Mag-log in— Alexandre
Je lâche le bras de Charlotte, je la prends par les épaules, je la secoue doucement pour la ramener à moi, et sa voix continue de sortir par morceaux, entrecoupée, incompréhensible, comme une radio mal réglée qui crache des bouts de phrases entre deux grésillements. — Charlotte. Charlotte. Regarde-moi. Respire. Respire, je te dis. — Il a dit deux millions. Il a dit qu'il le tuerait si on appelle la— Alexandre Je lâche le bras de Charlotte, je la prends par les épaules, je la secoue doucement pour la ramener à moi, et sa voix continue de sortir par morceaux, entrecoupée, incompréhensible, comme une radio mal réglée qui crache des bouts de phrases entre deux grésillements. — Charlotte. Charlotte. Regarde-moi. Respire. Respire, je te dis. — Il a dit deux millions. Il a dit qu'il le tuerait si on appelle la police. Alexandre, il a dit qu'il le tuerait. Ses yeux sont immenses, fixes, et je vois dans ses pupilles quelque chose que je n'avais pas vu depuis longtemps, la terreur nue, la terreur animale de la mère à qui on arrache son petit, cette terreur qui ne raisonne pas, qui ne calcule pas, qui ne connaît ni les lois ni les procédures ni les stratégies, cette terreur qui ne connaît qu'une chose, l'enfant, l'enfant, l'enfant, et je me dis qu'il n'y a pas de mot pour ça, pas
— Charlotte À seize heures trente-sept, mon téléphone sonne sur le bureau de Lavoie Industries, et je réponds sans regarder, parce que je crois que c'est madame Bouchard qui m'appelle pour me dire que Thomas a fait une bêtise ou qu'Élise a refusé de dormir. C'est l'heure des petits drames domestiques, l'heure où les journées se dénouent, où les enfants sont fatigués, où les gardiennes perdent patience, où l'on me demande de trancher entre un biscuit refusé et un bain repoussé. Je suis encore à moitié dans mes dossiers, la tête ailleurs, une main sur la souris, l'autre sur le combiné. Je dis « Allô ? » d'une voix distraite, presque mécanique. La voix qui parle n'est pas celle de madame Bouchard. — Madame Lavoie. Ce n'est pas une question. C'est une constatation. Une voix d'homme, calme, trop calme, ni jeune ni vieille, avec quelque chose de couvert, comme si elle passait à travers un
— Vincent Le portail de la prison s'ouvre à neuf heures du matin et je fais le premier pas dehors, un pas hésitant, un pas d'homme qui a oublié comment on marche sans un mur à sa droite et un mur à sa gauche. L'air est froid, vif, il sent l'herbe mouillée et l'essence, et je reste un moment sur le trottoir, les mains dans les poches de la veste qu'on m'a rendue, à respirer comme un homme qui remonte d'une apnée de cinq ans. Un agent de probation m'attend dans une voiture banalisée. Il s'appelle Thibault, il a une barbe mal taillée et un discours appris par cœur sur la réinsertion, le suivi, les rendez-vous obligatoires, les interdictions de contact. Je hoche la tête à tout, je signe les papiers, je promets ce qu'il faut promettre, et au moment où il me dépose devant le logement qu'on m'a trouvé, dans un immeuble de briques rouges à Hochelaga, il me dit : — Vous avez une deuxième chance, monsieur. Ne la gâchez pas.
— Alexandre La salle de bal de l'hôtel Ritz est pleine à craquer, les lustres projettent des éclats sur les robes et les costumes, l'orchestre joue un jazz discret, et je me tiens au bord de la scène avec Charlotte à mon bras, à attendre que le maître de cérémonie nous appelle. C'est le gala annuel de la Chambre de commerce, celui qui réunit tout ce que Montréal compte d'entrepreneurs, de politiciens et de journalistes, et pour la première fois depuis des années, nous n'y venons pas en accusés, en suspects, en bêtes curieuses, nous y venons en invités d'honneur, et cette différence, cette petite différence de rien du tout, me serre la gorge plus que je ne veux l'admettre. — Tu es nerveuse ? je demande. — Non. C'est étrange. Je devrais l'être. Mais non. Elle porte une robe noire, simple, qui laisse ses épaules nues, et ses cheveux sont relevés en un chignon lâche dont quelques mèches s'échappent déjà. Elle a ce calme des gens qui ont trave
— Vincent La lumière du néon clignote au-dessus de mon lit, elle clignote depuis trois jours, et ce clignotement me tape sur les nerfs comme un marteau sur une dent. Je tire sur la couverture grise qui sent le désinfectant et la sueur d'autres hommes, je me tourne vers le mur, vers le petit carré de ciel gris qui me sert de fenêtre, et je compte les jours. Cinq ans. J'ai pris cinq ans pour une tentative d'enlèvement et une agression que je n'ai même pas commise, cinq ans pour des photos qui n'existaient pas, cinq ans pour une gamine qui s'est servie de moi comme d'un pion et qui est maintenant dans une autre prison, à quelques kilomètres de la mienne, à purger sa propre peine. Le matin, c'est le même rituel. Le réveil à six heures, le compte des prisonniers, la file pour la douche, la file pour la cantine, le café qui a le goût de métal et de vieille eau. J'ai appris à tout faire lentement, à économiser mes gestes, à occuper mon esprit
— Charlotte Élise s'endort contre mon épaule en tirant sur une mèche de mes cheveux, et je reste immobile, le souffle retenu, à écouter ce petit bruit qu'elle fait dans son sommeil, un bruit de chaton, un bruit de gorge à peine audible, un bruit qui me rappelle que la vie tient parfois à peu de chose, à une respiration, à une chaleur, à un poids minuscule contre la clavicule, et je me dis que si quelqu'un m'avait dit, il y a cinq ans, quand je signais ce contrat dans un bureau d'avocats, que je serais un jour assise dans un manoir avec un bébé endormi sur l'épaule et un petit garçon qui fait rouler des camions sur le parquet, je l'aurais ri au nez, ou je l'aurais giflé, ou les deux. Dans la pièce voisine, Thomas fait rouler ses camions sur le parquet avec un vacarme qui ferait s'effondrer un mur porteur, et madame Bouchard, qui est devenue bien plus qu'une gouvernante, lui répète pour la dixième fois de faire moins de bruit, sans y croire elle-même, avec cette patienc







