmura Kaël. — Promets-moi. — Je te le promets. Derrière eux, l’Ancien les observait. Et personne ne remarqua son sourire. Parce qu’il savait quelque chose que Kaël ignorait encore. Le rituel n’était pas seulement destiné à tuer Élena. Il avait été conçu pour faire bien pire. Car la véritable malédiction ne consistait pas à transformer Kaël en loup. La véritable malédiction consistait à faire croire à l’Alpha qu’il pouvait sauver celle qu’il aimait. Alors qu’en réalité… le sang d’Élena n’était pas la clé pour briser la malédiction. Il était la clé pour la réveiller. Et quelque part, très loin sous la montagne, quelque chose venait d’ouvrir les yeux. Quelque chose qui attendait depuis des siècles. Quelque chose qui connaissait déjà le nom d’Élena. La prochaine pleine lune approchait.Élena ne bougea pas.Elle resta devant la fenêtre, les yeux fixés sur la forêt.La voix résonnait encore dans sa tête.« Maman… tu m’as enfin entendue. »Derrière elle, Kaël s’était levé.— Élena ?Elle ne répondit pas immédiatement.Il s’approcha.— Qu’est-ce que tu as vu ?Elle se tourna lentement vers lui.— Une enfant.Kaël regarda par la fenêtre.— Où ?— Dans la forêt.— Eden ?Élena secoua la tête.— Non.Un silence.— C’était la petite fille de la photographie.Kaël se figea.— Tu es sûre ?— Elle m’a parlé.Il s’approcha davantage.— Qu’est-ce qu’elle a dit ?Élena hésita.Puis elle murmura :— Elle m’a appelée maman.Le visage de Kaël changea.— Élena…— Je sais.— Non, tu ne comprends pas.Il prit doucement ses mains.— On n’a jamais eu de fille.Elle baissa les yeux.— Je sais.— Alors pourquoi…— Je ne sais pas.Un bruit retentit dehors.CRAC.Ils se retournèrent ensemble.Quelque chose venait de marcher sur une branche.Kaël se plaça immédiatement devant Élena.Ses yeux
Trois semaines avaient passé.Trois semaines sans cris.Sans sang.Sans prophétie.Sans créature surgissant de l’obscurité.Trois semaines pendant lesquelles Élena avait presque réussi à croire que tout était réellement terminé.Presque.Ce matin-là, elle se réveilla avant Kaël.La lumière du soleil entrait doucement dans la chambre.Elle resta allongée quelques secondes, observant son visage endormi.Il avait l’air différent.Plus paisible.Plus humain.Ses cheveux tombaient sur son front et sa respiration était régulière.Élena sourit.Elle passa doucement un doigt sur sa joue.— Mon loup…Kaël ouvrit les yeux.— Je ne dors plus.Elle retira immédiatement sa main.— Tu faisais semblant ?— Oui.— Pourquoi ?Il sourit.— Parce que j’aime quand tu me regardes.Elle leva les yeux au ciel.— Quel idiot.Il l’attira contre lui.— Bonjour.— Bonjour.Il l’embrassa sur le front.Puis sur le nez.Puis sur les lèvres.Un baiser lent.Simple.Normal.Élena aurait pu rester ainsi toute la mati
Le lendemain matin, la forêt était silencieuse.Pas le silence inquiétant qu’Élena avait appris à reconnaître.Pas celui qui précédait une attaque.Pas celui qui cachait une présence derrière les arbres.Un silence simple.Un silence ordinaire.Un silence qui ressemblait presque à la paix.Élena ouvrit lentement les yeux.Pendant quelques secondes, elle resta immobile.Elle regarda le plafond.Puis la fenêtre.La lumière du matin traversait les rideaux et dessinait une longue bande dorée sur le parquet.Elle attendit.Son cœur battait normalement.Aucun murmure.Aucune voix dans sa tête.Aucun battement supplémentaire.Aucune vision.Rien.Elle sourit.— Enfin…À côté d’elle, Kaël bougea sous les draps.— Tu parles toute seule maintenant ?Élena tourna la tête.Il avait les yeux à moitié fermés et les cheveux complètement en bataille.Elle éclata de rire.— Regarde-toi.— Quoi ?— Le grand Alpha terrifiant.Kaël ouvrit un œil.— Je peux encore me transformer si tu veux.— Certainement
La nuit ne ressemblait plus à une nuit.Elle était devenue quelque chose de vivant.Quelque chose qui respirait autour d’eux.Les cinq portes se dressaient toujours au sommet de la montagne.Cinq ouvertures noires.Cinq mondes.Cinq versions d’une histoire qui aurait pu être différente.Et pourtant, une seule devait rester ouverte.Élena se tenait au milieu d’elles.Le sang coulait encore le long de sa main.La lame rouge était tombée à ses pieds.Kaël était à quelques mètres d’elle.À genoux.Il respirait difficilement.Ses yeux avaient changé.Ils n’étaient plus seulement dorés.Ils étaient devenus argentés.Comme ceux du premier loup.Comme ceux de la créature qui avait gardé la dernière porte.Comme ceux de toutes les vies qu’ils avaient déjà vécues.— Élena…Sa voix tremblait.Elle s’approcha.— Je suis là.— Ne viens pas.Elle s’arrêta.Kaël baissa les yeux.— Je ne sais plus lequel de nous deux parle.Élena sentit son cœur se serrer.Derrière lui, le gigantesque loup argenté se
La forêt s’était tue.Plus aucun oiseau.Plus aucun insecte.Même le vent semblait avoir disparu.Tous les arbres étaient immobiles.Leurs branches se courbaient vers le sol comme si elles-mêmes s’inclinaient devant quelque chose.Élena ne respirait plus.Sur la montagne, le loup immense se tenait parfaitement immobile.Ses yeux argentés brillaient dans la nuit.Sur son dos…Eden.Le petit garçon regardait sa mère.Il ne souriait plus.Il avait l’air triste.Terriblement triste.— Maman…La voix traversa la forêt.Élena fit un pas.Kaël lui attrapa le bras.— Non.Elle se tourna vers lui.— C’est mon fils.— Je sais.— Alors lâche-moi.— Non.Ses yeux dorés étaient fixés sur le loup.— Ce n’est pas moi.Élena fronça les sourcils.— Quoi ?Kaël secoua lentement la tête.— Tu l’as entendu.— Quoi ?— Le hurlement.Il regarda la créature sur la montagne.— Il avait ma voix.Un frisson parcourut Élena.— Mais ce n’est pas toi.— Non.Kaël serra les dents.— C’est ce que j’aurais dû deveni
Le dixième battement résonna.BOUM.Puis plus rien.Élena resta immobile.Sa main était toujours dans celle de Kaël.Autour d’eux, la montagne semblait avoir cessé de respirer.Pas un souffle.Pas un murmure.Pas même le bruit des Ombres.Le silence était si profond qu’Élena entendait le sang circuler dans ses propres veines.Elle regarda Kaël.— Tu l’as entendu ?Il acquiesça.— Oui.Noah regardait l’obscurité.— Ce n’est pas un cœur.Lio se redressa lentement.— Non.Noé, lui, ne disait rien.Il fixait la porte blanche.Elle était fermée.Mais quelque chose coulait sous son seuil.Une fine ligne rouge.Du sang.Élena s’approcha.— C’est impossible.Noé attrapa son bras.— Ne touche pas.Elle le regarda.— Pourquoi ?Il murmura :— Parce que ce sang n’appartient à personne.Un frisson parcourut son dos.— Alors d’où vient-il ?Noé ne répondit pas.Le sang continuait de couler.Lentement.Quelques gouttes.Puis davantage.Il s’étendit sur la pierre et forma une inscription.Élena lut.







