Share

Chapitre 6

last update publish date: 2026-07-25 08:39:56

CHAPITRE 6 : LA VILLA DU SILENCE

Les jours suivants, Lucie s'efforça de trouver ses marques dans cette immense forteresse de verre et d'acier. Mais la villa restait un labyrinthe silencieux, peuplé d'échos et de portes fermées. Chaque couloir ressemblait au précédent, chaque pièce était aussi impersonnelle que la dernière. Elle se perdit plusieurs fois, tournant en rond dans des galeries bordées de tableaux qu'elle n'avait pas le temps d'admirer.

Thomas avait disparu. Pas physiquement il était là, dans la villa, elle l'entendait parfois mais il s'était refermé comme une huître après leur baiser. Il l'évitait avec une détermination presque pathétique, quittant les pièces qu'elle entrait, annulant les dîners qu'elle espérait partager avec lui.

Le baiser. Elle y repensait sans cesse, à ce moment suspendu dans la bibliothèque, à ses lèvres contre les siennes, à cette promesse silencieuse qu'ils s'étaient faite. Mais depuis, rien. Pas un mot, pas un regard, pas une once de chaleur.

Un matin, elle descendit dans la cuisine pour prendre son petit-déjeuner et trouva Marthe en train de ranger des assiettes. La domestique lui adressa un sourire compatissant.

— Vous cherchez Monsieur Chevalier, mademoiselle ?

Lucie sursauta, prise en flagrant délit.

— Non, pas du tout. Je...

— Il est dans son bureau, mademoiselle. Mais je ne vous conseille pas de le déranger. Il est de très mauvaise humeur ce matin.

De mauvaise humeur. Comme toujours, pensa Lucie. Elle avait remarqué que Thomas était rarement de bonne humeur, sauf lorsqu'il était ivre ou fatigué, deux états où ses défenses s'effondraient. Mais sobre et éveillé, il était un mur de glace.

— Je ne voulais pas le déranger, mentit-elle. Je voulais juste... savoir où se trouvait la bibliothèque. J'ai besoin d'un livre.

— La bibliothèque est au rez-de-chaussée, à gauche du hall. Mais si vous cherchez un livre, je peux vous en apporter un. Monsieur Chevalier n'aime pas qu'on touche à sa collection.

Lucie la remercia et sortit, le cœur lourd. Elle erra dans les couloirs, les mains dans les poches de son jean, regardant les tableaux sans les voir. La villa était un tombeau, un lieu où les vivants n'avaient pas leur place. Chaque objet, chaque meuble, chaque détail semblait crier l'absence de Thomas, sa fuite perpétuelle.

Elle s'arrêta devant la bibliothèque. La porte était entrouverte. Elle jeta un coup d'œil à l'intérieur et le vit, assis derrière son bureau, le visage plongé dans un écran d'ordinateur. Les traits tirés, les cernes profonds, il avait l'air épuisé. Il n'avait pas dormi de la nuit, elle l'avait entendu marcher dans le couloir à trois heures du matin.

Elle frappa doucement à la porte. Il ne releva pas la tête.

— Quoi ?

— Je peux entrer ?

— Non.

Le refus était sec, définitif. Lucie serra les poings, mais elle ne s'en alla pas.

— Thomas, s'il te plaît.

Il leva les yeux, un éclair de colère dans le regard.

— Je t'ai dit de ne pas m'appeler par mon prénom.

— Tu m'as embrassée, Thomas. Cela me donne le droit de t'appeler par ton prénom, je crois.

Il se leva d'un bond, sa chaise roulant en arrière. Il contourna le bureau, s'approchant d'elle, et s'arrêta à quelques centimètres.

— Cet instant n'aurait jamais dû arriver, dit-il d'une voix basse, chargée de colère. C'était une erreur. Oublie-le.

— Je ne peux pas l'oublier, rétorqua-t-elle. Et toi non plus.

Il la regarda, les mâchoires serrées, les poings ballants. Pendant un long moment, elle crut qu'il allait exploser, lui crier dessus, la chasser. Mais au lieu de cela, il prit une profonde inspiration.

— Écoute-moi bien, Lucie. Je ne suis pas l'homme que tu crois. Je ne suis pas bon, je ne suis pas tendre, je ne suis pas capable d'aimer. J'ai essayé, et j'ai échoué. Alors ne t'attache pas à moi. C'est une perte de temps.

— Pourquoi es-tu si sûr que tu ne peux pas aimer ? demanda-t-elle doucement.

— Parce que je connais la fin de cette histoire. Je l'ai déjà vécue. Ça finit toujours mal.

Il recula, retourna s'asseoir derrière son bureau, et plongea son regard dans l'écran d'ordinateur, signifiant que la conversation était terminée. Lucie resta un instant, immobile, puis tourna les talons et sortit.

Elle marcha jusqu'au jardin, s'assit sur le banc au bord du lac, et laissa les larmes couler. Elle ne comprenait pas pourquoi il la repoussait ainsi, pourquoi il refusait de la laisser entrer. Elle avait vu la vulnérabilité derrière ses yeux, cette nuit-là, dans la bibliothèque. Elle l'avait sentie contre ses lèvres.

Alors pourquoi ?

La réponse vint sous la forme d'une voix, derrière elle.

— Vous êtes Lucie ?

Elle se retourna. Une jeune femme, à peine plus âgée qu'elle, se tenait sur la pelouse. Elle avait des cheveux blonds coupés au carré, un visage sympathique, et des yeux bleus qui riaient.

— Oui, je suis Lucie. Et vous êtes ?

— Élodie. La sœur de Thomas.

Lucie se leva, surprise. Elle ne s'attendait pas à une visite, surtout pas de la famille de Thomas. Élodie s'approcha, lui serra la main avec chaleur.

— Je suis désolée de débarquer comme ça, mais j'avais besoin de voir qui était cette femme qui avait réussi à faire sortir mon frère de sa coquille. Il ne parle jamais de toi, mais je sens que tu comptes pour lui.

— Je ne crois pas, répondit Lucie, amère. Il me fuit.

Élodie rit, un rire clair et sincère.

— C'est exactement ce qu'il fait quand il a peur. Et crois-moi, Thomas a très peur.

— Peur de quoi ?

— Peur de souffrir encore. Il a été tellement blessé, Lucie. Par notre mère, par Sophie, par tout le monde. Il s'est construit une armure pour se protéger. Mais avec toi... je crois que l'armure est en train de craquer.

Lucie resta silencieuse, les yeux fixés sur l'eau noire du lac. Élodie s'assit à côté d'elle sur le banc.

— Est-ce que tu l'aimes ? demanda-t-elle soudain.

La question était directe, presque brutale. Lucie hésita, puis hocha la tête.

— Je crois que oui, murmura-t-elle.

— Alors ne lâche pas prise. Thomas a besoin de quelqu'un qui le croit capable de s'ouvrir, malgré tout. Mais il te testera. Il te repoussera, il te fuira, il essayera de te faire détester. Ne tombe pas dans son piège.

— Et que dois-je faire ?

— Sois toi-même. Il finira par s'apercevoir que tu es différente.

Élodie se leva, lui adressa un dernier sourire, et s'en alla en direction de la villa. Lucie resta sur le banc, le cœur un peu plus léger, un peu plus confiant.

Mais elle savait que le chemin serait long, semé d'embûches, de doutes et de souffrances.

Et que Thomas, comme un animal blessé, ne se laisserait pas apprivoiser sans combattre.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • Mariée au PDG qui me détestait    Chapitre 120

    CHAPITRE 120 : UN NOUVEAU DÉPARTLe retour sur l'île fut un soulagement. Paris, la villa, la rue des Lilas... tout cela appartenait au passé. Lucie avait refermé une porte, et elle sentait que quelque chose de neuf commençait. Pas une révolution, pas un grand bouleversement. Juste une petite ouverture, une brèche par laquelle l'avenir pouvait entrer.Elle s'installa sur la terrasse, un carnet à la main. Elle n'avait pas écrit depuis longtemps. Pas vraiment. Des listes de courses, des notes pour les enfants, des idées éparses sur des bouts de papier. Mais un carnet, un vrai, avec des pages blanches et une couverture rigide, c'était différent. C'était un acte. Une déclaration.Thomas la trouva là, assise en tailleur, le carnet ouvert sur ses genoux.— Tu écris ? demanda-t-il.— J'essaie.— Un livre ?— Non. Un journal. Pour les enfants. Pour qu'ils sachent.Il s'assit à côté d'elle, sans la toucher, sans la déranger.— Qu'est-ce que tu veux qu'ils sachent ?— Que leur mère a eu peur. Qu

  • Mariée au PDG qui me détestait    Chapitre 119

    CHAPITRE 119 : L'ÉTERNELLE PROMESSELa plage était déserte, le sable encore chaud des derniers rayons du soleil. Lucie marchait pieds nus, les doigts de Thomas entrelacés aux siens, laissant l'eau froide lécher ses chevilles. Elle ne disait rien. Elle écoutait le bruit des vagues, le cri des mouettes, le souffle de Thomas à côté d'elle. Parfois, le silence est plus fort que les mots.Thomas s'arrêta soudain. Elle le regarda. Il fixait l'horizon, les mâchoires serrées, comme s'il cherchait quelque chose dans la ligne invisible où la mer rencontre le ciel.— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle.— Je viens de comprendre quelque chose, dit-il.— Quoi ?— Toutes ces années, j'ai cru que le bonheur était une destination. Un endroit où on arrive après avoir surmonté assez d'obstacles. Mais c'est faux. Le bonheur, c'est un chemin. Et je viens de comprendre que je n'ai pas besoin d'arriver quelque part. Je suis déjà là.Elle ne répondit pas tout de suite. Elle le regarda, ses yeux plongés dan

  • Mariée au PDG qui me détestait    Chapitre 118

    CHAPITRE 118 : LE DISCOURSLa fête battait son plein lorsque Thomas se leva. Il avait attendu ce moment, préparé ses mots, mais au dernier instant, il les oublia tous. Il se tenait devant ses invités, ses amis, sa famille, et il ne trouvait plus rien à dire. Lucie le regardait, un sourire aux lèvres, les yeux brillants. Elle ne l'avait jamais vu aussi vulnérable.Il toussa, s'éclaircit la voix.— Je ne suis pas très bon pour les discours, commença-t-il. Je n'ai jamais su trouver les mots justes. Mais ce soir, j'aimerais essayer.Un murmure parcourut la foule. Clara posa son verre, Élodie sourit, les enfants se turent. Thomas regarda Lucie, et il se sentit soudain plus calme.— Il y a dix ans, j'ai signé un contrat. Un contrat qui m'engageait à épouser une femme que je ne connaissais pas, que je ne voulais pas connaître, que je ne croyais pas mériter. Je pensais que ce n'était qu'une transaction, un échange, une formalité. Je pensais que je pouvais tout contrôler, tout prévoir, tout ma

  • Mariée au PDG qui me détestait    Chapitre 117

    CHAPITRE 117 : LE PÈRE CHEVALIERLes premiers mois avec la petite Éloïse furent un tourbillon de nuits blanches, de biberons et de cris perçants. Mais Lucie ne s'en plaignait pas. Elle se levait, elle berçait, elle chantait, et elle regardait le visage de sa fille avec une stupéfaction qui ne s'estompait jamais. Thomas était à ses côtés, partageant les nuits, les pleurs, les sourires. Il n'avait jamais été aussi présent, aussi attentif. Il changeait les couches, préparait les biberons, promenait le bébé dans le jardin en lui parlant de la mer et du vent.Un soir, alors que Lucie allaitait, Thomas s'assit à côté d'elle, la regardant.— Tu es fatiguée, dit-il.— Je vais bien.— Tu as des cernes.— Ce n'est pas grave.Il posa sa main sur son épaule.— Tu veux que je la prenne ?— Non, elle dort.Il resta silencieux, puis il dit.— Je suis fier de toi, Lucie.— Pourquoi ?— Parce que tu es une mère extraordinaire.Elle le regarda, ses yeux plongés dans les siens.— Je fais juste ce que j'

  • Mariée au PDG qui me détestait    Chapitre 116

    CHAPITRE 116 : LES NOCESLe jour du mariage se leva sur une mer d'huile, le ciel si bleu qu'il en était presque irréel. Lucie s'éveilla avant l'aube, les doigts encore engourdis par le sommeil, et resta un long moment à regarder le plafond blanc de sa chambre. Elle n'était pas nerveuse. Elle n'était pas inquiète. Elle était juste là, dans ce silence, à écouter le battement de son cœur.Elle se leva, s'approcha de la fenêtre. La mer était calme, le vent léger. Les premières lueurs du jour teintaient l'horizon d'un rose doux. Elle se dit que c'était un signe. Un début.Clara entra quelques minutes plus tard, les bras chargés de fleurs blanches.— Je pensais que tu aurais changé d'avis, dit-elle en riant.— Jamais, répondit Lucie.— Tu es sûre ?— Sûre.Clara s'approcha, posa une main sur son épaule.— Alors on va te préparer. C'est ton grand jour.Elle ne portait pas de robe blanche. Elle n'avait pas de voile, pas de train, pas de bouquet compliqué. Elle portait une robe simple, en soie

  • Mariée au PDG qui me détestait    Chapitre 115

    CHAPITRE 115 : LA CHUTE DE SOPHIELes semaines passèrent. Sophie ne donna plus signe de vie. Pas de photo, pas de lettre, pas de message. Le silence était tel qu'il en devenait presque suspect, comme une accalmie avant la tempête. Lucie essayait de se convaincre que Sophie avait vraiment disparu, qu'elle avait abandonné, qu'elle avait enfin compris qu'elle ne pourrait jamais les atteindre. Mais une partie d'elle restait sur ses gardes, comme un animal qui sent le danger même quand tout est calme.Thomas, de son côté, avait repris son travail. Il écrivait, il lisait, il jouait avec les enfants. Il souriait, il riait, il semblait presque avoir oublié. Mais elle le voyait parfois s'arrêter, le regard perdu dans le vide, les doigts crispés sur un livre ou une tasse de café. Il ne disait rien. Il n'avait pas besoin de le dire.Un soir, Élodie appela. Sa voix était tendue, presque haletante.— Thomas, j'ai des nouvelles de Sophie. Elle est à Paris. Je l'ai vue.— Où ?— Devant l'ancienne vi

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status