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Chapitre 4

last update Fecha de publicación: 2026-08-29 02:40:17

Le bureau que Morales & Co a loué pour la durée du séjour à Mexico occupe le vingt-et-unième étage d’une tour de verre sur Paseo de la Reforma, avec une vue qui plonge sur le Bosque de Chapultepec. Sarah y arrive chaque matin avant huit heures, un café à la main, et pendant les premières minutes, avant que le reste de l’équipe n’arrive, elle aime ce silence particulier des bureaux vides, celui qui précède toujours les tempêtes.

Ce matin-là, elle s’installe devant son ordinateur et sent, avant même d’ouvrir sa messagerie, que la journée sera différente.

Elle a raison.

— Bonjour, madame Morales.

Alejandro se tient dans l’encadrement de la porte, une valise à la main, une chemise froissée par le voyage, mais ce sourire qui ne se froisse jamais.

Sarah se lève si vite qu’elle manque de renverser sa tasse.

— Tu n’étais pas censé arriver demain.

— J’ai avancé mon vol. (Il pose la valise, s’avance vers elle.) Tu croyais vraiment que j’allais te laisser négocier seule contre ton ex-mari sans venir vérifier que tu vas bien ?

— Je vais très bien.

— Je sais. Je suis quand même venu.

Elle rit, se laisse embrasser, et pendant un instant, quelque chose se détend dans sa poitrine qu’elle n’avait pas remarqué être tendu.

Ils déjeunent ensemble dans un petit restaurant de la Condesa que Sarah aimait déjà, avant, dans une autre vie, un détail qu’elle garde pour elle. Alejandro commande en espagnol avec cet accent légèrement différent du sien, hérité de ses années passées entre Madrid et Miami, et Sarah l’observe faire, amusée, pendant qu’il négocie avec le serveur pour obtenir une table en terrasse malgré l’affluence.

— Tu es doué pour obtenir ce que tu veux, dit-elle quand ils s’installent enfin.

— C’est un compliment ou un reproche ?

— Ça dépend de ce que tu en fais.

Il sourit, verse de l’eau dans son verre avant le sien, un geste minuscule, presque rien, mais que Sarah a fini par remarquer avec le temps, cette façon qu’il a toujours eue de la faire passer en premier sans jamais le souligner.

— Comment s’est passée la réunion ? demande-t-il enfin, comme s’il attendait le bon moment pour poser la question.

— Bien. Compliqué. Ils sont sérieux, ils ont des moyens, mais notre offre est meilleure.

— Et lui ?

Sarah repose son verre.

— Rafael n’est qu’un concurrent parmi d’autres.

— Sarah.

Elle lève les yeux vers lui. Alejandro ne la juge pas, il ne l’a jamais fait, pas une seule fois depuis qu’elle le connaît, mais il a cette manière de poser les questions qui laisse entendre qu’il attend une vraie réponse, pas une formule de politesse.

— C’était étrange, admet-elle finalement. Le revoir. Pas douloureux. Juste… étrange. Comme regarder une photo de quelqu’un que j’ai été, sans être sûre de reconnaître cette personne.

— Il t’a dit quelque chose ?

— Il a essayé. Je ne l’ai pas laissé aller très loin.

Alejandro hoche la tête, mais quelque chose dans son visage se referme légèrement, un mouvement presque imperceptible que Sarah aurait pu manquer si elle ne le connaissait pas aussi bien.

— Ça va ? demande-t-elle.

— Oui. (Il sourit à nouveau, mais plus vite que d’habitude, comme s’il refermait une porte.) Je n’aime juste pas l’idée de cet homme dans la même pièce que toi.

— Tu n’as aucune raison de t’inquiéter.

— Je ne m’inquiète pas pour toi. Je m’inquiète pour lui.

Elle éclate de rire, et cette fois, la tension retombe complètement.

Ils se sont rencontrés à Miami, un soir d’octobre, dans un dîner organisé par un investisseur commun que Sarah avait accepté d’honorer de sa présence uniquement parce que Mateo avait insisté. Elle venait de fêter, seule, dans son appartement, avec une bouteille de vin qu’elle n’avait bue qu’à moitié, le premier anniversaire de son divorce.

Elle n’était pas dans son état normal, ce soir-là. Fatiguée d’une manière qui n’avait rien à voir avec le sommeil. Alejandro s’était assis à côté d’elle par hasard, ou du moins, c’est ce qu’elle avait cru pendant longtemps, avant de découvrir, bien plus tard, que rien chez Alejandro Navarro n’arrivait jamais complètement par hasard.

Il ne lui avait pas fait la conversation habituelle. Pas de compliments creux, pas de questions sur ce qu’elle faisait dans la vie pour évaluer son intérêt. Il lui avait simplement demandé, en la voyant fixer son verre sans le boire :

— Vous préférez qu’on parle, ou qu’on se taise ensemble ?

Elle avait choisi de se taire. Il était resté à côté d’elle pendant une heure, sans un mot de trop, et à la fin de la soirée, il lui avait tendu sa carte en disant simplement :

— Si un jour vous avez envie de parler, j’écoute bien.

Elle avait mis trois mois à l’appeler.

Quand elle l’avait fait, elle lui avait tout raconté, pas les détails, pas encore, mais l’essentiel : un mariage, un homme qui avait cessé de la voir avant de cesser de l’aimer, un divorce signé en une soirée. Alejandro n’avait jamais essayé de réparer quoi que ce soit chez elle. Il ne lui avait jamais dit qu’elle méritait mieux, ni qu’elle devait tourner la page, ni aucune de ces phrases que les gens prononcent quand ils veulent se sentir utiles sans avoir à écouter vraiment.

Il avait juste continué à être là.

C’est cela, plus que tout le reste, que Sarah a fini par aimer chez lui : il ne l’a jamais regardée comme une femme à sauver.

L’après-midi, de retour au bureau, Camila fait irruption avec un dossier sous le bras et cette expression qu’elle réserve aux nouvelles importantes.

— On a une opportunité, dit-elle en refermant la porte derrière elle. Le gouvernement de Quintana Roo vient de lancer un appel d’offres accéléré pour le complexe de Cancún. Version révisée, budget augmenté, délai de réponse raccourci à dix jours.

Sarah se redresse dans son fauteuil.

— Pourquoi accéléré ?

— Pression politique. Ils veulent un premier coup de pelle avant la fin de l’année, pour des raisons électorales, si tu veux mon avis cynique.

— Et Castillo International ?

— Ils sont dans la course, évidemment. Mais dix jours, c’est court pour eux aussi. Leur structure est plus lourde que la nôtre pour ce genre de décision rapide.

Sarah prend le dossier, le feuillette. Les chiffres sont ambitieux, mais réalisables, elle le sait avant même d’avoir terminé la première page, cette certitude presque physique qu’elle a développée avec l’expérience, ce sixième sens du bon projet.

— On y va, dit-elle.

— Mateo pense qu’on devrait attendre d’avoir plus d’informations sur les conditions exactes.

— Mateo a toujours peur qu’on aille trop vite.

— Mateo a souvent raison.

Sarah sourit, referme le dossier.

— Cette fois, on y va quand même. Prépare une réunion pour demain matin, toute l’équipe.

Camila hoche la tête, mais avant de sortir, elle s’arrête, la main sur la poignée.

— Sarah. Il y a autre chose.

— Quoi ?

— Rafael Castillo a appelé ce matin. Sur ta ligne directe, pas celle du standard. Il voulait te parler personnellement.

Sarah sent quelque chose se contracter dans sa poitrine.

— Qu’est-ce qu’il voulait ?

— Il n’a pas dit. Juste qu’il rappellerait.

Il rappelle en fin d’après-midi, alors que Sarah est seule dans son bureau, penchée sur les premières projections pour l’appel d’offres révisé. Elle reconnaît le numéro avant même de décrocher, elle ne l’a jamais supprimé de ses contacts, malgré les trois années écoulées, un détail qu’elle n’a jamais eu le courage d’examiner de trop près.

— Sarah Morales.

— C’est moi.

Sa voix, dans le combiné, a quelque chose de différent de celle qu’elle a entendue en personne. Plus basse. Plus hésitante.

— Qu’est-ce que tu veux, Rafael ?

— Te parler d’affaires. Rien de personnel.

— Je t’écoute.

— L’appel d’offres pour Cancún. Je sais que Morales & Co va y participer.

— Comment tu le sais déjà ? Il vient d’être publié il y a trois heures.

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