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Chapitre 45 : Le retour du monde

작가: Déesse
last update 게시일: 2026-07-08 08:45:37

Moreau

Le petit imbécile est venu me livrer son butin les mains tremblantes, le visage défait. Des fragments de toile et des notes manuscrites. Je les examine avec une délectation froide. La toile, ce portrait déchiré que Delcourt a conservé comme un trésor, est une preuve de son obsession. Les notes, ces confessions intimes, sont une mine d'or. « Je l'aime à en crever. » Pathétique. Et utile.

Je congédie Jules d'un geste. Il hésite, ouvre
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    RaphaëlLe livre paraît au printemps, sous le titre La Flamme et l'Acier, mémoires croisées de Léandre Vasseur et Raphaël Delcourt. La couverture reproduit l'une des toiles de Léandre, un cœur en flammes traversé d'une lame de scalpel, avec en arrière-plan la silhouette d'une villa au bord de la mer. Agnès, qui a rejoint l'aventure en tant qu'éditrice, a fait les choses en grand : tirage limité pour la première édition, papier de luxe, illustrations originales.Nous nous attendions à un succès d'estime, tout au plus. Quelques articles dans les journaux, quelques passages à la radio, quelques ventes dans les librairies parisiennes. Mais rien ne se passe comme prévu.Le livre s'arrache.Les librairies sont dévalisées, les stocks épuisés en quelques jours, les réimpressions enchaînées. Les critiques sont dithyrambiques, les lecteurs enthousiastes, les réseaux sociaux s'embrasent. Nous devenons, sans l'avoir cherché, des icônes. Des symboles. Des porte-drapeaux d'une génération qui aspire

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    LéandreL'écriture à quatre mains, c'est une aventure en soi. Une aventure que nous avions sous-estimée, Raphaël et moi, quand nous avons décidé d'écrire nos mémoires croisées. Nous pensions que ce serait simple : il suffirait de raconter nos souvenirs, de les coucher sur le papier, de les assembler. Mais la réalité est tout autre. Nos souvenirs divergent, se contredisent, se complètent. Et surtout, nos styles d'écriture n'ont rien à voir.Raphaël écrit comme il opère. Avec précision, rigueur, sobriété. Chaque phrase est pesée, chaque mot est choisi avec soin, chaque chapitre est structuré comme une démonstration scientifique. Il raconte les faits, les dates, les événements, mais il a du mal à exprimer les émotions. Les siennes, surtout.Moi, j'écris comme je peins. Avec passion, excès, débordement. Mes phrases sont longues, sinueuses, pleines de métaphores et de couleurs. Je raconte les sensations, les frissons, les odeurs. J'ai tendance à m'égarer dans les détails, à digresser, à m'

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    Raphaël La convalescence est longue, mais elle est douce. Léandre me soigne avec une dévotion qui me touche plus que je ne saurais le dire. Il me prépare mes repas, m'aide à me lever, à marcher, à reprendre des forces. Il me lit des poèmes, me raconte des histoires de notre passé, me fait rire avec ses imitations de Manon. Et le soir, il s'allonge à côté de moi, me prend dans ses bras, et je m'endors paisiblement, bercé par le battement régulier de son cœur. — Tu es un infirmier exceptionnel, dis-je un matin, alors qu'il me tend mon bol de soupe. — J'ai appris auprès du meilleur, répond-il en souriant. Un certain chirurgien de marbre, qui croyait que la tendresse n'avait pas sa place dans les soins. — Il avait tort. — Oui. Il avait tort. Et tu lui as prouvé le contraire. — C'est toi qui me l'as prouvé. Tu m'as appris que soigner, ce n'est pas seulement réparer des organes. C'est

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    Léandre La réanimation est un lieu étrange, suspendu hors du temps. Les machines ronronnent, les lampes diffusent une lumière blanche, les infirmières vont et viennent avec des gestes précis et silencieux. Et au centre de ce ballet mécanique, il y a Raphaël. Mon Raphaël. Étendu sur son lit, les bras percés de cathéters, le visage pâle, les yeux fermés. Je suis assis à son chevet depuis des heures, ma main dans la sienne. Je ne dors pas, je ne mange pas, je ne parle presque pas. Je veille. Je prie. J'espère. — Léandre, murmure-t-il soudain, les yeux toujours fermés. — Je suis là, mon amour. Je suis là. — J'ai fait un rêve. Un rêve étrange. — Raconte-moi. — J'étais dans la piscine, la piscine des Cèdres. L'eau était chaude, la lumière était douce. Et toi, tu étais là, au bord, avec ton short propre et ton t-shirt blanc. Tu me regardais avec tes yeux noirs, et tu sou

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    Léandre Tout a commencé par une fatigue inhabituelle. Raphaël se levait plus tard que d'habitude, se plaignait de maux de tête, perdait l'appétit. J'ai d'abord mis cela sur le compte de l'âge, de la vieillesse qui avance, de la chaleur de l'été. Mais quand il s'est évanoui dans le jardin, un matin, j'ai compris que c'était grave. Le médecin de l'île est venu immédiatement. Un jeune homme compétent, qui a examiné Raphaël avec soin, puis qui m'a pris à part, le visage grave. — Il faut l'emmener à l'hôpital, a-t-il dit. Je suspecte une endocardite. Une infection de la paroi interne du cœur. C'est sérieux, très sérieux. Le mot a claqué dans l'air comme un coup de tonnerre. Endocardite. Le cœur. Son cœur. Le cœur de Raphaël, ce cœur qu'il a passé sa vie à réparer chez les autres, ce cœur qui bat pour moi depuis trente ans, ce cœur est malade. Nous avons pris le premier ferry pour le continent, puis une ambulance j

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    Léandre La série s'appelle Les Toiles du Temps. J'ai commencé à la peindre dans mon petit réduit, face à la mer, avec mes pinceaux usés et mes couleurs qui s'épuisent. Mais la passion, elle, ne s'épuise pas. Elle est toujours là, brûlante, vivace, impérieuse. Et c'est elle qui me pousse à continuer, malgré les douleurs dans mes doigts, malgré la fatigue de mes yeux. La première toile représente notre rencontre. Un amphithéâtre, une estrade, un homme en costume gris. Moi, caché au fond, avec mon carnet de croquis. La scène est figée, comme suspendue dans le temps. On dirait une photo, pas une peinture. C'est exactement ce que je voulais. Capturer l'instant, le moment précis où nos vies ont basculé. La deuxième toile représente la rupture. Une chambre d'hôtel, un lit défait, des vêtements éparpillés. Sur le seuil de la porte, une silhouette de femme, de dos. Sophie. Et au premier plan, moi, assis sur le lit, la tête dans les

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