LOGINLe soleil n’avait pas encore atteint son zénith quand deux gardes frappèrent violemment à ma porte.
— L’Alpha t’attend, dit l’un d’eux d’une voix sèche.Mon ventre se serra aussitôt. Depuis les murmures de mort entendus dans la nuit, je vivais dans un état d’alerte permanent. Chaque pas, chaque ombre, chaque souffle de vent me paraissait porteur de menace. Mira voulut protester, ses lèvres s’ouvrant déjà sur une supplique, mais je lui lançai un regard suppliant.— Reste ici. Je reviendrai, murmurai-je.Elle me serra la main une dernière fois, ses doigts crispés autour des miens, ses yeux brillants d’inquiétude. Puis les gardes me séparèrent d’elle, et je fus poussée dehors.Le chemin jusqu’à la clairière me sembla interminable. Chaque pas m’enfonçait un peu plus dans l’étau invisible des regards. Lorsque nous atteignîmes enfin le centre du village, je vis que la meute entière s’était déjà rassemblée. Le cercle était serré, compact, leursLe décret fut affiché à l’aube. Pas proclamé. Pas crié. Pas même discuté. On l’avait cloué au grand panneau, là où l’on annonçait autrefois les patrouilles, les unions, les naissances. Un geste sec, administratif, presque propre. Comme si une décision pouvait être aseptisée simplement parce qu’on la rédigeait avec des mots froids. Je le vis de loin, avant même d’en lire une ligne. La foule autour du panneau ne murmurait pas comme d’habitude. Elle ne commentait pas. Et mon corps le comprit avant mon esprit : ce n’était pas une annonce. C’était une lame. Je m’approchai lentement. Les phrases étaient neutres, élégantes, presque raisonnables : Réaffectation temporaire des ressources de protection. Réorganisation des rondes. Suspension de certains privilèges non essentiels. Je sentis mon estomac se contracter. Privilèges. Comme si être protégé la nuit, être escorté aux frontières, recevoir des soins en priorité quand on saigne… relevait du confort. Comme si la sécurité étai
Le silence ne dura pas. Il explosa. — La Lune s’est obscurcie ! — Ce n’est pas possible ! — C’est un présage ! Les voix jaillirent de toutes parts, se chevauchant, affolées. Certains reculaient comme si j’étais devenue contagieuse. D’autres s’agenouillaient, pris d’une ferveur soudaine. La meute ne regardait plus les anciens. Elle me regardait moi. Je restai à genoux au centre du cercle, le souffle court, la tête bourdonnante. Mon corps tremblait, non de faiblesse, mais d’un déséquilibre nouveau. Comme si quelque chose en moi cherchait encore sa place. La lumière avait disparu. Ou plutôt… elle s’était tue. — Reprenez-vous ! tonna Eldric. Sa voix claqua, mais elle n’avait plus la même autorité. Les regards hésitaient avant de revenir vers lui. Certains ne le regardaient même plus. — Ce n’est qu’une réaction temporaire ! poursuivit-il. Le Voile n’est pas achevé. La Lune— — La Lune s’est couverte, coupa une voix dans la foule. Ça n’est jamais arrivé. Un ancien plus jeune, l
L’aube ne vint pas avec la lumière. Elle arriva lourde, grise, et étouffée par un ciel bas. Comme si la Lune refusait de céder sa place au soleil. Silverpine se réveilla dans un silence inhabituel, presque religieux. Même les oiseaux ne chantaient pas. On vint me chercher avant que je ne sois prête. Deux gardes, muets, évitaient mon regard. Ils ne me touchèrent pas, mais leur présence suffisait à me rappeler que je n’étais plus libre depuis longtemps. Je marchai entre eux, pieds nus sur la terre froide, le ventre creusé par le jeûne, l’esprit étrangement calme. La clairière était déjà préparée. Le cercle de pierre avait été nettoyé. Les anciennes runes, gravées depuis des générations, luisaient d’une pâle lueur argentée. Des torches brûlaient lentement, sans crépiter, comme si le feu lui-même retenait son souffle. La meute était là. Tous. Des guerriers aux anciens, des dominants aux omégas. Même les enfants, perchés derrière les adultes, observaient en silence. Je sent
Je n’avais jamais craint la nuit. Je l’avais traversée cent fois, parfois seul, parfois à la tête de guerriers couverts de sang. J’avais senti ses odeurs, écouté ses murmures, compris ses pièges. La nuit avait toujours été un territoire que je maîtrisais. Mais cette nuit-là… La nuit ne m’obéissait plus. Elle m’observait. Je restai immobile devant la cabane de Lyra longtemps après que son cri se fut éteint. Le silence qui suivit n’était pas apaisant. Il était chargé. Lourd. Comme un souffle retenu trop longtemps. Les gardes n’osaient pas parler. Ils sentaient, eux aussi, que quelque chose venait de se fendre — pas dans l’air, mais dans l’ordre même de Silverpine. Elle m’avait regardé sans peur. Pas avec défi. Pas avec soumission. Avec une vérité nue, tranchante. Si je reste… ils me détruiront. Je serrai les poings jusqu’à sentir la douleur m’ancrer dans le réel. Je savais que c’était vrai. Le Rite du Voile n’avait jamais été un test. Pas vraiment. Il avait toujours été un
La deuxième nuit commença sans avertissement. Il n’y eut ni tambours, ni incantations, ni pas dans la nuit. Rien pour me préparer. Rien pour me prévenir. Seulement cette sensation sourde, persistante, que quelque chose s’était mis en mouvement sans moi. Je n’avais pas mangé depuis plus de vingt-quatre heures. Mon corps était vidé, fragile, presque étranger. Mes membres me semblaient trop lourds, mes gestes ralentis, comme si je me mouvais dans de l’eau froide. Mais ce n’était pas la faim qui me rongeait. C’était l’attente. Cette certitude oppressante que le Voile ne dormait pas. Qu’il observait. Qu’il mesurait. La lumière sous ma peau ne s’était pas éteinte depuis la veille. Elle n’explosait pas. Elle ne brûlait pas. Elle observait. Je restai assise contre le mur de la cabane, les genoux repliés contre ma poitrine, les bras serrés autour de mes jambes maigres. Chaque battement de mon cœur résonnait trop fort, trop lentement. Même l’air semblait plus dense, plus
La cabane était silencieuse.Pas le silence ordinaire de la nuit, peuplé de bruissements, de craquements et de souffles lointains. Non. Un silence épais et artificiel.C'etait comme si quelqu’un avait posé un voile sur Silverpine elle-même. On pouvait presque sentir que la forêt elle-même tenait sa respiration. Et ce que je sentais en particulier, c'était les gardes dehors. Je ne les voyais pas, mais leur présence pesait sur ma poitrine, constante, oppressante. Ils ne surveillaient pas seulement mes gestes. C'était mon existence entière qui les intéressaient. Le jeûne avait commencé à l’aube.Au début, la faim avait été supportable. Maintenant , il s'agissait d'un vide sourd, presque familier. Mais à mesure que la journée avançait, ce n’était plus mon ventre qui protestait. C’était autre chose. Une tension profonde, nichée sous ma peau, dans mes os, dans mon sang. Comme si quelque chose, privé d’ancrage, cherchait une issue. Je m’assis sur la paillasse, ramenant mes genoux contre







