LOGINEmma
L'avion est un jet privé. Bien sûr. Qu'est-ce que je croyais ? Un vol commercial ? Une classe éco ? Un siège au milieu ? Non. Un jet privé. Avec des fauteuils en cuir. Une bouteille de champagne. Un lit. Un putain de lit. Dans un avion. Je le regarde. Il me regarde. Je détourne les yeux. Il sourit. Ce sourire. Encore. Toujours.
— Tu as faim ?
— Non.
— Soif ?
— Non.
— Sommeil ?
— Non.
— Tu veux qu'on parle ?
— Non.
— Tu veux qu'on baise ?
Je m'étouffe. Littéralement. Je m'étouffe. Il ne vient pas de dire ça. Il ne vient pas de me demander ça. Comme ça. Calmement. Directement. Sans détour. Sans gêne. Sans honte.
— Quoi ?
— Tu m'as entendu.
— Vous êtes sérieux ?
— Très sérieux.
— On ne va pas baiser.
— Pourquoi pas ?
— Parce que je ne vous connais pas.
— Tu me connais.
— Je ne me souviens pas.
— Ton corps, si.
— Arrêtez avec ça.
— Avec quoi ?
— Avec mon corps. Mon corps ne se souvient de rien. Mon corps ne sait rien. Mon corps ne veut rien.
— Ton corps me veut. Je le sens. Je le vois. Je le sais.
Il s'approche. Il s'assied à côté de moi. Trop près. Toujours trop près. Il me prend la main. Il la pose sur sa cuisse. Sur sa cuisse dure. Chaude. Musclée. Je sens sa chaleur à travers le tissu. Je frissonne. Malgré moi. Malgré tout.
— Tu sens ça ?
— Quoi ?
— Mon désir. Pour toi. Tu le sens ?
— Oui.
— Et toi ? Tu le sens ? Ton désir ? Pour moi ?
— Non.
— Menteuse.
— Je ne mens pas.
— Ton corps ment pour toi. Ton corps dit oui. Ta bouche dit non. Ton corps dit oui. Ton esprit dit non. Ton corps dit oui. Toujours oui. Pour moi. Toujours.
Il m'embrasse. Encore. Plus passionnément. Plus profondément. Plus longuement. Sa langue force ma bouche. Ses mains agrippent ma taille. Il me soulève. Il me pose sur lui. Sur ses genoux. Sur sa queue. Je la sens. Dure. Chaude. Prête. Contre moi. Je gémis. Encore. Malgré moi. Malgré tout. Je gémis.
— Arrêtez.
— Non.
— Arrêtez.
— Non.
— Jack.
Il s'arrête. Il me regarde. Ses yeux bleus. Encore. Toujours. Intenses. Brûlants. Désirants. Il me regarde. Il attend. Il attend que je dise quelque chose. Que je fasse quelque chose. Que je décide quelque chose.
— Quoi ?
— Je ne peux pas. Pas maintenant. Pas comme ça. Pas sans souvenir. Pas sans confiance. Pas sans... je ne sais pas. Pas sans rien.
Il me regarde. Longuement. Puis il hoche la tête. Lentement. Il me soulève. Il me repose sur mon siège. Il se recule. Il me laisse respirer. Enfin. Il me laisse respirer.
— D'accord.
— D'accord ?
— D'accord. Pas maintenant. Pas comme ça. J'attendrai.
— Vous attendez quoi ?
— Que tu te souviennes. Que tu me fasses confiance. Que tu me désires. Autant que je te désire. Que tu m'aimes. Autant que je t'aime.
— Et si ça n'arrive jamais ?
— Ça arrivera.
— Comment vous pouvez en être sûr ?
— Parce que je te connais. Parce que je sais ce que tu ressens. Ce que tu penses. Ce que tu veux. Même si tu ne le sais pas encore. Même si tu ne t'en souviens pas. Même si tu le nies. Je le sais. Et je l'attendrai. Aussi longtemps qu'il faudra. Des jours. Des semaines. Des mois. Des années. Je l'attendrai.
— Vous êtes fou.
— Je suis amoureux.
— C'est pareil.
— Non. Ce n'est pas pareil. La folie, c'est ne pas savoir ce qu'on fait. L'amour, c'est savoir exactement ce qu'on fait. Et le faire quand même. Malgré les risques. Malgré les conséquences. Malgré tout.
Il me regarde. Encore. Toujours. Il sourit. Encore. Toujours. Il se lève. Il va vers le bar. Il se sert un verre. Il boit. Il me regarde. Encore. Toujours.
— Tu veux un verre ?
— Non.
— Tu veux dormir ?
— Oui.
— La chambre est au fond. À droite. Le lit est grand. Tu y seras bien.
— Et vous ?
— Je resterai ici. Je veillerai sur toi.
— Vous n'êtes pas obligé.
— Je sais. Mais je le fais quand même. Parce que je t'aime. Parce que je te protège. Parce que je te veux. Parce que tu es ma femme. Parce que tu es à moi. Parce que tu es tout. Pour moi. Tout.
Il me regarde. Encore. Toujours. Je me lève. Je vais vers la chambre. Je m'arrête. Je me retourne. Il me regarde. Encore. Toujours.
— Jack ?
— Oui ?
— Merci.
— Pour quoi ?
— Pour ne pas m'avoir forcée. Pour ne pas m'avoir prise. Pour ne pas m'avoir... je ne sais pas. Pour ne pas avoir fait ce que vous auriez pu faire.
— Je ne te forcerai jamais. Jamais. Tu m'entends ? Jamais.
— Pourquoi ?
— Parce que .. Parce que je te respecte. Parce que je te veux. Mais pas comme ça. Pas sans ton consentement. Pas sans ton désir. Pas sans ton amour. Je te veux entière. Ou pas du tout.
— Et si je ne vous aime jamais ?
— Tu m'aimeras.
— Comment vous pouvez en être sûr ?
— Parce que je te connais. Parce que je sais ce que tu ressens. Ce que tu penses. Ce que tu veux. Même si tu ne le sais pas encore. Même si tu ne t'en souviens pas. Même si tu le nies. Je le sais. Et je l'attendrai. Aussi longtemps qu'il faudra. Des jours. Des semaines. Des mois. Des années. Je l'attendrai.
Il me regarde. Encore. Toujours. Je le regarde. Encore. Toujours. Le silence. Encore. Toujours. Mais ce silence. Ce silence est différent. Ce silence est plus doux. Plus chaud. Plus intime. Ce silence est une promesse. Une promesse que je ne comprends pas. Une promesse que je ne veux pas. Une promesse que je désire. Malgré moi. Malgré tout.
Je vais vers la chambre. Je ferme la porte. Je m'allonge sur le lit. Je regarde le plafond. Je pense à lui. À ses yeux. À sa voix. À ses mains. À ses lèvres. À son corps. À tout. Je pense à lui. Encore. Toujours. Je pense à lui. Et je m'endors. Avec son nom sur les lèvres. Avec son visage dans la tête. Avec son amour dans le cœur. Malgré moi. Malgré tout.
EmmaLe numéro de ma mère, c'est Sarah qui me l'a donné.Elle me l'a écrit sur un coin de napkin, au café, avec une hésitation étrange, le stylo suspendu au-dessus du papier une seconde de trop. « Tu devrais peut-être l'appeler », elle a dit. Et puis, plus bas : « Enfin. Attends-toi à ce que ce soit... compliqué. »Compliqué. Le mot est resté collé à moi tout le trajet du retour. Ma mère. Je sais que j'ai une mère, évidemment, le trou noir n'a pas avalé les fondations, juste les derniers étages. Je me souviens d'elle dans les grandes lignes : une femme sèche, droite, coquette d'une coquetterie sévère, qui repassait les draps et jugeait le monde par-dessus ses lunettes. Une femme qui aimait d'un amour économe, comptable, chaque tendresse soigneusement budgét&eac
EmmaLe Blue Bottle de Mint Plaza sent le café torréfié et le lait chaud, et l'endroit est plein de gens qui tapent sur des ordinateurs portables avec l'intensité de ceux qui sauvent le monde une ligne de code à la fois. J'arrive dix minutes en avance. Derek prend position devant la porte, statue de marbre en costard gris. Je choisis une table au fond, dos au mur, vue sur l'entrée. Réflexe. Nouveau réflexe. Deux semaines avec Jack Sullivan et je m'assois déjà comme un agent secret.Sarah arrive à quatorze heures pile.Je la reconnais avant de la reconnaître. C'est étrange, cette chose : mon cerveau ne sait pas qui elle est, mais quelque chose en moi se détend quand elle pousse la porte, quelque chose de chaud, de familier, un réflexe d'amitié qui a survécu au trou noir. Elle est petite, brune, des lunettes rondes, un manteau trop gr
EmmaLe téléphone sécurisé que Jack m'a donné a un carnet d'adresses vide et une mémoire vide, comme moi. Mais les numéros, on les retrouve. J'ai passé la matinée sur l'ordinateur à retrouver mon ancien bureau, Meridian Financial, un cabinet d'analyse au cœur du financial district. Le numéro standard est le premier que je compose.— Meridian Financial, bonjour.— Bonjour, je voudrais parler au service analyse, s'il vous plaît. Emma Sinclair.Un silence. Un silence trop long, de ces silences qui pèsent, de ces silences où on entend la personne au bout du fil consulter quelque chose, chercher, hésiter.— Madame Sinclair... ne travaille plus ici.— Je sais. C'est moi. Emma Sinclair. Je...— Madame, je ne peux pas vous renseigner. Je vous souhaite une bonne journée.Et &cce
EmmaLa décision se prend toute seule, quelque part entre le dîner et minuit, sans que j'aie vraiment mon mot à dire. Je suis allongée dans mon lit, réveillée, et l'évidence me tombe dessus : je ne peux pas attendre. Je ne peux pas rester assise dans cette penthouse de luxe à attendre que ma mémoire daigne revenir, à attendre que Jack daigne parler, à attendre que le danger daigne se montrer. Attendre n'a jamais été mon fort. Attendre, c'est ce que font les victimes, et j'ai peut-être perdu ma mémoire, je n'ai pas perdu ce que je suis.Analyste. Enquêtrice. Celle qui trouve la ligne pourrie dans le bilan.Alors je vais enquêter. Sur moi-même.Le lendemain matin, je le dis à Jack. Frontalement. Au petit-déjeuner, entre le café et les tartines, comme on annonce qu'on va faire les courses.—
EmmaLa journée passe comme un mauvais rêve éveillé. Je reste dans la penthouse. Je tourne en rond. Les mots de Jack tournent avec moi, en boucle, comme si c'était la dernière fois, comme si c'était la dernière fois, et à chaque tour ils creusent plus profond.Au milieu de l'après-midi, je craque.Je le trouve dans son bureau, derrière son ordinateur, au téléphone avec quelqu'un, sa voix professionnelle, celle qui tranche. Il raccroche quand il me voit dans l'embrasure. Il lit quelque chose sur mon visage parce qu'il se lève immédiatement, il contourne le bureau, il vient vers moi avec cette prudence qu'on réserve aux animaux blessés.— Tu en sais plus.Pas de bonjour. Pas de ça va. Je vais droit au mur.— Emma...— Tu en sais beaucoup plus que ce que tu me dis. Tu m'as donn&eacut
EmmaLe soleil finit par se lever pour de vrai. Ni lui ni moi n'avons bougé. Ma main dort sur son cœur, engourdie, et la sienne la maintient là, et il y a quelque chose d'obscène dans cette tendresse, quelque chose de plus nu que tous les torses nus du monde.Puis il parle. Et tout change.— Je savais qui tu étais. Avant Vegas.Ma main se fige sous la sienne.— Quoi ?— Je savais qui tu étais avant que tu t'approches de moi au bar. Emma Sinclair. Analyste financière. Brillante. La meilleure de ta promotion, celle qu'on s'arrachait, celle qui lisait un bilan comme d'autres lisent un roman, qui trouvait la ligne pourrie, le chiffre qui cloche, la transaction qui sent le soufre. Je connaissais ton nom avant que tu le prononces.— Comment ?— Parce que tu avais découvert quelque chose. Sur l'OPA. Sur ce qui se tramait contre Sullivan







