LOGINÉabha
M. O'Toole agite le papier.
— Le nouveau propriétaire a des droits. La vente annule les baux anciens. C'est la loi.
— Quelle loi ? C'est pas juste, ça !
M. O'Toole ricane.
— Juste ? Depuis quand vous vous souciez de ce qui est juste, Declan ? Vous avez signé, vous avez accepté les conditions. Les conditions ont changé. C'est la vie.
Il replie son papier, le remet dans sa poche.
Je reste à genoux près de ma mère. Sa main est froide dans la mienne. Sa peau a déjà pris cette couleur de cire, cette texture de chose qui n'est plus vivante. Je la regarde. Je regarde ses mains qui ont tant travaillé, ses doigts noueux par l'arthrose, ses ongles cassés par les lessives, ses paumes durcies par les années. Je les porte à mes lèvres. Je les embrasse. Une dernière fois.Tante Aisling s'approche enfin. Ses mains se posent sur mes épaules, ses bras m'entourent, elle me serre contre elle. Elle ne dit rien. Il n'y a rien à dire. Rien qui puisse remplir ce vide, rien qui puisse combler ce manque.Je pleure. Je pleure toutes les larmes que j'ai gardées pendant des semaines, toutes celles que j'ai enfouies au fond de moi pour tenir, pour avancer, pour survivre. Je pleure sur la main froide de ma mère, sur son visage gris qui n'aura plus jamais
Sa voix est ferme, malgré la faiblesse. Il n'y a plus rien à espérer. Il n'y a plus rien à faire. Je sais. Je sais depuis longtemps, depuis qu'elle a craché son premier sang, depuis qu'elle n'a plus pu se lever, depuis qu'elle a commencé à s'en aller.— Il n'y a plus rien, ma chérie. Je sais. Je sais depuis le début. Depuis cette nuit où tu es rentrée, avec ta robe déchirée et tes mains en sang. Depuis ce jour où ils nous ont pris notre maison. Depuis cet hiver qui n'en finit pas. Je sais.Sa main se serre sur la mienne. Une pression infime, presque inexistante, mais je la sens. Je la sens comme si c'était la chose la plus forte du monde. Comme si toute la force qui lui reste s'est concentrée dans ce geste, pour me dire : je suis encore là. Je t'aime encore. Je ne te quitte pas.— Je voulais te voir heureuse, dit-elle.
ÉabhaLa nuit du trente-deuxième jour est une nuit sans lune, sans étoiles, sans rien.Le ciel est noir, opaque, une chape de ténèbres qui écrase la cabane, qui écrase nos vies, qui écrase tout. Il ne neige plus, mais le froid est là, plus mordant que jamais, un froid qui pénètre les murs de bois pourri, qui traverse les couvertures usées jusqu'à la trame, qui s'infiltre dans les os et y reste comme une présence, comme un rappel que la mort est proche.Maman n'a pas bougé de la journée. Pas un geste, pas un mot, pas un souffle qu'on puisse entendre sans tendre l'oreille jusqu'à la douleur.Elle est allongée sur la paillasse, ses yeux ouverts mais vides, fixés sur quelque chose que je ne vois pas, quelque chose qui n'est pas dans cette cabane, pas dans ce monde. Sa bouche est entrouverte mais silencieuse, comme
Une voix d'homme, grave, autoritaire. Le guérisseur apparaît derrière la servante. Il est grand, maigre, avec des lunettes sur le nez et une barbe grise soigneusement taillée. Il me regarde, mécontent.— Qui êtes-vous ? Que voulez-vous à cette heure ?— Éabha. Éabha O'Shea. C'est pour ma mère. Elle est malade. Elle crache du sang. Elle a de la fièvre. Elle ne tient plus debout. Elle va mourir si personne ne fait rien.— O'Shea ? La fille du fourreur ? La répudiée ?— Oui. Je vous en supplie. Je vous en supplie. Elle va mourir.Il me regarde longuement. Il regarde mes mains abîmées, mes vêtements troués, mon visage creusé par la faim, mes yeux rouges de larmes et de fatigue.— Vous avez de l'argent ?— Non. Je n'ai pas d'argent. Je travaille à la blanchisserie
Maman tremble. Elle tremble de tout son corps, un tremblement qui la secoue, qui la secoue, qui ne s'arrête pas. Ses dents claquent, ses mains sont froides comme la mort, ses lèvres sont bleues.— Prends ma couverture, dis-je. Je lui tends ce qui me reste. Une couverture trop mince, trop usée, trop petite. Mais c'est tout ce que j'ai.— Non. Tu en as besoin. Tu es jeune. Tu dois vivre.— Prends-la, maman. Tu es malade. Tu es plus faible que moi. Tu en as plus besoin que moi.— Je ne te laisserai pas...— PRENDS-LA.Je lui tends ma couverture. Elle hésite, ses yeux brillent de larmes qui gèlent avant de couler. Puis elle prend. Elle s'en enveloppe, se serre dedans, arrête de trembler. Un peu. Juste un peu.Moi, je reste en chemise, recroquevillée sur la paillasse, les bras autour de mes genoux, les dents qui claquent. Le froid entre dans ma peau,
ÉabhaLes premières neiges tombent un matin de décembre.Je suis à la blanchisserie quand je les vois par la fenêtre. De gros flocons blancs qui dansent dans le ciel gris, qui tournoient, qui s'amoncellent. Ils recouvrent les toits, les rues, les âmes. La ville devient silencieuse, ouatée, irréelle. Un monde de silence et de blanc. Un monde qui n'a plus besoin de nous.— L'hiver est là, dit la femme au visage dur. Cette année, il est tôt. Il sera long.— Il sera dur, répond une autre. Il sera dur pour tout le monde. Mais pour les pauvres...Elle n'achève pas. Elle n'a pas besoin d'achever. Nous savons toutes ce que l'hiver fait aux pauvres. Nous savons toutes ce que l'hiver a déjà fait.Elles continuent de travailler, les mains dans l'eau bouillante, indifférentes. Pour elles, l'hiver n'est qu'une saison de p
Éabha...Le mot me frappe comme un coup de poing dans l'estomac. Je sais. Je sais avant qu'il ne le dise. Je sais depuis toujours, depuis cette nuit dans la forêt, depuis ce regard froid, depuis cette promesse de destruction.— Une société écr
L'après-midi est plus dur. Mes mains ne sont plus que des plaies. Mes doigts sont enflés, rouges, couverts de cloques qui éclatent et saignent. L'eau bouillante entre dans les plaies, les brûle, les rouvre, les dévore. Mon dos me lance, une douleur
ÉabhaLa blanchisserie est au fond d'une cour, dans un bâtiment bas aux fenêtres condamnées. L'air autour sent le moisi, la lessive, la sueur, la misère. Des femmes entrent et sortent, le dos courbé, les mains rouges, le visage ferm&eac
ÉabhaJe rentre à la nuit tombée, les mains vides, le cœur lourd, les pieds en sang dans mes chaussures trouées. Maman a préparé la soupe. La même soupe d'herbes, la même eau chaude avec des feuilles, la même absence de go&u







