LOGINVandor courait.
Ses pas résonnaient dans les couloirs du château tandis que derrière lui, des voix s’élevaient, mêlées au cliquetis des armes. Il ne se retourna pas. Il savait déjà ce qu’il verrait : des gardes obéissant à des ordres qu’ils n’avaient pas choisis. L’écurie surgit devant lui, basse et massive, dissimulée dans l’ombre des remparts. À l’intérieur, l’odeur du foin humide et du cuir usé l’enveloppa aussitôt. Les chevaux s’agitèrent à son approche, frappant le sol de leurs sabots, renâclant avec nervosité. Puis il le vit. Un étalon noir. Imposant. Immobile. Sa robe semblait absorber la lumière, comme si l’obscurité s’était matérialisée sous forme de chair et de muscle. Ses flancs étaient puissants, sa posture fière, presque royale. Et surtout… il le regardait. Vandor s’arrêta net. Quelque chose, au fond de lui, répondit à cet appel silencieux. Le pacte pulsa doucement, non pas dans la douleur cette fois, mais dans une étrange reconnaissance. — Toi…, murmura-t-il. Des cris retentirent au loin. Vandor n’hésita plus. Il s’approcha lentement, la main tendue. L’étalon ne recula pas. Lorsqu’il posa sa paume brûlante contre son encolure, une chaleur familière le traversa. Comme un souvenir partagé. Il arracha une bride à un crochet, se hissa sur son dos d’un geste sûr. Au même instant, des silhouettes armées apparurent à l’entrée de l’écurie. — Là ! cria l’un des gardes. L’étalon se cabra, puissant, impressionnant, puis s’élança avant même que Vandor n’ait eu à le presser. Les portes volèrent presque sous l’impact de leur passage. Ils galopèrent. Le vent fouettait le visage de Vandor tandis que le château disparaissait derrière eux. Les sabots frappaient la terre à un rythme effréné, avalant la distance avec une facilité surnaturelle. Les gardes suivaient. Trop près. — Tiens bon…, souffla Vandor, sans savoir à qui il s’adressait vraiment. La forêt sombre les engloutit. Les branches griffaient l’air, les racines tentaient de les faire chuter, mais l’étalon filait avec une assurance troublante, comme s’il connaissait chaque détour, chaque passage secret. Derrière eux, les voix s’estompèrent peu à peu. Enfin, le silence. Vandor mit pied à terre dans une clairière étroite, dissimulée par des arbres serrés. Le cheval soufflait calmement, à peine marqué par la fuite. — On est en sécurité… pour l’instant. Il posa une main sur l’encolure de l’étalon. Celui-ci tourna lentement la tête vers lui. Et Vandor se figea. Les yeux du cheval n’étaient pas noirs. Ils étaient verts. D’un vert profond, lumineux, exactement comme ceux de Cecilia. Le pacte pulsa violemment. Une chaleur familière envahit sa paume, et une présence s’imposa à son esprit. Pas une voix. Pas une vision. Un sentiment. Je t’ai trouvé. Vandor recula d’un pas, le souffle court. — Cecilia…, murmura-t-il. Le regard de l’étalon ne vacilla pas. Il n’y avait ni peur ni agressivité. Seulement une étrange certitude. Une promesse muette. Les souvenirs affluèrent : son sourire au moment du pacte, la façon dont elle parlait de liens invisibles, de formes que pouvait prendre une volonté ancienne. Ce cheval… Ce n’était pas un hasard. — Est-ce toi qui m’as envoyé… ? demanda-t-il à voix basse. Le pacte répondit par un battement lent, apaisé. Vandor comprit alors que Cecilia n’était peut-être jamais partie. Qu’elle agissait encore, à travers d’autres formes, d’autres yeux. Et que cet étalon noir était plus qu’une monture. Il était un guide. Ou un avertissement. Vandor posa son front contre celui du cheval. — Alors emmène-moi là où je dois aller. Dans l’ombre de la forêt, deux regards verts brillèrent un instant… puis disparurent avec eux…Ils marchèrent encore un moment, jusqu’à ce que Cecilia s’arrête enfin.Entre deux grands chênes aux racines emmêlées, un repli naturel s’ouvrait, dissimulé par des fougères épaisses et des branches basses. L’endroit était étroit, sombre, presque invisible à qui ne savait pas où regarder.— Ici, dit-elle simplement.Vandor hocha la tête et laissa tomber son sac au sol. La fatigue le rattrapa d’un seul coup. Il s’affala contre un tronc, laissant échapper un soupir long, lourd, comme s’il déposait enfin le poids de la journée.Cecilia ouvrit son petit sac de cuir.Vandor l’observait du coin de l’œil lorsqu’elle en sortit… une couverture épaisse, propre, étonnamment douce pour un objet censé tenir dans un sac aussi minuscule.Il esquissa un sourire.— Sérieusement… ça ne cessera jamais de me surprendre, dit-il. Et je crois que ça commence même à me faire rire.Cecilia ne sourit pas.Elle déplia la couverture avec soin, concentrée, presque grave, comme si chaque geste devait être parfaite
Ils marchaient depuis longtemps.La forêt les avait engloutis de nouveau, mais cette fois sans poursuite immédiate. Les pas de l’étalon résonnaient doucement sur la terre humide, puis finirent par s’estomper lorsqu’ils mirent pied à terre. Désormais, ils n’étaient plus que deux silhouettes avançant côte à côte, séparées par un silence lourd.Ils ne se parlaient pas il écoutait juste le silence. Le calme. Pourtant, tout se disait dans l’air entre eux. La proximité, la fuite, le pacte encore vibrant sous la peau de Vandor. Chaque mouvement de Cecilia était ressenti, chaque respiration perçue.Finalement, ce fut elle qui rompit le silence.— Henri ne cherche pas à me récupérer, dit-elle sans le regarder. Il cherche à me détruire.Vandor ralentit légèrement, tournant sa tête vers elle.— Il m’a volé une grande partie de mes pouvoirs, poursuivit-elle. Pas seulement ma longévité… mais ce que j’étais. Ce que je pouvais devenir. Ce n’était pas de l’amour. Pas vraiment. L’amour ne prend pas. I
Le monde sembla se contracter autour d’eux.Vandor sentit quelque chose changer au moment précis où son poing s’abattait. Une chaleur nouvelle, différente de la colère brute. Plus fluide. Plus vaste. Comme si une présence venait de se glisser dans son souffle. Cecilia le sentit aussi. Elle se tourna vers lui, les yeux brillants d’une lueur verte plus intense qu’auparavant. — Vandor, dit-elle d’une voix ferme. Fais-moi confiance. Le second garde leva sa lance, prêt à frapper. Vandor hésita une fraction de seconde. Une seule. Puis il lâcha prise. Il recula d’un pas, instinctivement, sans comprendre pourquoi. À cet instant précis, le pacte pulsa violemment — non pas comme une brûlure, mais comme un lien qui s’ouvrait. Cecilia avança. Elle leva la main, paume ouverte, et prononça une formule à voix haute. Les mots étaient anciens, chantants, presque impossibles à suivre. Ils semblaient glisser entre les arbres, se répercuter dans la forêt elle-même. L’air vibra. Un souffle invi
Vandor n’écoutait plus vraiment.Les mots de Cecilia continuaient de résonner en lui, mais ils n’avaient plus de forme. Seulement un poids. Une fatigue profonde, écrasante. Comme si chaque vérité révélée avait arraché un morceau de ce qu’il lui restait.Il recula lentement.— J’en ai assez, dit-il enfin.Sa voix était basse, rauque, mais étrangement calme.Cecilia leva les yeux vers lui.— Vandor…— Non, l’interrompit-il. Je ne veux plus savoir. Ni ce que je suis pour lui. Ni ce que je suis pour toi.Il passa une main sur son visage, comme pour chasser une douleur invisible.— Toute ma vie, j’ai été seul. Sur les routes. Sur les champs de bataille. Dans mes choix. Et c’est très bien ainsi. C’est la seule chose que je sache faire.Le pacte pulsa, mais il l’ignora.— Je ne veux pas être une arme, poursuivit-il. Ni un appât. Ni un lien entre deux monstres immortels.Ces mots frappèrent Cecilia de plein fouet. Elle ne répondit pas.Vandor se tourna vers la porte.— Je pars.Il l’ouvrit et
Cecilia retira doucement la main de celle de Vandor. Le silence s’étira entre eux, lourd, presque sacré. Puis elle parla.— Henri n’a pas toujours été ce monstre.Vandor ne répondit pas. Il sentait que chaque mot à venir allait s’ancrer profondément en lui.— Avant d’être roi… il était mon amant.Elle détourna le regard, comme si la maison elle-même devenait soudain trop étroite.— Nous nous aimions avec une violence que peu d’êtres peuvent comprendre. Une passion dévorante, dangereuse. Nous étions deux flammes qui refusaient de s’éteindre. Ensemble, nous avons exploré des savoirs interdits. Des rituels anciens. Des promesses d’éternité.Le pacte pulsa, lentement.— J’avais trouvé un moyen, poursuivit-elle, d’étirer la vie au-delà de ses limites. Pas une immortalité vide… mais une longévité nourrie par le désir, par la passion, par l’intensité d’exister. Ce sort exigeait un prix. Toujours.Elle serra les poings.— Quand Henri est devenu roi, quelque chose a changé. Le pouvoir ne lui s
L’étalon ralentit sans que Vandor ne lui en donne l’ordre. Les arbres s’écartèrent légèrement, laissant apparaître une clairière familière. Trop familière. Une maison de bois sombre y reposait, presque dissimulée par la végétation, comme si la forêt elle-même cherchait à la protéger.Vandor fronça les sourcils.— Non… murmura-t-il.Il était déjà passé par là. Une fois. Il y a longtemps. Avant la guerre. Avant le pacte. Avant tout. Le cheval s’arrêta devant la porte. Le pacte pulsa doucement, presque avec insistance.— Pourquoi ici ? demanda Vandor à voix basse. Qu’est-ce qu’elle veut encore de moi ?La porte s’ouvrit. Cecilia se tenait là.Elle portait une robe sombre at avec des bordures en dentelle mais qui épousait sa silhouette avec une précision troublante. Ses cheveux noirs tombaient librement sur ses épaules, et ses yeux verts. Les mêmes que ceux de l’étalon et se posèrent sur Vandor avec une intensité qui lui coupa le souffle.Ils se regardèrent sans parler.Quelque chose vibr







