LOGINMiaLa force est un chant dans mes veines. Une symphonie d’ombre et de vie volée qui résonne à chaque pas sur le trottoir luisant de pluie. La ville nocturne n’est plus un labyrinthe hostile. C’est un livre ouvert, dont je perçois maintenant les pages vibrantes. Les battements de cœur derrière les murs, la chaleur des corps endormis, le souffle chaud des bouches d’aération… C’est un banquet de sensations. Dorian marche à mes côtés en silence, mais son silence même est parlant. Il est l’observateur, le gardien, le témoin de cette métamorphose.— Tu ressens la différence, n’est-ce pas ? sa voix fuse, plus basse que le vent. Le monde après. Il n’est plus jamais le même.Je hoche la tête, incapable de trouver des mots. Après. Il y a un avant, qui est déjà un rêve lointain et pâle. Et il y a maintenant. Le goût de l’homme Paul, son nom m’est venu dans le sang, un éclat de mémoire qui n’était pas la mienne est encore un écho doux-amer sur ma langue. Je lèche mes lèvres, un geste presque inc
MiaJe ne veux pas être une bête qui se gave dans un entrepôt. Je ne veux pas que sa peur soit le sel de mon premier repas.Je fais un pas en arrière, haletante, comme si je venais de courir un marathon. Mes canines ralentissent leur pulsation douloureuse.— Non, dis-je, la voix rauque. Pas comme ça.Dorian bouge enfin. Un éclair de surprise, puis de respect, passe dans son regard.L’homme, sentant un changement, redouble de prières.Je m’agenouille devant lui, à sa hauteur. Je pose une main, froide, sur son épaule. Il tressaille violemment.— Écoute-moi, dis-je, en forçant un calme que je suis loin de ressentir. Tu vas t’en sortir. Mais tu dois coopérer. Tu as faim ? Soif ?Il hoche la tête, incapable de parler.— Je vais te donner à boire. Et toi, tu vas me donner à boire. Un échange. Pas une prédation. Un échange.Je regarde Dorian. Il comprend. Il disparaît dans l’ombre et revient avec une bouteille d’eau et un morceau de pain. Il les pose à côté de moi. Je défais les liens de l’h
MiaLa conscience de ma soif est devenue une seconde respiration, une basse continue sous la symphonie de mes sens aiguisés. Elle ne gronde pas encore, elle veille. Dorian la surveille avec moi, ses yeux dorés traquant la moindre fluctuation dans mon contrôle encore neuf.— Tu ne peux pas te nourrir de moi indéfiniment, dit-il un soir, alors que nous marchons dans les ruelles désertes du vieux quartier. Son sang a scellé le lien, il a lancé la transformation, mais il ne peut pas être ta subsistance. C’est un cordon ombilical qu’il faut couper. Bientôt.Je hoche la tête, comprenant la logique. Mais une peur froide se tord dans mes entrailles. Le sang dans la coupe était une abstraction, un rituel. L’acte lui-même… l’acte de prendre, de percer, de boire à la source même d’une vie… c’est une autre frontière à franchir.La lune décroît. Ma propre faim s’accroît, subtilement. Elle se teinte d’une nuance différente. Ce n’est plus seulement un besoin physiologique. C’est une curiosité, une a
MiaEt la douleur. Elle est partout. Elle est le déchirement de chaque cellule, la réécriture de mon ADN à vif. Mes os craquent, se densifient, se subliment. Mes sens se dilatent jusqu’à devenir une torture. La lumière de la lune est une lance blanche qui me transperce le crâne. L’odeur de la forêt est un assaut chimique.Je m’effondre sur le sol, le corps secoué de spasmes incontrôlables. Je suis un feu d’artifice de douleur et de sensations, un néant en train de naître.À travers le déluge, une voix. Froide, claire, un fil d’argent dans la tempête de mes hurlements intérieurs.— Tiens bon. Ne lutte pas. Laisse-le faire. Laisse-toi faire. Je suis là.Dorian. Sa main est sur mon dos, un point de pression fixe, une balise. Je m’y accroche de toute la force de mon esprit en lambeaux. Je me noie dans le tsunami de ma propre métamorphose, et il est le rocher.Les heures passent, ou peut-être des siècles. Le temps n’a plus de sens. Il n’y a que le cycle de la douleur, une vague monstrueuse
MiaJe suis debout au centre de la clairière, pieds nus sur la terre humide. La lune, pleine et lourde, perce la voûte des nuages en fuite. Elle éclaire la scène d’une lumière d’argent froid, coupante. Chaque brin d’herbe est une lame luisante. Chaque souffle de vent porte une senteur précise, écrasante : la mousse, la sève des pins, le métal de l’orage récent, et lui. Dorian. Son parfum de nuit ancienne et de pierre froide est l’ancre à laquelle je m’accroche.Trois mois de silence, de lutte, d’apprentissage. Trois mois à sentir ce nouveau moi grandir dans les limbes de la soif. Ce soir, le limbe se déchire.Je ne porte qu’une simple robe de lin blanc, un linceul volontaire. La toile rêche me rappelle que je suis encore chair, encore vulnérable. Pour quelques heures encore.Dorian émerge de l’ombre des arbres. Il est vêtu de noir, son visage un masque de gravité parfaite. Dans ses mains, il tient un gobelet d’argent ancien, aux reflets ternis par le temps.— Tu es sûre ?Sa voix est
MiaJe me lève, titubante, les mains tremblantes. Je me dirige vers la cuisine, je bois avidement au robinet. L’eau est fade, inutile, elle glisse sans apaiser. Je la vomis presque aussitôt.Dorian est là en un instant. Il a dû sentir le tsunami de mon besoin. Il me retient les cheveux pendant que mon corps se rebelle.— Ça va passer, chuchote-t-il. C’est la première vague. Il faut la traverser.— Je… je veux quelque chose que je ne peux pas nommer, je sanglote, recroquevillée sur le sol carrelé, froid contre ma joue brûlante.— Je sais.Il ne me propose pas son sang. Ce n’est pas encore l’heure. Ce serait trop tôt, trop dangereux. Au lieu de cela, il s’assoit par terre, me prend dans ses bras et me berce, murmurant des mots dans une langue ancienne et oubliée, une berceuse pour les morts-vivants. Sa froideur est un baume contre la brûlure interne. Sa présence constante est le seul rempart contre le vertige.La crise dure des heures. Elle finit par s’estomper, me laissant vidée, tremb







