LOGINIl pose le livre. Il me regarde. Ses yeux sont soudain très sérieux. Très graves. La lumière du feu danse dans ses pupilles rouges.
— Le soleil me tue. En quelques secondes. Ma peau se consume. Mes yeux fondent. Je meurs. Vraiment. Pas de résurrection. Pas de seconde chance. La mort définitive.
Sa voix est calme. Clinique. Comme s'il parlait de quelqu'un d'autre. Comme s'il disséquait un cadavre s
Il se lève. Il enjambe le muret avec une grâce silencieuse, une fluidité qui n'a rien d'humain. Ses mouvements sont plus proches de ceux d'un félin que de ceux d'un homme, une économie de gestes parfaite, une précision mortelle. Il se fond dans l'ombre des maisons. Je le perds de vue en une seconde.Je retiens mon souffle. Mes doigts agrippent la pierre froide du muret si fort que mes jointures blanchissent. Je vois l'homme marcher, inconscient du danger qui fond sur lui, inconscient de la mort qui le suit, qui le traque, qui va le happer d'une seconde à l'autre. Il siffle entre ses dents, une vieille chanson de marin que le vent emporte vers la mer.Puis une ombre le happe.Pas un cri. Pas un bruit de lutte. Pas même un soupir. Juste un mouvement, une vague noire qui engloutit l'homme et disparaît derrière une ruelle. L'ombre de la mort. L'ombre de Caspian. Le silence retombe sur l
Il dit ça comme on annonce le menu du dîner. Calme. Factuel. Monstrueux. Et il n'y a pas une once d'hésitation dans sa voix. C'est la voix du prédateur, du chasseur, du juge. C'est la voix de celui qui a cinq cents ans de morts derrière lui.Nous sortons par la porte de service. La nuit nous avale. Elle est glaciale, percée par un vent du nord qui sent le sel et la neige. La lune est pleine, haute et ronde, une pièce d'argent terni accrochée au velours noir du ciel. Elle éclaire la lande d'une lumière spectrale, argentée, qui transforme chaque buisson en créature accroupie, chaque rocher en crâne blanchi.Les bruyères crissent sous nos pas. Le sol est gelé, dur comme du béton. Mon souffle forme de petits nuages blancs devant mon visage. Le sien ne forme rien. Il n'y a pas de vapeur, pas de buée, pas de trace de vie.Caspian marche vi
Je la prends.Je la prends vraiment.Je ne la lâche pas.Nous restons assis à la table de la cuisine, nos mains entrelacées, dans le silence de la nuit. La chandelle crépite, projetant des ombres dansantes sur les murs de pierre. L'horloge comtoise égrène les secondes dans le couloir, un battement mécanique qui répond au battement de son cœur. Et quelque part dans le manoir, dans la galerie des portraits, le fantôme d'Isabella doit nous regarder avec ses yeux peints qui ne cillent jamais.Je ne sais pas si elle approuve. Je ne sais pas si elle m'en veut. Je ne sais pas si, de là où elle est, elle me voit et me juge.Mais pour la première fois en cinq cents ans, je ne lui demande pas pardon.Je suis là, avec Victoria, et c'est tout ce qui compte.Victoria— Tu veux voir ce que je suis vraiment ?
CaspianElle a fini de manger.Elle s'essuie la bouche avec une serviette de lin blanc. Un geste simple, quotidien, humain, qui me remplit d'une fascination absurde. Le tissu effleure ses lèvres, absorbe les traces de soupe et de vin, et elle le repose sur la table avec une précision presque rituelle. Je pourrais la regarder faire ça pendant des heures. Pendant des siècles. Ce geste minuscule contient tout ce que j'ai perdu : la chaleur, la simplicité, l'absence de tourment.— À quoi tu penses ? demande-t-elle.— À rien.— Tu mens. Tu mens toujours quand tu dis « à rien ». Tu as un tic, tu sais. Ta main droite se crispe sur l'accoudoir.Je baisse les yeux vers ma main. Elle a raison. Mes jointures sont blanches, serrées sur le bois du fauteuil. Je relâche mon étreinte. Elle lit en moi comme dans un livre ouvert. Personne n'
Elle me désigne d'un geste du menton, puis sort de la cuisine en traînant ses pantoufles sur le carrelage de pierre, laissant derrière elle un sillage d'autorité tranquille.Je m'assois à la grande table de bois. Le bois est épais, massif, taillé dans un chêne qui devait être déjà centenaire quand on l'a abattu. Il est marqué par des générations de couteaux et d'assiettes, un palimpseste de repas solitaires et de dîners oubliés. Caspian s'assoit en face de moi. Il ne mange pas, évidemment. Il me regarde. Ses yeux suivent chacun de mes gestes avec une attention presque obsessionnelle : la cuillère qui plonge dans la soupe, le pain que je romps entre mes doigts, mes dents qui croquent la pomme ridée avec un bruit sec qui résonne dans la cuisine silencieuse.— Ça ne te dérange pas ? demandé-je, la
Je prends sa main. Je la repose sur la mienne. Mes doigts glacés se referment sur sa paume chaude. Je sens les os fins sous la peau douce, je sens le sang qui pulse dans ses veines, ce sang que je désire plus que tout au monde et que je ne boirai jamais parce qu'elle me l'a demandé et que sa volonté est devenue plus importante que ma soif.— C'est juste que ça fait très longtemps, dis-je. Très longtemps que quelqu'un n'a pas posé sa main sur la mienne. Très longtemps que quelqu'un n'a pas eu ce geste simple, gratuit, désintéressé. Très longtemps que quelqu'un m'a touché sans me craindre ou me supplier.— Combien de temps ?— Cinq cents ans. Depuis Isabella. Depuis la dernière fois qu'une main humaine s'est posée sur la mienne avec autre chose que de la terreur ou de la haine.Ses doigts serrent les miens. Un geste







