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Le silence de la terre
Le silence de la terre
Author: Emmanuel de Scorraille

ÉPILOGUE

last update publish date: 2021-11-16 17:35:11

Jeudi 14 novembre 2019

 

 

Mercredi 28 novembre 2018 – 18h12

 

Clémentine est partie le onze novembre dernier : un pied de nez symbolique à la grande histoire. Un signe affectueux envoyé à sa mère, Jeanne, décédée un jour d’un autre mois de novembre, d’une année autre. Aujourd’hui, avec la famille, nous voilà réunis pour son enterrement, dans ce cimetière, à mon goût trop proche de l’usine de confitures. Les camions ont repris leur noria. Il n’y a plus de barrage sur le rond-point. Il fait beau pour un mois de novembre. Comme si le soleil avait voulu accompagner Clémentine d’un sourire. Durant les mois que j’ai passés dans la maison, malgré mes allers-retours : Le Conssé – Toulouse – Le Conssé, j’ai découvert une personne attachante. Elle l’était d’autant plus, que son corps la soutenait de moins en moins. Les mois de juillet et d’août avaient été un bain de jouvence pour elle, avec la venue de sa proche famille. Elle avait été entourée. J’en ai profité pour m’éclipser : je n’avais pas ma place, et le besoin de me ressourcer. Nous étions convenus de mon retour au début de la dernière semaine du mois d’août, dès que la maison renouerait avec son silence. Quand j’ai remis les pieds, mon mémoire était quasiment achevé. La publication était envisageable, à un détail près : je n’avais toujours pas le nom de l’auteur du crime. J’espérais qu’elle me remettrait le fameux fragment du journal intime de Jeanne. L’information s’y trouvait. Une fois de plus, elle s’était dérobée. Elle m’avait indiqué qu’elle m’enverrait le tableau de la situation chez moi : une question de semaines… J’ai quitté Le Conssé les mains vides : elle a tenu parole. C’est en recevant l’enveloppe, que j’ai compris le sens des mots. Il n’y avait aucun stratagème : elle ne voulait pas que j’assiste à sa déchéance. Je sais qu’elle a affronté la souffrance avec courage, sans craindre la mort. Quand j’ai ouvert l’enveloppe, voici à peine quinze jours, j’ai été surpris. Il y avait une peinture extraite de son cadre… Un mot accompagnait l’œuvre : « Je vous l’avais promis, ceci est le tableau de la situation ! Tu y trouveras les informations à son dos… » Effectivement, j’y ai trouvé une lettre, accompagnée de l’extrait manquant du journal de Jeanne. J’ai commencé par le courrier, et ses lignes m’ont bouleversé. Son écriture était déformée par la maladie : l’écriture d’une enfant. Comme si la mort nous préparait à une nouvelle innocence, en nous renvoyant à l’enfance. Je le confesse : j’ai pleuré. Ses mots m’ont aussi fait sourire. Elle relatait les démêlés des gilets locaux avec les pouvoirs publics. Il n’y avait aucune violence. Les gilets jaunes ont dû évacuer le rond-point à la mi-octobre. Les informations, elle les obtenait d’Adrien : elle l’avait embauché. Il était son homme de corvées. Au-delà du « gafette, » terme affectueux qui désigne là-bas un homme à tout faire, Adrien était ses mains intelligentes par procuration. Elle a évoqué le cas de Philo. Il s’était disputé avec Adrien. Philo avait rejoint d’autres théâtres de contestations. Adrien avait rejeté le cynisme de l’agitateur. Elle expliquait que le mouvement était actif, mais sous forme de revendications plus originales. Un seating avait été organisé devant la préfecture. Un cortège de véhicules avait modéré un représentant de l’État trop pressé, obligeant son convoi à respecter les limitations de vitesse. Ces informations provenaient encore d’Adrien. Je soupçonne que l’effervescence a contribué à prolonger sa vie. Il y a quelques minutes, dans son manteau noir, à l’entrée du cimetière, Adrien m’a précisé qu’ils avaient beaucoup ri : oui, beaucoup ri, Jusqu’au bout…

 

Ensuite, elle a plongé dans le sérieux, et j’ai été pris de vertige. Au détour d’une phrase, il y avait juste un prénom : Jeanne. Je n’en revenais pas ! Après avoir soupçonné le baron, je m’étais reporté sur Léon. C’est Jeanne qui avait tué… Elle précisait les circonstances du geste de sa mère. J’étais incrédule. Je me demandais comment une femme aussi menue que Jeanne avait pu tuer un homme tel qu’Espiau. J’ai relu à plusieurs reprises la phrase, tant j’ai cru qu’il y avait erreur sur le prénom. Il s’agissait toujours de celui de Jeanne…

 

Elle s’était rendue à cheval à la métairie de Save-Haute. C’était en milieu d’après-midi, le lundi douze janvier 1914, Il pleuvait. La campagne était déserte. André Pujol était reparti depuis longtemps : cette visite, Jeanne l’ignorait. Le concours de circonstances a parfois des décisions bien étranges pour le cours des vies… Jeanne voulait avoir une explication avec Espiau. Léon, en déplacement, n’avait pas connaissance des motifs, et de l’initiative de sa femme. Deux jours plus tôt, Espiau s’était permis de faire des avances obscènes. Maman avait giflé le mufle sur le champ. Quand elle s’est présentée à Save-Haute, Espiau était seul. Au travers de la fenêtre de la cuisine, il avait déjà repéré maman. Pour l’époque, il était inconcevable qu’une femme de la condition de Jeanne se promène seule, en pleine après-midi d’un jour pluvieux, pour se rendre dans une métairie boueuse et douteuse. L’homme en avait profité.

 

Sur le pas de la porte, jamais maman n’aurait dû accepter l’invitation d’Espiau. Il pleuvait des cordes… Une fois introduite, après des banalités d’usage, le métayer s’est jeté sur elle. Il a rapidement pris le dessus. Maman était quasiment allongée sur la table, la face d’Espiau, contre la sienne : il empestait le vin. Il puait la mort. Il essayait d’étrangler Jeanne. Par miracle, il y avait un couteau qui trainait sur la table. Maman sentait que l’homme voulait la forcer. Sa main a buté contre le manche du couteau. Elle a violemment planté l’homme : planté oui, et à de multiples reprises ! Espiau a relâché l’emprise. Son corps a glissé avant de s’affaisser sur le sol. Maman était pantelante. Reprenant ses esprits, elle a remis de l’ordre dans ses effets. En s’échappant, elle n’a pas eu un regard sur le corps du métayer. Il était bel et bien mort. Maman s’est enfuie en direction du Conssé. Léon n’a jamais rien su de l’implication de sa femme. Ce n’est que quelques jours avant sa mort, en me remettant son journal intime, que Jeanne m’a confié son terrible secret. Je tiens à te préciser que dans cette affaire sordide, maman n’a fait que se défendre. Elle l’écrit d’ailleurs pour la postérité, dans son journal. Ce journal, l’extrait fatal, est désormais entre tes mains. Je te passe le témoin : ce tableau. Il a pour nom : « Le silence de la terre. » Paix à l’âme de Jeanne, paix à la mienne. Clémentine.

 

Post-scriptum : « Le loup terrassé » a été vendu la semaine dernière aux enchères chez Sotheby’s.

 

 

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