LOGINLéo
Je fais un pas à l’intérieur. Le parquet grince.
— Je cherchais Camille. Sa répétition a fini il y a longtemps.
— On s’en doutait.
C’est l’homme qui parle. Il a un sourire en coin, pas vraiment amical.
— Elle nous parlait justement de ton… sens de l’organisation.
Je l’ignore. Mes yeux sont rivés sur Camille.
— Tu vas bien ?
Une question stupide. Elle n’a pas l’air bien. Elle a l’air éveillée, vivante, électrisée d’une manière que je ne lui connais pas. Et perdue. Terriblement perdue.
— Je… oui. Je suis désolée. J’ai perdu la notion du temps.
— Ici, le temps est une matière première. On le malaxe, on l’étire.
Eléna a parlé sans se détacher de son chevalet. Son regard passe de Camille à moi, comme si elle comparait deux œuvres.
— Qu’est-ce que vous faites ici, tous les trois ?
Ma propre voix me semble étrangère, trop calme.
— On parle d’art, mon vieux, répond l’homme. De passion. Des choses qui ne s’inscrivent pas dans un emploi du temps.
Je reconnais le ton. Le ton de ceux qui pensent que le chaos est une philosophie. Je le déteste.
— Antoine est critique d’art, Léo, murmure Camille. Il écrit sur le travail d’Eléna.
Antoine. Un nom. Maintenant, il a un nom. Et un titre. Critique. Jaugeur de talents. Jaugeur de femmes, peut-être aussi.
— Et toi ? Tu critiques aussi, maintenant ?
Je m’adresse à Camille, mais c’est Eléna qui répond.
— Elle écoute. Elle ressent. C’est déjà beaucoup. Plus que certains ne sauront jamais faire.
Le sous-entendu est clair. Elle me classe, moi, dans la catégorie de ceux qui ne ressentent pas. Qui ne font que construire des boîtes pour vivre.
La colère froide en moi atteint un point de fusion. Elle devient brûlante, silencieuse.
— Il est tard, Camille. Rentrons.
C’est un ordre. Pas une suggestion. Pour la première fois depuis que je la connais, je lui donne un ordre.
Elle hésite. Elle jette un regard vers Eléna. Un regard de quémandeuse, de suppliante. Qu’est-ce qu’elle lui demande ? La permission de partir ? La force de rester ?
Eléna lui sourit. Un sourire doux, presque maternel, qui ne lui va pas du tout.
— Vas-y, Camille. Ton… architecture t’attend.
Elle a hésité avant le mot. Elle aurait pu dire « mari », « compagnon », « vie ». Elle a choisi « architecture ». Le cœur de mon métier. Elle en fait une métaphore de l’ennui, de la rigidité.
Camille se lève, un peu vacillante. Antoine lui tend son manteau, un geste trop familier. Elle l’enfile sans le regarder. Elle marche vers moi, les yeux baissés. Quand elle est à ma hauteur, elle sent le vin rouge et l’huile essentielle de patchouli. Une odeur qui n’est pas la sienne.
Je pose une main sur son bras pour la guider vers la porte. Mon geste est possessif. Je le sais. Je le veux.
— Ce fut une rencontre intéressante, lance Antoine dans notre dos, ironique.
Je me retourne sur le pas de la porte. Je regarde Eléna une dernière fois. Elle n’a pas bougé. Ses yeux d’orage brillent dans la pénombre. Elle me regarde comme on regarde un élément nouveau qu’on va peut-être intégrer à une composition. Avec curiosité. Sans peur.
— Bonne nuit, dit-elle simplement.
Je ne réponds pas. Je referme la porte derrière nous. La descente des escaliers est un silence de plomb. Dans la voiture, elle se tient raide, le regard fixé sur la vitre.
Ce n’est qu’une fois garé sous notre immeuble, dans le silence du moteur qui s’éteint, qu’elle parle.
— Ce n’est pas ce que tu crois.
— Et qu’est-ce que je crois, Camille ? Dis-le moi. Parce que moi, je vois ma femme qui me ment, qui passe la soirée dans l’atelier d’une artiste avec un type dont je ne connais même pas l’existence, et qui revient avec une lueur dans les yeux que je n’y ai pas mise depuis des années. Alors éclaire-moi. Qu’est-ce que je suis censé croire ?
Elle se tourne vers moi. Dans la lueur verte du tableau de bord, son visage est défait, magnifique, torturé.
— Je crois que je viens de rencontrer quelqu’un qui me voit, Léo. Qui voit tout. La musique morte, la vie trop propre, la… la peur. Elle me voit, et elle n’a pas peur de ce qu’elle voit.
Les mots tombent comme des couteaux.
— Et moi ? Je ne te vois pas ?
— Tu vois la Camille que tu aimes. Celle que tu as aidé à construire. Elle… elle voit les décombres sous la fondation. Et elle les trouve beaux.
Je coupe le contact. La lueur verte s’éteint. Nous sommes dans le noir.
— Alors c’est ça ? Tu préfères les décombres à notre maison ?
Elle ne répond pas. Elle pose sa tête contre la vitre froide.
— Je ne sais pas, Léo. Pour la première fois depuis longtemps… je ne sais plus.
Nous montons dans l’ascenseur sans nous toucher. L’appartement est immaculé, silencieux, froid. Une architecture parfaite.
Elle passe directement dans la chambre, se couche tout habillée sur le lit, tournée vers le mur.
Je reste dans le salon. Je regarde les lignes pures des meubles que j’ai dessinés, les livres alignés, le vide stérile de la perfection.
Et je sais, avec une certitude qui glace le sang, que quelque chose a fracturé notre éclat. Pas une fissure à colmater. Une déchirure.
Et qu’elle porte un nom.
Eléna.
LéoLa chambre d’hôtel sent le renfermé et le désinfectant. Un espace neutre, mort, sans mémoire. C’est ce qu’il me faut.Mais je ne trouve pas le sommeil.Je suis allongé sur le dos, à fixer le plafond strié de faibles lueurs oranges provenant de la rue. Le whisky tourne dans mon crâne, lourd et chaud, mais il n’endort rien. Il attise. Les images reviennent, en rafale, sans logique.Son rire en coin.Le goût de ses lèvres un matin d’été.La façon dont elle fronçait le nez en concentrant sur un gâteau.Et puis, l’autre image. Celle que je n’ai jamais vue, mais que mon esprit fabrique avec une cruauté de dentiste. Eléna. Ses mains sur elle. Ses lèvres. Des murmures dans l’obscurité. Camille, abandonnée, livrant des cris que je ne lui ai jamais connus.Je m’assois d’un coup, le souffle court. La sueur me colle le t-shirt au dos. La colère est partie. Elle s’est vidée dans la marche, dans l’alcool. Maintenant, c’est ça. La douleur pure. Un trou noir au milieu de la poitrine. Un vide qui
CamilleLa douche coule depuis dix minutes, brûlante, et pourtant je grelotte. Je suis assise par terre, la tête contre le carrelage froid, l’eau me frappant le dos jusqu’à le rendre rouge. Ça ne lave rien. Rien ne lavera jamais ça.Le choc est passé. Le choc de la rupture, de la porte claquée, de son visage dévasté. Maintenant, il ne reste que la conscience. Une conscience aiguë, tranchante comme du verre pilé. J’ai fait ça. Moi. J’ai détruit la seule chose stable, saine, bonne de ma vie. Pour quoi ?La porte de la salle de bains s’ouvre. Un courant d’air froid sur mes chevilles.— Camille ? Tu es là depuis longtemps. Tu vas te faire mal.La voix d’Eléna est douce, inquiète. Trop douce. Cette douceur même est un reproche. Elle est ce pour quoi j’ai tout perdu.Je n’ouvre pas les yeux.— Laisse-moi.— Non. Tu ne vas pas bien.J’entends le bruit du rideau de douche qu’on tire. Elle s’accroupit. Je la sens, même à travers la vapeur. Sa présence est comme un aimant, un champ de gravité q
LéoLa jalousie, alors, se mêle à la colère. Une jalousie viscérale, toxique. Je jalouse Eléna. Je jalouse ce qu’elle a vu. Ce qu’elle a touché. Les cris qu’elle a arrachés à Camille. Des cris que moi, je ne lui ai jamais arrachés. Notre amour à nous était doux, chaleureux, sécurisant. Apparemment, c’était ennuyeux. Apparemment, il lui fallait de la « violence », de la « souillure », pour se sentir exister.Est-ce que tout était faux ? Tous ces « Je t’aime » murmurés le soir ? Ces projets d’enfants qu’on évoquait à demi-mot ? Ces rires dans la cuisine ? Était-ce juste un rôle qu’elle jouait, en attendant que quelque chose de plus excitant se présente ?Mon téléphone vibre sur la table. Je sursaute. Un flash d’espoir idiot, immédiat : c’est elle. Elle revient. Elle supplie.Ce n’est pas elle. C’est un collègue. Une notification quelconque. Je prends le téléphone, et l’envie me prend de le lancer à travers la pièce. De tout casser. De mettre cet appartement parfait en pièces, comme elle
LéoLa porte s’est refermée. Un clic à peine audible, mais dans le silence monstrueux de l’appartement, ça a sonné comme le verrou d’un tombeau. Le tombeau de nous.Je n’ai pas bougé. Je regarde par la fenêtre, mais je ne vois rien. La rue, les voitures, les lumières des autres appartements… tout est devenu une toile floue, sans consistance. La seule chose réelle, la seule chose vraie, c’est le film qui se joue en boucle dans ma tête. Un film atroce, en haute définition, alimenté par ses mots à elle, par ses sanglots, par la confession hideuse qui vient de souiller l’air de notre salon.Je la vois. Chez elle. Dans cet atelier de misère que je n’ai jamais vu mais que j’imagine parfaitement : désordre bohème, odeurs fortes, prétention artistique. Je la vois, ma Camille, ma Camille, laisser cette femme… cette Eléna… lui mettre de la peinture sur les mains. Sur le visage. Comme un rituel. Une marque de propriété.Puis l’embrasser.Le premier coup de poing, intérieur, me frappe en plein st
CamilleLe nom d’Eléna, dans ma bouche, sur mes lèvres qu’elle a touchées, est une dernière profanation. Je m’effondre. Littéralement. Mes jambes cèdent et je tombe à genoux sur le sol, le corps secoué de tremblements incontrôlables. Je me courbe en avant, les bras en croix autour de mon torse comme pour contenir l’explosion.— Je suis désolée… Je suis désolée… Léo, je suis tellement désolée… répété-je, encore et encore, comme une prière macabre et inutile. Les mots « désolée » sont ridicules, dérisoires face à l’immensité de ce que j’ai fait.Le silence qui suit mon avalanche est le plus terrible de tous. Il dure une éternité. Je l’entends se lever. Ses pas lents sur le parquet. Il s’approche. Il s’arrête à quelques centimètres de moi. Je ne peux pas lever la tête. Je vois ses chaussures. Les chaussures qu’il lace chaque matin.— Tu l’as embrassée.Ce n’est pas une question. C’est une constatation glaçante.— Oui.— Elle t’a… elle a fait l’amour.La façon dont il dit « fait l’amour »
CamilleJe suis restée une éternité dans l’entrée, pétrifiée, écoutant le silence pesant qui venait du salon. Ce n’était pas un silence vide. C’était un silence plein. Plein de questions sans réponse, de images qui devaient défiler sous son crâne à lui, de l’effondrement de tout ce en quoi il croyait. De tout ce en quoi nous croyions.La force qui me maintenait debout, cette rigidité de honte, a cédé d’un coup. Mes genoux ont fléchi. Je me suis affalée lentement contre la porte, le dos glissant le long du bois jusqu’à ce que je sois assise sur le sol froid de l’entrée. Les larmes ne venaient plus. J’étais au-delà des larmes. Dans un désert aride où ne subsistait que la conscience aiguë, insoutenable, de la dévastation que j’avais semée.De l’autre côté du mur, il était seul. Avec sa découverte. Avec sa douleur. Et je le laissais seul. Comme une lâche. Comme la traîtresse que j’étais.Cette pensée a fini par me mettre en mouvement. Une pulsion sourde, désespérée. Je ne pouvais pas le l







