LOGINCarlaLe lendemain, dix heures. L'équipe est réunie dans la salle, autour de la grande table du brief. Le soleil entre par la verrière, éclaire les visages, les rides de fatigue, les regards méfiants. L'air est épais, chargé d'électricité. On sent que ça va être tendu.Laura croise les bras. Son mâchoire est serrée. Elle a bossé des années pour ce restaurant. Elle a vu des critiques entrer et sortir. Mais jamais un critique n'a dormi au-dessus de sa cuisine. Jamais un critique n'a partagé le lit de sa cheffe.Nico pianote sur son carnet. Il ne lève pas les yeux. Il fait semblant de prendre des notes, mais je sais qu'il n'écrit rien. Il attend. Il évalue.Seul Malik, le plus jeune, semble amusé par la situation. Il est adossé au mur, les bras croisés, un sourire en coin. Lui, il n'a pas assez
Il m'attire contre lui, malgré la sueur, malgré le désordre, et m'embrasse.— Merci, dit-il.— De quoi ?— De me laisser entrer dans ta vie. Vraiment. Pas juste pour une nuit.— C'est toi qui as cogné à ma porte, Mathis. Littéralement.— Et toi, tu as ouvert.On reste là, enlacés dans ce petit escalier qui sent la poussière et l'aventure, et je me dis que oui, peut-être, ça va marcher. Peut-être qu'on va y arriver. Peut-être que cette folie est la chose la plus sensée que j'aie jamais faite.---Les jours qui suivent sont étranges. Merveilleusement étranges.Je travaille, comme toujours. Le restaurant ne s'arrête pas parce que Mathis emménage. Les clients défilent, l'équipe assure, les plats sortent. Mais quand je rentre, le soir, il est l&agra
Je me redresse pour le regarder. Il est sérieux. Pas en train de faire une déclaration en l'air. Il est vraiment en train de me dire qu'il est prêt à tout chambouler pour ça. Pour nous.— Tu es fou, dis-je.— Probablement. Mais toi aussi, tu es folle. Alors on est faits pour être ensemble, non ?Je ris. Et en riant, je sens quelque chose se dénouer en moi. Une peur, peut-être. Celle qu'il reparte, qu'il disparaisse à nouveau, qu'il me laisse avec des promesses en l'air.— On prend le temps, je dis. On ne décide rien tout de suite. On se donne quelques jours. Pour voir. Pour être sûrs.— D'accord.— Et après, on verra.— D'accord.Il m'attire contre lui, pose ses lèvres sur mon front.— Carla ?— Oui ?— Merci.— De quoi ?—
Il me regarde, interrogateur.— Non, je répète. Tu ne vas pas à l'hôtel. Il y a un appartement au-dessus du restaurant. C'est petit, c'est modeste, mais il y a un canapé. Si tu veux.— Carla...— C'est juste pour cette nuit, Mathis. Pour qu'on ne se quitte pas tout de suite. Pour que demain matin, on se réveille encore ensemble, et qu'on voie si ça tient. Si on tient.Il me regarde longtemps. Puis il se lève, m'attire contre lui, pose son front contre le mien.— D'accord, murmure-t-il.On monte l'escalier qui mène à mon appartement. La porte grince. La pièce est petite, en désordre, vivante. Des livres partout, des notes de cuisine éparpillées, des plantes qui ont besoin d'eau. C'est chez moi. Vraiment chez moi.— C'est toi, dit-il en regardant autour de lui.— Oui.Il sourit.
Je cuisine. Les gestes m'apaisent, comme toujours. Casser les œufs, les battre avec une pincée de sel, faire fondre le beurre dans la poêle. Nettoyer les champignons, les émincer finement, les jeter dans la poêle où ils chantent en libérant leur parfum de sous-bois. Pour le pain perdu, je prépare un mélange d'œuf, de lait, de sucre et de vanille, j'y trempe les tranches de pain rassis, je les laisse s'imprégner avant de les dorer au beurre.Mathis s'est levé. Il s'est approché silencieusement et me regarde travailler, adossé au plan de travail.— C'est étrange, dit-il.— Quoi ?— Te voir cuisiner pour moi. Pas pour un client, pas pour une critique. Pour moi.— C'est juste une omelette, Mathis.— Non. C'est plus que ça.Je ne réponds pas. Je me concentre sur la cuisson, sur le ge
L'aube n'est pas encore levée quand je sens le froid s'insinuer dans mes os. Le carrelage de la cuisine a absorbé toute la fraîcheur de la nuit, et malgré la chaleur de Mathis contre moi, je grelotte.Il dort. Vraiment dort. La tête renversée en arrière, adossé à la table de préparation, la bouche légèrement entrouverte, les traits détendus comme je ne les ai jamais vus. Même dans nos rares moments d'abandon, il y avait toujours cette tension chez lui, cette vigilance, cette préparation à la fuite. Maintenant, rien. Juste un homme épuisé qui s'est enfin autorisé à fermer les yeux.Je devrais le réveiller. Lui proposer de monter à l'appartement, de s'allonger dans un vrai lit, de dormir comme des êtres humains normaux. Mais je n'ose pas. Je n'ose pas briser ce moment. Parce que ce moment, cette trêve silencieuse dans ma cuisine vide, c'est peut-être tout ce qu'on aura. Et je veux le graver en moi. Chaque détail. Chaque seconde.Ses cils. Longs, plus longs que ne devraient l'être des ci







