Mag-log inRonanLe sixième sceau tombe à midi, alors que nous atteignons la Brèche.La Brèche est l'endroit où le monde est le plus mince, une vallée morte aux confins du Nord, que les cartes anciennes nomment la Porte. Nous y sommes entrés à l'aube, quatre-vingt-dix mille, et la vallée nous a avalés tous, et elle n'a pas l'air plus pleine, parce que la vallée n'est pas une vallée : c'est une bouche.Et à midi, le ciel s'éteint.Pas la nuit. La nuit, je la connais, la nuit est une vieille amie, la nuit est douce et pleine de voix. Ce qui tombe sur la vallée à midi n'est pas la nuit : c'est la Nuit. Le ciel devient noir d'un coup, comme une torche qu'on souffle, et les étoiles qui apparaissent ne sont pas les nôtres, ce sont des étoiles d'ailleurs, froides, mauvaises, rangées selon des constellations qui blessent les yeux. Et la Lune, notre Lune, reste accrochée dans ce ciel noir comme une lanterne dans un puits, et elle brille de toute sa force, e
CassianJ'arrive à Havreclair avec l'armée de l'Est et le cœur serré, et c'est Lyra qui le dit tout haut, sur la route, en regardant le ciel :— Le ciel est faux.Elle a raison. Le ciel est faux depuis une lune. Pas noir, pas encore : faux. Les étoiles sont au bon endroit mais leur lumière arrive fatiguée, comme une voix qu'on entend à travers un mur. Et la Lune, notre Lune, la mère de tout ce que je suis, a un liseré gris sur son bord inférieur, mince comme une lame, qui grandit chaque nuit. Le sixième sceau qui tient. Jusqu'à quand.Je n'ai pas hésité une seconde. La lettre d'Arya est arrivée aux marches un matin, courte, sans fioritures, écrite de sa main : Cassian. Le monde a besoin de toi une dernière fois. Apporte tout ce que tu as. Et Lyra, debout derrière mon épaule, a lu la lettre, et elle a dit une seule phrase :— On lève tout.On a levé tout. L'armée de l'Est au complet, les compagnies franches des marches,
Arya Nous avons trois lunes. Le sixième sceau tiendra trois lunes, disent les calculs des anciens et les murmures de Ronan. Trois lunes pour transformer trois adolescents en ce que la prophétie exige. Trois lunes pour faire ce qu'aucune mère ne devrait avoir à faire : rendre ses enfants assez forts pour survivre à ce qu'elle aurait voulu leur épargner. Nous les préparons ensemble, Dorian et moi, comme nous n'avons jamais rien préparé, même la guerre. La guerre, c'était des armées. C'est de nos enfants qu'il s'agit. Kael s'entraîne à l'aube, et son entraînement n'est pas celui qu'on croirait. Pas l'épée, il est déjà la meilleure lame de sa génération, ses instructeurs l'ont dit publiquement avec ce mélange de fierté et de vertige. Non. C'est moi qui entraîne Kael, et je lui enseigne le Fer. Pas le fer des lames : le Fer de la prophétie, celui qui tient. — Tiens, dis-je, et nous sommes sur la plaine d'entraîne
Arya— Non.Le mot tombe dans la salle du Conseil comme une hache dans un billot. Les anciens tressaillent. Dorian se fige à ma droite. Mes enfants me regardent, et je vois dans leurs yeux qu'ils s'y attendaient, qu'ils m'ont entendue le dire avant que je l'aie dit, parce qu'ils me connaissent comme je me connais.— Maman...— Non, Ronan. Je me lève. Vous avez quinze ans. Quinze ans. Vous êtes mes enfants. Je vous ai portés dans la neige, je vous ai tenus contre moi pendant que le monde hurlait la guerre dehors, j'ai tué pour vous, j'aurais tué des dieux pour vous, et il se trouve que la question va peut-être se poser. Alors non. On trouvera une autre voie. Il y a toujours une autre voie.— Il n'y a pas d'autre voie, dit Dorian.Je me retourne vers lui. Lentement. Et je vois sur son visage la chose que je redoutais le plus au monde : pas le désaccord. La certitude. Mon compagnon, mon lié, mon roc, a déjà lu la prophétie
AryaLa prophétie se trouve dans les archives du Cercle de Pierre, et il a fallu sept jours à Ronan et aux anciens pour la déterrer, la déchiffrer et la traduire, sept jours pendant lesquels le sixième sceau a tenu bon et où chaque nuit, les cauchemars de mes enfants sont devenus plus nets, plus précis, plus affamés.Les archives ne sont pas des parchemins. Ce sont des pierres. Douze pierres noires, dressées en cercle dans une cave oubliée sous la colline sacrée, couvertes de signes que seul le dernier oracle aurait pu lire d'un coup d'œil. Ronan les lit autrement : il pose ses mains dessus, et les ombres des pierres, les plus vieilles ombres du monde, lui racontent.Il revient de la cave le septième soir, et son visage a vieilli de dix ans en une semaine. Il demande que toute la famille se réunisse. Et Mère Sanna. Et les anciens du Conseil. Il demande même que la petite Séléna soit là, parce que, dit-il, elle fait partie de la prophétie, même si
Arya L'oracle meurt trois jours plus tard, en dormant, dans la chambre d'honneur du palais, comme il l'avait annoncé. Avant de s'éteindre, il me fait appeler, seule, et il me dit une dernière chose : — La guerre contre Malachar n'était qu'un prélude. Vous le savez, maintenant. Mais retenez ceci, Luna : un prélude, ça sert à quelque chose. Ça apprend au monde à se battre. Vous avez gagné la répétition. La première représentation arrive, et cette fois, l'enjeu n'est pas une couronne ni une loi. C'est le monde entier. Il meurt. Nous l'enterrons avec les honneurs d'un roi, sous la colline sacrée, à côté de l'endroit où le bûcher de Soren avait brûlé, parce que les gardiens de la mémoire méritent de dormir à côté de ceux qu'on se souvient. Et puis nous faisons ce que ma famille fait toujours : nous nous asseyons, tous ensemble, et nous regardons la vérité en face. C'est le soir, dans la maison de p







