登入“Nina”J'attends jeudi après-midi pour appeler Ava. Toute la matinée, j'ai tourné autour de mon téléphone comme autour d'un animal dont je ne savais pas s'il mordait. J'ai changé mon fils, je l’ai nourri, bercé et ensuite le fait coucher une fois que le sommeil l’a gagné. Ensuite j’ai rangé trois fois la même pile de langes. Daniel est parti à sept heures, avec un baiser sur le front et une phrase qui sonnait faux : grosse journée, dîner avec des investisseurs vendredi, ne m'attends pas.À quatorze heures, William enfin endormi, je m'assois sur le canapé, je respire, et je compose.— Nina ! répond Ava, la voix pleine de ce bonheur épuisé que je lui connais depuis la maternité. Je pensais justement à toi. Emma a décidé que les siestes étaient une insulte personnelle.— William aussi, dis-je en riant, un peu trop fort. Écoute, Ava, j'ai un service à te demander. Un gros.— Dis-moi.— Est-ce que tu pourrais garder William demain soir ? Seulement quelques heures. Je serai de retour avant
“Daniel”Je ne réponds pas tout de suite.L'écran de mon téléphone s'éteint de lui-même, et la chambre retombe dans le noir. Je sens le silence de Nina peser sur ma nuque, un silence patient, presque poli, de ceux qu'on ne laisse qu'aux gens à qui on a déjà tout pardonné ou plus rien à dire.— Un partenaire, dis-je enfin. À Singapour.— À cette heure-ci ?— Il est presque midi, là-bas. On vient de boucler un financement. Il voulait me féliciter.— Te féliciter.— Oui.Elle ne bouge pas. Je distingue sa respiration, calme et régulière, trop régulière pour quelqu'un qui dort. Dans le berceau, William remue, pousse un petit gémissement, puis se rendort. Il y a quelques mois, ce bruit m'aurait fait sourire. Maintenant, il me semble que même mon fils écoute.— Comment il s'appelle ? demande-t-elle.— Qui ?— Ton partenaire. Celui qui te félicite à minuit.— Tan. Mr. Tan.— Tu ne m'as jamais parlé de lui.— Je ne te parle pas de tous mes contacts, Nina. Il y en a des dizaines.— Je sais. C'
“Daniel”Le mercredi commence comme les autres depuis six semaines : à trois heures du matin, avec William qui hurle et Nina qui se lève avant moi.Je reste allongé quelques secondes dans le noir, à l'écouter marcher dans le couloir avec lui, à lui parler d'une voix basse et fatiguée que je ne reconnais plus. Elle ne m'a pas réveillé. Elle ne me réveille plus. Je crois que c'est sa façon de me dire qu'elle n'attend plus rien de moi.Quand je descends à six heures, elle est assise dans la cuisine, William au sein, un thé refroidi à côté d'elle. Elle lève les yeux, puis les rebaisse. Aucun mot. Sur le comptoir, elle a posé le mouchoir blanc, plié en quatre, comme on laisse un reproche sur la table.Je prends mon café debout et je pars sans dire au revoir.Les bureaux de Carter Finance occupent le septième étage d'un immeuble de verre que j'ai loué à des conditions que je n'aurais jamais dû accepter. Il y a un an, nous étions quatorze. Aujourd'hui, il reste Helen Marsh, qui gère l'admini
“Daniel”William rentre à la maison le septième jour, minuscule dans son siège auto trop grand, et pendant trois semaines, je me cache derrière lui.Je me cache derrière les biberons de trois heures du matin, derrière les rendez-vous chez le pédiatre, derrière Margaret et Joyce qui se disputent poliment la cuisine. Margaret a débarqué avec trois valises et une nounou de remplacement que personne n'avait demandée. Joyce a refusé de la laisser entrer.— Ma fille n'a pas besoin d'une inconnue pour s'occuper de son enfant, a-t-elle déclaré sur le perron, un plat de lasagnes entre les bras comme une arme.— Une inconnue diplômée, a répondu ma mère, avec ce sourire glacial qu'elle réserve aux négociations.Pendant dix jours, la maison s'est transformée en champ de bataille courtois. Margaret rangeait les affaires de William selon un système que Joyce défaisait dès qu'elle avait le dos tourné. Nina, au milieu, épuisée, répétait s'il vous plaît à voix basse, et je me réfugiais dans mon bureau
“Liam”Six semaines après la naissance d'Emma, je retrouve enfin mon bureau au dernier étage du groupe Vance, avec ses grandes baies vitrées, son café trop fort et la pile de dossiers qui s'est accumulée pendant mon congé paternité. Rien n'a changé : le même fauteuil, la même vue sur la ville, le même silence feutré. Je suis le seul à avoir changé, et je m'en rends compte à la façon dont je pose mon téléphone sur le bureau, écran face à moi, au cas où.— Bienvenue parmi les vivants, lance Julian Hayes en entrant sans frapper, deux gobelets à la main. Tu as une tête de type qui dort quatre heures par nuit.— Trois, parfois, dis-je en prenant le café qu'il me tend. Mais ce sont les meilleures trois heures de ma vie.— Menteur, dit-il en riant. Montre-moi les photos.Je sors mon téléphone, et pendant dix bonnes minutes, mon directeur des acquisitions, un homme qui négocie des fusions à neuf chiffres sans ciller, s'extasie devant les orteils d'Emma comme s'ils étaient un actif stratégique
“Ava”Deux jours après la naissance d'Emma, alors que je me promène lentement dans le couloir de l'unité maternité avec Liam, ma petite fille serrée contre ma poitrine dans son écharpe de portage, encore un peu douloureuse mais déterminée à bouger un peu après ces heures passées allongée, une voix familière résonne soudain derrière nous.— Ava ?Je me retourne, et mon cœur fait un bond de surprise en reconnaissant Nina, dans un fauteuil roulant poussé par un homme que je ne connais pas, un petit paquet emmailloté serré contre elle.— Nina ! Qu'est-ce que tu fais ici ?!— J'allais te poser la même question ! dit-elle, un immense sourire aux lèvres, visiblement aussi surprise que moi par cette coïncidence. J'ai accouché avant-hier. Je ne savais même pas que tu étais ici aussi !— Moi non plus, dis-je, riant de cette coïncidence improbable. J'ai accouché hier soir. Voici Emma.Je tourne légèrement mon corps pour lui permettre d'apercevoir le petit visage endormi de ma fille, et Nina pous







