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Camille
La robe est là, suspendue au crochet de la porte de ma chambre comme une promesse. Blanche, immaculée, parfaite. Je devrais être en train de pleurer de joie, ou de sauter partout, ou de faire n'importe quoi d'autre que rester figée sur le seuil, les bras ballants, à la regarder comme si elle allait soudainement se mettre à me parler. Mais voilà, c'est exactement ce qui se passe. Je la regarde, et elle me semble soudainement étrangère, comme si elle appartenait à une autre femme, une femme qui saurait marcher avec des talons sans trébucher, qui n'aurait jamais renversé de café sur un client important, qui n'aurait jamais confondu une commande de pivoines avec une commande de chrysanthèmes pour un enterrement. — Camille Bernard, tu vas te marier demain. Ma propre voix sonne faux dans la pièce trop calme de mon petit appartement. Je répète la phrase une deuxième fois, puis une troisième, espérant que la réalité finisse par s'infiltrer dans mon crâne. Demain, je serai madame Lucas Reinhardt. Demain, je dirai oui à l'homme que j'aime depuis trois ans. Demain, tout sera officiel, signé, scellé, irréversible. Alors pourquoi est-ce que je ressens cette boule étrange au creux de l'estomac, comme un pressentiment que je refuse d'écouter ? Je secoue la tête pour chasser ces pensées absurdes. C'est le stress, rien d'autre. Toutes les mariées stressent la veille de leur mariage. C'est normal. C'est même écrit dans tous les manuels de la future épouse, s'il existe un tel manuel. Je devrais peut-être en acheter un, tiens, il m'aurait peut-être expliqué comment gérer cette sensation de vertige qui ne me quitte plus depuis ce matin. La sonnerie de mon téléphone me fait sursauter, et je manque de renverser le vase de tulipes posé sur la commode. Mes doigts tremblent quand je décroche, et la voix de Chloé éclate dans mon oreille comme une fanfare. — Alors ? Tu es prête ? Tu as pensé à tout ? Le traiteur ? Les fleurs ? La musique ? Le plan de table ? Est-ce que tu as pensé au plan de table ? Parce que si tu ne l'as pas fait, je peux encore appeler le traiteur pour décaler l'heure du dîner, ou alors on peut mettre la tante Gertrude à côté de l'oncle Marcel, mais bon, tu sais qu'ils se détestent depuis l'histoire du chien, alors peut-être que ce n'est pas une bonne idée, mais d'un autre côté, si on les sépare, ils vont bouder dans leur coin, et ta mère va encore dire que l'organisation laisse à désirer, et... — Chloé. — Oui ? — Respire. Un silence. Puis un long soupir à l'autre bout du fil. J'imagine ma meilleure amie en train de s'affaler sur son canapé, ses cheveux roux éparpillés sur les coussins, son téléphone coincé entre l'oreille et l'épaule, une liste interminable de choses à faire posée sur les genoux. — Je respire, je respire. Mais quand même, Camille, c'est demain. Demain. Tu te rends compte ? Demain, tu seras mariée. Mariée. Toi. La fille qui a réussi à faire mourir une plante grasse. Une plante grasse, Camille. C'est censé être indestructible. — Merci de me rappeler mes exploits. — C'est un exploit, oui. Et c'est pour ça que je suis si fière de toi. Tu as réussi à garder Lucas en vie pendant trois ans. C'est un miracle. Je ris, et le son me surprend. Il est plus léger que je ne l'aurais cru possible ce soir. Chloé a ce pouvoir-là, celui de transformer les moments les plus angoissants en souvenirs drôles, de désamorcer les bombes émotionnelles avec une simple plaisanterie. — Tu es seule ? demande-t-elle soudainement, sa voix devenant plus douce. — Oui. Lucas est parti chez ses parents pour la soirée. Il voulait passer du temps avec son frère avant le grand jour. Enfin, c'est ce qu'il a dit. — Tu ne le crois pas ? Je m'assois sur le bord du lit, la robe blanche dans mon champ de vision. Elle est magnifique, vraiment. Une création sur mesure que Lucas a insisté pour m'offrir, malgré mes protestations. Je n'ai jamais été à l'aise avec l'argent, surtout pas avec celui des autres, et encore moins avec celui de la famille Reinhardt. Mais Lucas avait ce regard suppliant, ce sourire charmeur auquel je ne sais pas dire non, et j'ai fini par céder. — Je ne sais pas. Ces derniers temps, il est... distant. Préoccupé. Comme s'il y avait quelque chose qu'il ne me dit pas. — C'est normal, Camille. Le mariage, la pression familiale, tout ça. Tu sais comment est sa famille. Oui, je sais. La famille Reinhardt, avec ses conventions rigides, ses attentes impossibles, ses regards qui jugent sans un mot. Victoria, la matriarche, qui m'a toisée dès la première rencontre comme si j'étais une tache sur une nappe blanche. Et Adam, le frère jumeau de Lucas, cet homme froid et sarcastique qui semble toujours me regarder comme si j'étais une erreur de parcours. — Tu es encore en train de penser à Adam, pas vrai ? — Quoi ? Non. Enfin... pas exactement. — Camille. — D'accord, peut-être un peu. C'est juste qu'il est si... si... — Froid ? Arrogant ? Insupportable ? — Exactement. Comment Lucas peut-il être son jumeau ? Ils se ressemblent comme deux gouttes d'eau, mais intérieurement, ils sont si différents. Lucas est chaleureux, attentionné, drôle. Adam est... Adam. Chloé rit doucement. — Peut-être qu'il est juste timide, propose-t-elle sans conviction. — Timide ? Adam Reinhardt ? C'est comme dire qu'un iceberg est un peu frais. — Bon, d'accord, c'était une hypothèse absurde. Mais écoute, demain, tu n'auras pas à t'occuper d'Adam. Tu seras bien trop occupée à être la plus belle mariée du monde, à danser avec ton mari, à manger du gâteau. Et si Adam te regarde de travers, tu n'auras qu'à lui lancer une petite fleur. Au sens propre, évidemment. Tu es fleuriste, après tout. Je ris à nouveau, et cette fois, le rire est sincère. Chloé a raison. Demain est le plus beau jour de ma vie, et je refuse de laisser qui que ce soit le gâcher. Pas même Adam Reinhardt. — Bon, je dois te laisser, dis-je en me levant. Je n'ai pas encore fini de préparer mes affaires, et je veux vérifier la robe une dernière fois. — Vérifier la robe ? Pourquoi ? Elle est parfaite, non ? — Elle est arrivée de chez la couturière ce matin, et je n'ai pas encore eu le temps de l'essayer depuis les dernières retouches. — Quoi ? Camille, tu aurais dû l'essayer immédiatement ! Et si elle ne t'allait pas ? Et si... — Chloé. — Oui, je sais, respirer. Mais quand même. Vas-y, essaie-la. Appelle-moi si tu as besoin de quoi que ce soit. Et si elle a le moindre défaut, je jure que je vais aller botter le derrière de cette couturière moi-même. — Je n'en doute pas une seconde. — Et Camille ? — Oui ? — Tu es sûre que tout va bien ? Vraiment ?Lundi, 8 décembreCamilleJ'ai sorti la robe, la première, celle du mariage raté, celle qui était déchirée, celle que j'avais portée le quinze juin devant deux cents personnes et un mari qui ne m'aimait pas, et je l'ai étalée sur la table de l'atelier, et je l'ai regardée, longtemps, en me disant que cette robe, c'était mon erreur, mon mariage avec un autre, ma vie d'avant, et que je ne pouvais pas la porter telle quelle, mais que je ne pouvais pas non plus la jeter, parce qu'elle faisait partie de moi. Le tissu est encore beau, malgré les déchirures, malgré les accrocs, la soie ivoire, le tulle, les broderies, et je passe ma main dessus, et je me souviens du jour où je l'ai choisie, de l'essayage, de ma grand-mère qui n'était pas là, de Chloé qui m'aidait à la fermer, et je me dis que cette robe, c'est un peu ma vie, abîmée mais réparable.— Qu'est-ce que tu fais ? demande Adam, depuis la porte de l'atelier.— Je réfléchis, je dis. Je réfléchis à ce que je vais
Dimanche, 7 décembreCamilleLes préparatifs sont un chaos joyeux, une tempête de rires et de disputes, parce qu'Adam veut tout contrôler, tout organiser, tout planifier, et moi, je veux tout customiser, tout réinventer, tout rendre personnel, et entre nous deux, il y a Chloé, qui sert d'arbitre, de traductrice, et de caution, et qui boit du café en soupirant.— Adam, je dis, un matin, penchée sur les catalogues qu'il a étalés sur la table de la cuisine, on ne peut pas avoir un traiteur qui fait des trucs industriels. Il faut des petits producteurs. Des gens qui savent ce qu'ils font.— Camille, on a cent vingt invités. Cent vingt. On ne peut pas demander à un petit producteur de servir cent vingt personnes.— Alors on réduit le nombre d'invités. On fait quelque chose d'intime. De vrai.— Intime ? Avec ma famille ? Avec les gens du conseil ? Avec...— Adam. On ne se marie pas pour le conseil. On se marie pour nous.Il lève les yeux au ciel, il so
Il s'approche, il passe les bras autour de ma taille, il pose son front contre le mien, et on reste là, un moment, dans le salon, avec le chardon qui nous regarde, et je sens son souffle sur mes lèvres, et je me dis que c'est ça, le retour, pas un triomphe, pas une grande scène, juste un homme et une femme debout dans un salon, avec une plante qui a une fleur de plus. Le lendemain, on va chez le notaire, on signe la fin du contrat, les papiers officiels, les vrais, ceux qui nous libèrent, ceux qui disent noir sur blanc que le mariage de façade est terminé, que les clauses sont caduques, que les apparences sont rangées au placard, et quand on sort, dans la rue, il me prend la main, et il dit :— Maintenant, on est libres.— Non, je dis. Maintenant, on est mariés. Pour de vrai.Et on rit, parce qu'on sait tous les deux que le vrai mariage, il est déjà là, dans nos mains, dans nos ventres, dans nos cœurs, et que les papiers, les vrais, ceux qu'on va écrire ensemble, n'ont p
Lundi, 1er décembreCamilleOn rentre à Paris dans sa voiture, la boîte en bois sur la banquette arrière, et je regarde la campagne défiler, les vergers, les villages, les champs labourés, et je sens, dans ma poitrine, un mélange étrange de soulagement et d'appréhension, parce que rentrer, c'est bien, mais rentrer, c'est aussi affronter tout ce qui m'a fait fuir. Adam conduit d'une main, l'autre posée sur mon genou, et il ne dit rien, ou presque, et ce silence-là n'est pas le silence d'avant, ce n'est pas le silence qui ferme les portes, c'est un silence qui respire, un silence qui attend, un silence qui me laisse la place. La route est longue, grise, bordée de champs nus et de files d'arbres décharnés, et je regarde par la fenêtre les fermes qui défilent, les clochers, les vaches qui tournent la tête sur notre passage, et je me dis que je viens de passer six jours dans un autre monde, un monde de confitures et de poutres qui craquent, et que le monde où je retourne, ce
Samedi, 29 novembreCamilleIl est là, sur le seuil, avec sa boîte en bois et sa tête de noyé, et je reste immobile, la main sur la porte, le cœur qui bat si fort que je l'entends dans mes tempes, et je ne sais pas si je dois le laisser entrer ou le repousser.— Camille, il faut que tu me laisses t'expliquer, dit-il, et sa voix tremble.— Expliquer quoi ? je demande, et ma voix est dure, plus dure que je ne le voudrais. Expliquer que tu prépares un divorce ? Expliquer que je n'étais qu'un contrat ?— Non. Non, ce n'est pas ça. Laisse-moi entrer. Laisse-moi te montrer.Je le regarde, je regarde ses yeux, ses mains, la boîte, et je finis par m'effacer, par le laisser passer, parce que je suis trop fatiguée pour me battre, parce que la curiosité est plus forte que la peur, parce que je veux savoir, même si ça doit me faire mal. Il entre dans la cuisine, il pose la boîte sur la table, il l'ouvre, et je vois des morceaux de papier, des confettis, des déchirur
Jeudi, 27 novembreAdamJe les ai sortis du dossier, les papiers, et je les ai posés sur la table du salon, bien à plat, comme on pose un animal mort qu'on ne sait pas encore comment enterrer. Les pages sont blanches, propres, professionnelles, avec des clauses numérotées, des renvois, des paragraphes entiers de langue de bois juridique, et je les regarde, et je me dis que ces feuilles, ces putains de feuilles, ont détruit ma vie en une nuit, parce que Camille les a entendues, pas lues, entendues, et qu'elle a cru que je les voulais, que je les avais commandées, que j'attendais la fin du contrat pour les brandir. Je prends la première page, et je la déchire, lentement, en deux, en quatre, en huit.— Voilà, je dis, à voix haute, dans le salon vide. Voilà ce que je pense de tes clauses. Voilà ce que je pense de tes annexes.Et je continue, page après page, je déchire tout, les clauses, les annexes, les signatures, la date du dix-huit juin, la date qui prouve que c







