FAZER LOGINCHAPITRE 7 : LE PROTOCOLE
Le dîner fut un supplice.
Élodie était restée pour la soirée, insistant pour que Thomas et Lucie dînent avec elle. Lucie avait vu la lueur de panique dans les yeux de Thomas quand sa sœur avait fait la proposition, mais il n'avait pas osé refuser. Pas devant elle. Pas devant l'évidence que sa sœur était en train de tisser des liens avec Lucie.
La salle à manger était immense, une table de vingt places en acajou massif, des chandeliers en argent, des assiettes en porcelaine fine. Lucie s'était assise en face de Thomas, mais il refusait de la regarder. Ses yeux restaient fixés sur son assiette, sur les bougies, sur n'importe quoi sauf sur elle.
— Alors, Lucie, commença Élodie en souriant, Thomas m'a dit que tu étais graphiste. Tu travailles sur quoi en ce moment ?
Lucie sursauta, surprise qu'il ait parlé d'elle à sa sœur.
— Euh... en ce moment, je ne travaille pas vraiment. Je me consacre à mon frère.
— Lucas, c'est ça ? Comment va-t-il ?
— Il va mieux, grâce à Thomas. L'opération est programmée dans quelques semaines.
Élodie jeta un coup d'œil à son frère, un sourire entendu aux lèvres.
— C'est généreux de ta part, Thomas. Je ne savais pas que tu faisais des œuvres de charité.
— Ce n'est pas une œuvre de charité, répondit-il d'une voix glaciale. C'est un contrat.
Le mot tomba comme une pierre dans l'eau calme. Lucie sentit son estomac se serrer. Élodie haussa un sourcil, intriguée.
— Un contrat ?
— Lucie et moi avons signé un accord, expliqua Thomas sans la regarder. Elle vit ici, je paie les soins de son frère. Rien de plus.
— Tu es sérieux ? Élodie éclata de rire. Tu es en train de me dire que vous êtes mariés par contrat ?
— Oui.
Le silence s'installa. Élodie posa sa fourchette, son sourire s'effaçant.
— Thomas, ce n'est pas possible. Tu ne peux pas traiter les gens comme des biens. Lucie n'est pas un objet.
— Je sais ce que je fais, Élodie. Ne te mêle pas de ça.
Lucie sentit la tension monter entre les deux frère et sœur. Elle baissa les yeux, honteuse soudainement, comme si on avait déchiré un voile et révélé la vérité nue de sa situation.
— Pourquoi fais-tu ça ? demanda Élodie, la voix plus douce. Pourquoi as-tu besoin de ce contrat ?
Thomas laissa sa fourchette tomber avec un bruit sec.
— Parce que c'est la seule façon pour moi d'avoir une relation avec quelqu'un sans être trahi, d'accord ? Parce que les femmes que j'ai aimées m'ont toutes poignardé dans le dos. Alors si Lucie est ici, c'est parce qu'elle a signé un contrat. Parce qu'elle ne peut pas me trahir. C'est la seule chose qui me donne un peu de paix.
Lucie leva les yeux vers lui. Il avait les mâchoires serrées, les poings ballants, et dans ses yeux, elle vit une lueur de souffrance qu'elle ne lui avait jamais vue auparavant. Ce n'était pas de la colère, c'était de la peur. Une peur viscérale, profonde, qui le rongeait depuis des années.
— Thomas..., murmura-t-elle.
— Tais-toi, Lucie. Ne me regarde pas comme ça.
— Comme quoi ?
— Comme si tu avais pitié de moi. Je n'ai pas besoin de ta pitié.
Il se leva brusquement, sa chaise raclant le sol, et quitta la salle à manger sans un mot. Le silence retomba, pesant, lourd.
Élodie soupira, ramassa la serviette qu'elle avait laissée tomber.
— Je suis désolée, Lucie. Il est toujours comme ça quand on aborde le sujet. C'est plus fort que lui.
— C'est à cause de Sophie ? demanda Lucie. Sa fiancée ?
Élodie leva les yeux, surprise.
— Tu es au courant ?
— Un peu. Thomas ne m'a rien dit, mais j'ai compris qu'il avait été trahi.
— Oui. Sophie Delacroix. Elle était sa fiancée, il y a trois ans. Il l'aimait profondément, il aurait tout fait pour elle. Mais elle l'a trahi. Elle a volé des brevets de ChevalierTech et les a vendus à un concurrent. Thomas a failli perdre son entreprise à cause d'elle. Et depuis, il ne fait plus confiance à personne.
Lucie resta silencieuse, les mains serrées autour de son verre d'eau.
— Mais ce n'est pas tout, ajouta Élodie d'une voix plus basse. Notre mère... elle a aussi contribué. Elle n'a jamais accepté Sophie, elle a tout fait pour les séparer. Elle l'a piégée, l'a forcée à choisir entre Thomas et sa carrière. Sophie a choisi la carrière. Et Thomas n'a jamais pardonné ni à l'une ni à l'autre.
Lucie sentit son cœur se serrer. Thomas était prisonnier d'un passé qu'il n'arrivait pas à dépasser, hanté par des trahisons successives qui avaient détruit sa confiance en l'humanité.
— Et toi, Élodie ? demanda Lucie. Où étais-tu dans tout ça ?
— Moi ? J'étais trop jeune. J'essayais de le protéger, mais je n'y arrivais pas. Il s'est enfermé dans sa douleur, et personne n'a pu l'en sortir. Pas même moi.
Élodie se leva, s'approcha de Lucie, et posa une main sur son épaule.
— Mais toi, Lucie, tu es différente. Je l'ai vu tout de suite. Thomas ne t'a pas choisie par hasard. Il a senti que tu étais quelqu'un de bien. Et malgré tout ce qu'il dit, il est en train de tomber amoureux de toi.
— Il me déteste, répondit Lucie amèrement. Il me fuit comme la peste.
— C'est exactement ce qu'il fait quand il a peur, répéta Élodie. Il teste tes limites. Il essaie de te repousser pour voir si tu restes. Si tu restes, alors il saura que tu es sérieuse.
Lucie regarda la porte par laquelle Thomas était sorti, le cœur lourd d'espoir et de doutes.
Elle resta longtemps assise dans la salle à manger, les yeux fixés sur la flamme vacillante des bougies. Elle pensa à sa promesse, à Lucas, à ce contrat qui la liait à cet homme brisé. Elle pensa à la fragilité de la confiance, à la difficulté d'aimer quelqu'un qui a peur d'être aimé.
Elle se leva enfin, monta les escaliers, et s'arrêta devant la porte de la chambre de Thomas. Elle frappa doucement. Pas de réponse. Elle frappa plus fort.
— Thomas, je sais que tu es là. Ouvre-moi.
Silence. Puis un bruit de pas, et la porte s'ouvrit. Il se tenait devant elle, les cheveux en désordre, le regard vide.
— Que veux-tu, Lucie ?
— Je veux te parler. Vraiment. Sans les murs, sans les contrats, sans les mensonges.
Il la regarda longuement, et pour la première fois, elle vit une lueur de vulnérabilité dans ses yeux.
— Pas ce soir, Lucie. Je suis trop fatigué.
Il referma la porte. Lucie resta un instant, le front contre le bois, puis elle s'en alla.
Elle se dit qu'elle avait tout le temps. Deux ans.
Deux ans pour le convaincre que l'amour n'était pas une trahison.
CHAPITRE 120 : UN NOUVEAU DÉPARTLe retour sur l'île fut un soulagement. Paris, la villa, la rue des Lilas... tout cela appartenait au passé. Lucie avait refermé une porte, et elle sentait que quelque chose de neuf commençait. Pas une révolution, pas un grand bouleversement. Juste une petite ouverture, une brèche par laquelle l'avenir pouvait entrer.Elle s'installa sur la terrasse, un carnet à la main. Elle n'avait pas écrit depuis longtemps. Pas vraiment. Des listes de courses, des notes pour les enfants, des idées éparses sur des bouts de papier. Mais un carnet, un vrai, avec des pages blanches et une couverture rigide, c'était différent. C'était un acte. Une déclaration.Thomas la trouva là, assise en tailleur, le carnet ouvert sur ses genoux.— Tu écris ? demanda-t-il.— J'essaie.— Un livre ?— Non. Un journal. Pour les enfants. Pour qu'ils sachent.Il s'assit à côté d'elle, sans la toucher, sans la déranger.— Qu'est-ce que tu veux qu'ils sachent ?— Que leur mère a eu peur. Qu
CHAPITRE 119 : L'ÉTERNELLE PROMESSELa plage était déserte, le sable encore chaud des derniers rayons du soleil. Lucie marchait pieds nus, les doigts de Thomas entrelacés aux siens, laissant l'eau froide lécher ses chevilles. Elle ne disait rien. Elle écoutait le bruit des vagues, le cri des mouettes, le souffle de Thomas à côté d'elle. Parfois, le silence est plus fort que les mots.Thomas s'arrêta soudain. Elle le regarda. Il fixait l'horizon, les mâchoires serrées, comme s'il cherchait quelque chose dans la ligne invisible où la mer rencontre le ciel.— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle.— Je viens de comprendre quelque chose, dit-il.— Quoi ?— Toutes ces années, j'ai cru que le bonheur était une destination. Un endroit où on arrive après avoir surmonté assez d'obstacles. Mais c'est faux. Le bonheur, c'est un chemin. Et je viens de comprendre que je n'ai pas besoin d'arriver quelque part. Je suis déjà là.Elle ne répondit pas tout de suite. Elle le regarda, ses yeux plongés dan
CHAPITRE 118 : LE DISCOURSLa fête battait son plein lorsque Thomas se leva. Il avait attendu ce moment, préparé ses mots, mais au dernier instant, il les oublia tous. Il se tenait devant ses invités, ses amis, sa famille, et il ne trouvait plus rien à dire. Lucie le regardait, un sourire aux lèvres, les yeux brillants. Elle ne l'avait jamais vu aussi vulnérable.Il toussa, s'éclaircit la voix.— Je ne suis pas très bon pour les discours, commença-t-il. Je n'ai jamais su trouver les mots justes. Mais ce soir, j'aimerais essayer.Un murmure parcourut la foule. Clara posa son verre, Élodie sourit, les enfants se turent. Thomas regarda Lucie, et il se sentit soudain plus calme.— Il y a dix ans, j'ai signé un contrat. Un contrat qui m'engageait à épouser une femme que je ne connaissais pas, que je ne voulais pas connaître, que je ne croyais pas mériter. Je pensais que ce n'était qu'une transaction, un échange, une formalité. Je pensais que je pouvais tout contrôler, tout prévoir, tout ma
CHAPITRE 117 : LE PÈRE CHEVALIERLes premiers mois avec la petite Éloïse furent un tourbillon de nuits blanches, de biberons et de cris perçants. Mais Lucie ne s'en plaignait pas. Elle se levait, elle berçait, elle chantait, et elle regardait le visage de sa fille avec une stupéfaction qui ne s'estompait jamais. Thomas était à ses côtés, partageant les nuits, les pleurs, les sourires. Il n'avait jamais été aussi présent, aussi attentif. Il changeait les couches, préparait les biberons, promenait le bébé dans le jardin en lui parlant de la mer et du vent.Un soir, alors que Lucie allaitait, Thomas s'assit à côté d'elle, la regardant.— Tu es fatiguée, dit-il.— Je vais bien.— Tu as des cernes.— Ce n'est pas grave.Il posa sa main sur son épaule.— Tu veux que je la prenne ?— Non, elle dort.Il resta silencieux, puis il dit.— Je suis fier de toi, Lucie.— Pourquoi ?— Parce que tu es une mère extraordinaire.Elle le regarda, ses yeux plongés dans les siens.— Je fais juste ce que j'
CHAPITRE 116 : LES NOCESLe jour du mariage se leva sur une mer d'huile, le ciel si bleu qu'il en était presque irréel. Lucie s'éveilla avant l'aube, les doigts encore engourdis par le sommeil, et resta un long moment à regarder le plafond blanc de sa chambre. Elle n'était pas nerveuse. Elle n'était pas inquiète. Elle était juste là, dans ce silence, à écouter le battement de son cœur.Elle se leva, s'approcha de la fenêtre. La mer était calme, le vent léger. Les premières lueurs du jour teintaient l'horizon d'un rose doux. Elle se dit que c'était un signe. Un début.Clara entra quelques minutes plus tard, les bras chargés de fleurs blanches.— Je pensais que tu aurais changé d'avis, dit-elle en riant.— Jamais, répondit Lucie.— Tu es sûre ?— Sûre.Clara s'approcha, posa une main sur son épaule.— Alors on va te préparer. C'est ton grand jour.Elle ne portait pas de robe blanche. Elle n'avait pas de voile, pas de train, pas de bouquet compliqué. Elle portait une robe simple, en soie
CHAPITRE 115 : LA CHUTE DE SOPHIELes semaines passèrent. Sophie ne donna plus signe de vie. Pas de photo, pas de lettre, pas de message. Le silence était tel qu'il en devenait presque suspect, comme une accalmie avant la tempête. Lucie essayait de se convaincre que Sophie avait vraiment disparu, qu'elle avait abandonné, qu'elle avait enfin compris qu'elle ne pourrait jamais les atteindre. Mais une partie d'elle restait sur ses gardes, comme un animal qui sent le danger même quand tout est calme.Thomas, de son côté, avait repris son travail. Il écrivait, il lisait, il jouait avec les enfants. Il souriait, il riait, il semblait presque avoir oublié. Mais elle le voyait parfois s'arrêter, le regard perdu dans le vide, les doigts crispés sur un livre ou une tasse de café. Il ne disait rien. Il n'avait pas besoin de le dire.Un soir, Élodie appela. Sa voix était tendue, presque haletante.— Thomas, j'ai des nouvelles de Sophie. Elle est à Paris. Je l'ai vue.— Où ?— Devant l'ancienne vi







