เข้าสู่ระบบRebecca releva la tête et la regarda. Elle avait l’air jeune, cette journaliste. Vingt ans, peut-être vingt-deux. L’âge où l’on croit encore que le monde est juste, que les méchants sont punis et que les gentils gagnent toujours. L’âge qu’avait Clara Moreau quand elle avait commencé à enquêter sur le projet Aurore.— Je l’ai écrit pour qu’on n’oublie pas, répondit-elle.— Pour qu’on n’oublie pas quoi ?— Que les monstres existent. Et que les survivantes aussi.La jeune femme nota la phrase dans son carnet, les yeux brillants. Puis elle releva la tête et sourit.— Merci, madame Morel. Votre livre m’a beaucoup touchée.— C’est gentil. Pourquoi ?— Parce que ma mère a vécu la même chose. Pas à la même échelle, bien sûr. Mais elle a subi des violences conjugales pendant des années, et elle n’a jamais osé en parler. Votre livre m’a aidée à comprendre ce qu’elle avait traversé.Rebecca posa son stylo et prit la main de la jeune femme.— Votre mère est une survivante, dit-elle doucement. Com
Quelques jours plus tard, Amir installa la sculpture dans le jardin, à l’ombre du figuier. Il la plaça sur un socle de pierre, face à la vallée, pour que le soleil du matin l’éclaire et que le vent du soir caresse son visage de bois. Elle semblait faite pour cet endroit, comme si elle avait toujours été là, silencieuse et bienveillante, veillant sur la magnanerie et ses habitants.Ce fut un matin d’octobre que Clara, qui jouait dans le jardin, s’arrêta devant la sculpture. Elle la regarda longuement, ses petits sourcils froncés par une réflexion intense. Puis elle se tourna vers son père, qui la surveillait depuis la terrasse, et demanda :— C’est maman ?Amir s’approcha d’elle et s’agenouilla à sa hauteur.— Oui, dit-il. C’est maman. Mais c’est aussi d’autres femmes. Des femmes que tu n’as pas connues, mais qui étaient très courageuses.— Courageuses ?— Oui. Comme toi. Comme ta maman. Comme toutes les femmes qui se battent pour être libres.Clara hocha gravement la tête, comme si el
Amir s’approcha du tapis d’éveil où Clara était allongée, agitant ses petits bras vers le mobile d’oiseaux qu’Éléonore avait cousu. Il s’agenouilla à côté d’elle et lui tendit un doigt qu’elle attrapa avec une force surprenante.— Tu as raison, dit-il. C’est étrange. Avant, chaque jour était une épreuve. Maintenant, chaque jour est une découverte.— C’est ça, la vie ordinaire ?— Oui. C’est exactement ça.Les semaines passèrent, rythmées par les petites et grandes étapes de la petite enfance. La première purée de carottes, que Clara recracha intégralement sur le bavoir brodé par Isaora. La première nuit complète – six heures d’affilée sans un pleur – qui laissa Éléonore et Amir désorientés au réveil, comme s’ils avaient oublié ce que c’était que de dormir. La première fois que Clara rampa jusqu’à l’atelier d’Amir, attirée par l’odeur du bois fraîchement coupé, et qu’il la prit sur ses genoux pour lui montrer un oiseau qu’il venait de terminer.— Tu lui montres déjà à sculpter ? demand
Rebecca garda Clara dans ses bras un long moment, lui murmurant des mots doux que personne d’autre n’entendit. Puis elle la rendit à Éléonore et se leva, essuyant ses joues d’un geste brusque.— Bon, dit-elle en reprenant sa voix habituelle. Assez de sentimentalisme. J’ai apporté du champagne sans alcool – enfin, du jus de raisin pétillant, c’est pareil. On va trinquer à la santé de cette petite fille.— Et à la mémoire de l’autre Clara ? demanda Amir.— Oui. À sa mémoire. Et à tout ce qu’elle nous a appris. Le courage. La détermination. L’amour. Elle ne sera jamais oubliée. Pas tant que cette petite portera son prénom.Ils trinquèrent tous les trois, dans le salon baigné de lumière, autour du berceau où dormait la nouvelle Clara. Le soleil entrait à flots par les fenêtres ouvertes, et les lavandes du jardin embaumaient l’air de leur parfum sucré.— Tu sais ce qu’elle m’a dit, l’autre Clara ? demanda soudain Amir. Dans la lettre posthume que j’ai lue au procès. Elle m’a dit : « Ne res
La nouvelle de la naissance de Clara se répandit comme une traînée de poudre parmi leurs proches. Les messages de félicitations affluèrent de toutes parts, sur le téléphone crypté qu’ils utilisaient encore par habitude plus que par nécessité. Mais c’est Rebecca qui fut la première à venir.Elle arriva le lendemain matin, les bras chargés de cadeaux – une peluche en forme d’oiseau, un livre de contes provençaux, et une minuscule brassière tricotée par Marianne, la directrice du refuge de la rue des Pyrénées. Elle avait les yeux rouges, comme si elle n’avait pas beaucoup dormi, mais son sourire illuminait son visage fatigué.— Alors, où est-elle ? demanda-t-elle en posant ses paquets dans l’entrée. Où est ma filleule ?— Dans le salon, répondit Éléonore. Elle vient de s’endormir.— Ne la réveille pas. Je veux juste la regarder.Elle entra dans le salon sur la pointe des pieds, s’approcha du berceau sculpté par Amir, et resta un long moment immobile, les yeux fixés sur le petit être endo
Une fille. Une petite fille aux cheveux bruns, au visage fripé, aux poings serrés qui s’agitaient dans l’air. La sage-femme la posa sur la poitrine d’Éléonore, et le monde s’arrêta de tourner.— Bonjour, murmura Éléonore en caressant la joue de sa fille. Bonjour, mon amour. Je suis ta maman.Amir s’était approché, le visage baigné de larmes silencieuses. Il regardait le bébé avec une intensité bouleversante, comme s’il n’arrivait pas à croire que cet être minuscule était réel, vivant, là. Éléonore leva les yeux vers lui et lui sourit.— Tu veux la prendre ?Il hocha la tête, incapable de parler. La sage-femme l’aida à installer le bébé dans ses bras, soutenant la petite tête fragile. Il la tenait avec une délicatesse infinie, comme on tient un oiseau tombé du nid. Et puis il murmura un mot, un seul, qui emplit la salle de travail comme une prière.— Clara. Elle s’appellera Clara.Éléonore ferma les yeux, les larmes coulant librement sur ses joues. Elle savait ce que ce prénom signifia







