MasukÉléonore rouvrit les yeux et tourna la tête vers lui. Elle savait qu’il avait raison. Le baiser devant les grilles du manoir n’était pas seulement un acte d’amour – c’était aussi une déclaration de guerre publique, un défi lancé à la face de son père, de Jacques, de tous ceux qui voulaient la voir à terre. À partir de maintenant, ils n’auraient plus le moindre répit. Leurs ennemis allaient mobiliser toutes leurs ressources, tous leurs alliés, toutes leurs forces pour les anéantir avant qu’ils ne puissent porter le dossier devant la justice.Mais cette perspective, qui l’aurait terrifiée quelques jours plus tôt, ne lui faisait plus peur. Elle avait affronté son père. Elle lui avait tenu tête. Elle avait enregistré ses aveux et ses menaces. Elle avait gagné la première bataille. Elle pouvait gagner la guerre.— Alors détruisons-les d’abord, dit-elle.Amir tourna brièvement la tête vers elle, une lueur d’admiration dans ses yeux d’obsidienne. Puis il reporta son attention sur la route et
Il se pencha vers elle et l’embrassa.Ce n’était pas un baiser furtif, ni un baiser volé. C’était un baiser franc, assumé, donné en pleine lumière, devant les grilles du manoir, à la vue de tous. Un baiser qui disait : je n’ai plus peur. Je n’ai plus honte. Je suis là, avec toi, et rien ni personne ne pourra nous séparer.Éléonore répondit à son baiser avec une ferveur égale. Elle passa ses bras autour de son cou, l’attira plus près d’elle, et laissa le monde extérieur disparaître. Il n’y avait plus que lui, que ses lèvres sur les siennes, que ses mains dans son dos, que ce moment parfait et fragile qu’ils volaient à la réalité.Quand ils se séparèrent, à bout de souffle, Amir leva les yeux vers le manoir. Derrière l’une des fenêtres du premier étage, une silhouette se tenait immobile. Charles Delcourt. Le patriarche déchu, qui observait la scène à travers les rideaux de dentelle, le visage fermé, les poings serrés.Amir soutint son regard sans ciller. Il ne le défiait pas. Il ne le p
Quand il la vit émerger de l’allée de cyprès, il se redressa brusquement. Elle s’arrêta à quelques mètres de lui. Elle voulait dire quelque chose, prononcer un mot, esquisser un sourire. Mais aucun son ne sortit de sa bouche. Ses lèvres tremblaient, ses mains tremblaient, tout son corps tremblait comme si elle venait d’échapper à un tremblement de terre.Et puis, sans réfléchir, elle courut vers lui.Elle se jeta dans ses bras avec une violence qui le fit reculer d’un pas. Il la rattrapa, l’enlaça, la serra contre lui de toutes ses forces. Elle enfouit son visage dans le creux de son épaule, sentit l’odeur de bois et de tabac qui imprégnait ses vêtements, sentit la chaleur de ses mains dans son dos, et quelque chose en elle se brisa.Pour la première fois depuis le début de cette histoire, elle pleura.Pas des larmes discrètes, pas des sanglots étouffés. De vraies larmes, abondantes, libératrices, qui coulaient le long de ses joues et trempaient la chemise d’Amir. Elle pleurait pour s
Éléonore s’approcha de lui. Elle s’arrêta à quelques centimètres, assez près pour voir les rides creusées autour de ses yeux, les taches de vieillesse sur ses mains, les veines qui battaient à ses tempes. Assez près pour qu’il ne puisse pas échapper à son regard.— Tu n’es plus mon père.Elle avait prononcé ces mots calmement, sans haine, sans colère. Comme on énonce un fait. Comme on constate une réalité qui existait depuis longtemps mais qu’on n’avait jamais osé formuler.— Qu’est-ce que tu dis ? balbutia-t-il.— Tu n’es plus mon père. Tu as cessé de l’être le jour où tu as levé la main sur ma sœur. Le jour où tu as ordonné la mort de Clara. Le jour où tu as menacé de me faire disparaître si je ne me taisais pas. Un père ne fait pas cela. Un père protège ses enfants. Toi, tu les sacrifies.— Tu ne peux pas renier ton sang.— Le sang ne signifie rien. Ce sont les actes qui comptent. Et tes actes t’ont condamné.Elle recula d’un pas, sans cesser de le regarder. Elle n’éprouvait plus r
Il s’approcha d’elle, le visage déformé par la colère, les poings serrés. Éléonore ne recula pas.— Essayez, dit-elle calmement. Vous verrez que je ne suis plus la petite fille terrorisée que vous avez élevée. Je suis une femme libre. Et les femmes libres ne se laissent plus détruire.Elle se dirigea vers la porte et constata qu’elle était fermée à clé.— La clé, dit-elle sans se retourner.— Tu as vingt-quatre heures pour réfléchir à ma proposition. Passé ce délai, elle ne tiendra plus.— La clé, père. Tout de suite.Il y eut un silence, long et lourd, puis elle entendit le bruit du métal qu’on sortait d’une poche. La clé tomba sur le parquet, à ses pieds. Elle se baissa, la ramassa, et déverrouilla la porte. Sur le seuil, elle se retourna une dernière fois.— Avant de partir, j’ai une dernière chose à vous dire.Charles Delcourt, qui s’était rassis, leva les yeux vers elle.— Quoi encore ?— Tout cela a été enregistré.Elle sortit de sa poche le téléphone crypté que lui avait donné
Éléonore se leva brusquement, incapable de rester assise une seconde de plus. Elle s’approcha de la cheminée et s’appuya au manteau de marbre, le dos tourné à son père. Elle ne voulait pas qu’il voie ses larmes. Elle ne voulait pas lui donner cette satisfaction.— Vous êtes un monstre, dit-elle d’une voix étranglée.— Je suis un pragmatique. La différence est subtile, mais elle existe.Il se leva à son tour et s’approcha d’elle. Elle sentit sa présence dans son dos, cette présence écrasante qui l’avait oppressée toute son enfance.— Maintenant, écoute-moi attentivement, ma fille. Je sais que tu as rassemblé des preuves. Je sais que tu as contacté un avocat, un notaire, un policier. Je sais que tu prépares quelque chose contre moi et contre Jacques. Et je sais aussi que tu es allée voir Amir Kane, ce journaliste raté qui vit dans une cabane en verre au bord de la mer.Éléonore se retourna brusquement.— Si vous savez tout cela, dit-elle, alors vous savez aussi que je ne reculerai pas.







