Stan se retrouva Place Clichy avec une centaine d’autres délinquants de droit mineur, vers cinq heures trente le dimanche matin, équipé de ses deux cannes et de plusieurs cachetons de morphine en réserve dans sa poche.
Bibi l’avait quitté la veille vers vingt-trois heures pour le laisser pioncer après avoir tout tenté pour reprendre contact avec le Mutant, sans succès. Ils se saluèrent avec leur traditionnel Pour André, mon pote ! et Bibi s’éclipsa par l’arrière de la maison pour rejoindre la sienne, à travers une série de passages secrets qu’ils s’amusaient à mettre en place dans les ruines, depuis des mois.
Stan reçu un SMS quelques minutes plus tard : « bien arrivé. T’as le bjr de Grigi et Malko », qu’il avait dû croiser autour des fûts.
Des camions de poubelles alignés les uns à la suite des autres éclairaient de leurs gyrophares orange les façades fermées des immeubles. Plus personne n’ouvrait ses fenêtres depuis deux semaines et certains magasins avaient été obligés de clore boutique : on ne pouvait plus accéder chez eux à cause des monticules jetés directement des étages sur les trottoirs par les riverains.
A cela s’était ajouté la grève des taxis et des bus, incapables de travailler dans ces conditions.
Dans certains quartiers, des équipes d’habitants s’étaient auto-formées pour nettoyer les artères principales, repoussant les immondices sur d’autres rues connexes et de méchantes échauffourées avaient éclaté avec les résidents de ces rues, pas contents du tout de voir doubler ou tripler la dose de merde déposée devant leur nez, sous le feu heureux des caméras TV.
On racontait que dans une rue du 9ème, une montagne de poubelles atteignait les fenêtres du 4ème étage, coupant en deux la rue pourtant large de 11 mètres ! Des riverains avaient découvert qu’une bande de gamins faisait grossir chaque nuit le tas pour voir s’ils seraient capables de dépasser le toit des immeubles. Sur une chaîne dédiée sur I*******m, qui avait bien fait rire Stan et Bibi la veille au soir, on voyait la progression de la montagne et les visages hilares de ces petits plaisantins. Plus d’un million de vues en une semaine : la consécration de l’idiotie !
Des jeunes marchaient dans la rue, éméchés par leur nuit passée en boîte. Les sex-shops véreux et les restos grecs poisseux tiraient petit à petit leurs rideaux de fer, balançant leurs sacs de bouffe pourrie sur un tas ou sur un autre. Partout dans la capitale, des sacs-poubelle s’entassaient jusqu’à créer des collines hautes de six ou huit mètres de haut parfois, couvertes de rats et de cafards.
Et les clébards à l’abandon, de plus en plus nombreux, éventraient et étalaient le contenu pourrissant partout sur les trottoirs et les rues.
Ça puait à en crever sur place.
Certaines routes avaient même dû être fermées, comme le boulevard Magenta ou Saint-Germain, la circulation devenant totalement impossible.
Bon nombre de Parisiens (et surtout de Parisiennes, avec leurs talons), glissaient sur l’épaisse couche de graisse qui recouvrait tout Paris. On voyait des gens à qui c’était arrivé, pleurer de dégoût et de honte à leur bureau, vomissant à plusieurs reprises à cause de l’odeur qu’ils trimbalaient sur eux.
Les éboueurs en grève qui réclamaient 21 % d’augmentation et un système de roulement d’horaires différent, ne bossaient plus depuis trois semaines. Le gouvernement, fidèle à ses idéaux depuis qu’il était arrivé au pouvoir, ne discutait pas et ne négociait rien.
Les éboueurs avaient éteint les usines et bloqué les dépôts.
La ville avait dû réquisitionner des anciens à la retraite pour rallumer les machines et faire intervenir la gendarmerie pour réussir à rassembler quinze foutus bahuts au total, au prix d’un affrontement épique qui et, pour une fois, avait éclipsé les unes dédiées à l’Épervier, hier matin.
A partir d’aujourd’hui et jusqu’à ce que l’affaire soit réglée, tous les condamnés non soumis à une peine de prison ferme étaient automatiquement assignés aux T.I.G. du ramassage des poubelles. La Peine Obligatoire par Défaut, qu’ils avaient appelée la P.O.D., Stan avait été un des premiers à en profiter. Supeeeeeeer ! On estimait qu’il faudrait entre 5 et 6 mois pour nettoyer la plus belle ex-ville du monde et au moins 5000 P.O.D. tournant 24 heures sur 24 par roulement pour y parvenir.
—
Bande d’enfoirés, hurla un type aussi large que Schwarzy dans Terminator 1, la justice a décidé que vous alliez récurer jusqu’aux dents les trottoirs puants de cette capitale de merde.
Il était à mi-chemin d’une montagne d’ordures, bien en vue au-dessus de tous les condamnés et mâchonnait un cigare en regardant des rats gros comme ses avant-bras grouiller autour de ses pieds équipés de rangers épaisses et usées.
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Et vous savez quoi les Bitos ! Ben vous allez les récurer jusqu’à ce que les demoiselles puissent se regarder dans les trottoirs pour se trouver toutes belles. Et si je trouve un putain de trottoir avec une glaire ou un chewing-gum pas enlevé, vous saurez ce que c’est que d’avoir Carlos Pète-la-Gueule sur votre dos.
Il haussa les épaules et joua des triceps.
—
Carlos Pète-la-Gueule, c’est moi. Je suis votre ange gardien et je suis le diable en personne. En fonction de comment vous travaillez, vous aurez affaire à l’un ou à l’autre. Vous choisissez. Et comme vous l’aurez compris, tas de cancrelats, rebuts de la société, délinquants à la mords-moi-le-nœud, péter la gueule, c’est mon truc, et plus je péterai vos petites tronches de minets avant midi, plus mon putain de steak bien sanglant que je m’enfilerai à 13 heures pétantes avec des frites bien grasses couvertes de ketchup pendant que vous remuerez la merde, aura de goût.
Une épaisse cendre de son cigare tomba dans les ordures et le feu prit instantanément.
Sans se démonter, il fit signe à un de ses hommes de rappliquer illico. Il y avait une cinquantaine de gars uniquement dédiés à l’encadrement des condamnés. C’était des matons, des gardiens de prisons crut comprendre Stan ; pas des flics.
—
Celui que je prends à fumer près de ces immondices, c’est direct la taule, okay ?
Son larbin lâcha une giclée de mousse pour éteindre le feu qui grimpait vite fait autour de son chef qui ne semblait pas s’en inquiéter pour deux sous.
—
Allez les tarlouzes, enfilez votre combinaison orange fluorescente qui se trouve sur la table en queue de convoi, pissez et chiez un dernier coup dans un des tas de merde qui vous entoure parce qu’après l’avoir mise, cette putain de combinaison orange, vous serez dans une sacrée putain de situation pour aller lâcher un Mexicain. Et fumer votre dernière clope parce qu’avant midi, le seul putain de goût que vous aurez dans la bouche, c’est celui de la chiasse des Parisiens entassée dans ces millions de sacs-poubelle éventrés. Une équipe de médecins – ce sont les gars en combi blanche avec un masque, que vous voyez là-bas, sera en fin de convoi. Si vous vous blessez, si vous vous ouvrez et même si ça n’a l’air de rien, foncez les voir pour qu’ils vous injectent une maxi-dose de machin protège-tout qui évitera que vous deveniez un zombie d’ici la nuit.
—
Vive Walking Dead ! hurla quelqu’un en se marrant dans le tas de P.O.D. qui écoutait le discours.
—
Voilà un monde qui m’irait bien, se marra le boss en descendant de son monticule.
Stan se dirigea vers la table lorsque Brutus l’interpella, les chaussures encore fumantes du feu provoqué avec sa cendre. Son cigare était éteint mais il continuait à le mâchonner.
—
Kross. C’est toi Kross ? Je reconnais ta tête de con !
—
On m’avait dit que j’avais un cul de jatte dans l’équi…
—
Je suis pas cul de jatte, mon…
—
TA GUEULE ! Si je veux que tu sois mon cul de jatte, t’es mon cul de jatte. Si je veux que tu sois une pute, t’es une pute. Si je veux que tu fasses ton boulot à 4 pattes, tu fais ton boulot à 4 pattes. Capice ?
—
Cul de jatte, t’es pas prêt de soulever un seul de ces putains de sacs de merde emballés avec une main sur une canne et ton gabarit d’Éthiopien des années 80.
—
Affirmatif, dit Stan, à moitié amusé par le style gros dur, à moitié inquiet de ce qui allait suivre.
—
Okay Cul de Jatte, on se comprend. Tu vas remonter l’allée de camions et monter dans le premier. Tu dirigeras les bahuts pour qu’ils entrent dans les ruelles et les rues trop petites, capice ? Tu vois une ruelle, tu descends, tu guides avec tes bras et tes mains et même tes putains de cannes pour que le cul du bahut défonce pas la piaule d’un couple qui dort peinard.
Il venait de rafler le poste à planque.
—
Si on klaxonne deux fois, c’est pour toi.
—
Si on klaxonne une fois ou trois fois, c’est pas pour toi.
—
Allez, dégage de ma vue, Cul de Jatte !
Stan remonta l’allée après avoir enfilé sa combi.
—
Salut, moi c’est Cliff !
Stan serra la pince d’un grand black qui avait une bonne tête de repris de justice après avoir pris place sur le siège passager du camion en tête de convoi. Cliff était le conducteur.
—
Tu t’en fous de connaître mon vrai nom, pas vrai mon frère ? Donc, pour toi et pour les autres, c’est Cliff.
—
Grave ! acquiesça Stan en tapant son poing contre celui de Cliff. Moi, c’est Stan.
—
C’est kif-kif, mon frère. Je te pose pas de question, tu fais pareil.
Cliff hocha du chef avec respect. Il semblait aux anges.
Un coup de sifflet retentit. Cliff enclencha la première. C’était parti pour une journée bien pourrie.
—
T’as quoi aux guibolles, frérot ? Un accident ?
—
Une neuropathologie centrale dégénérative. C’est le nom savant pour dire que les dizaines de docs et de profs que je vois depuis que je suis en âge de marcher savent pas ce que c’est. Une de ces nouvelles maladies apparues à cause de la pollution, des produits chimiques qu’ils mettent dans la bouffe, de l’invention du plastique, du micro-ondes, de Tchernobyl, un peu de tout ça. Un cocktail à la gloire de notre merveilleux monde !
Pendant une heure, tout se passa bien. Ils avançaient au ralenti. Dans les rétros, Stan voyait ses congénères courir dans tous les sens et jeter dans les broyeuses un nombre de sacs inconcevable.
D’autres récuraient les trottoirs avec des machines à vapeur bouillante ; d’autres ramassaient avec une pince à main tous les petits trucs qui restaient sur la chaussée ; d’autres rinçaient avec des jets d’eau à haute pression le bitume. Les derniers aspergeaient tout d’insecticides infectes.
En tant que voiture de tête, c’était à eux de s’engouffrer dans la première impasse venue.
Elle était à droite, pas plus large que le camion.
—
Je vais te diriger, dit Stan en descendant avec ses cannes.
C’était son job. A grand coup de gestes droite-gauche, il réussit à faire entrer le bahut dans la ruelle, à l’envers, pour que la broyeuse soit du côté des ordures. De chaque côté du camion, il y avait tout juste la place pour se glisser.
De l’autre côté de la ruelle – qui devait faire trente mètres à peine –, une bonne grosse bite en béton empêchait les voitures de rentrer.
Dans les murs, entre les collines de poubelles, il y avait des sorties de secours pour des boîtes à cul, des sorties anti-feu pour des immeubles, des portes de cave, des entrées d’appartements sous-terrains.
Cliff descendit du camion et s’éloigna dans l’avenue.
—
Tu fais quoi ? cria Stan, éberlué de le voir se casser.
—
Je reviens tout de suite, je vais vérifier un truc, hurla à son tour Cliff qui disparut pour de bon.
Dans les interstices entre le camion et les murs des immeubles, il vit les ramasseurs d’ordures continuer leur chemin sans le rejoindre, comme si la ruelle n’existait pas.
C’était quoi ce délire ? Il faisait encore nuit. Il était seul.
Un pressentiment désagréable le saisit des pieds à la tête. Un vrai pressentiment.
Il s’apprêtait à rejoindre l’avenue pour savoir ce qui se passait en avançant d’un pas, pour comprendre pourquoi personne ne venait nettoyer ici, lorsqu’une porte donnant sur les caves, juste à la hauteur du cul du camion, s’ouvrit d’un coup.
Des serpents surgirent par milliers, rampant dans la mélasse. Il y en avait des petits et des fins mais aussi d’énormes bestiaux du genre boas ou des trucs dans le genre. Il y en avait des tonnes, des milliers, qui se glissaient dessus et s’entremêlaient et ils commençaient à se diriger vers lui, comme une rivière qui suit un lit invisible pour rejoindre l’océan. Ils ne se dispersaient pas, ils coulaient.
Il était tétanisé, totalement incapable de bouger.
Les serpents se glissaient les uns sur les autres et avançaient, avançaient, avançaient vers lui, se mélangeant comme des spaghettis en rampant, leur langue sifflant à chaque fois qu’ils montraient leurs crocs et on aurait presque dit une mélodie, une chanson.
Surgit alors de la porte une moto de course, un monstre étincelant qui devait pouvoir atteindre les 300 km/h, dont le moteur rugit par à-coups furieux à chaque mouvement de poignée.
La fille qu’il avait vue dans son rêve, avec sa tenue de cuir intégrale et ses épaisses couettes bleues – qui s’était envolée aux derniers étages de son monde onirique avec une certaine grâce – pilotait l’engin. Elle avait toujours ses gants en acier couverts au niveau de chaque phalange de pointes en métal épaisses et longues, de véritables armes pour tuer.
Elle lui tendit un casque et passa la première d’un coup de pied ferme :
—
Monte ! Vite ! Ils vont arriver !
Les serpents se séparèrent pour lui créer un sentier jusqu’à elle.