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Chapitre 4 : Pas inquiet 4

Author: Darkness
last update publish date: 2025-12-03 23:16:12

Léo

Je fais un pas à l’intérieur. Le parquet grince.

— Je cherchais Camille. Sa répétition a fini il y a longtemps.

— On s’en doutait.

C’est l’homme qui parle. Il a un sourire en coin, pas vraiment amical.

— Elle nous parlait justement de ton… sens de l’organisation.

Je l’ignore. Mes yeux sont rivés sur Camille.

— Tu vas bien ?

Une question stupide. Elle n’a pas l’air bien. Elle a l’air éveillée, vivante, électrisée d’une manière que je ne lui connais pas. Et perdue. Terriblement perdue.

— Je… oui. Je suis désolée. J’ai perdu la notion du temps.

— Ici, le temps est une matière première. On le malaxe, on l’étire.

Eléna a parlé sans se détacher de son chevalet. Son regard passe de Camille à moi, comme si elle comparait deux œuvres.

— Qu’est-ce que vous faites ici, tous les trois ?

Ma propre voix me semble étrangère, trop calme.

— On parle d’art, mon vieux, répond l’homme. De passion. Des choses qui ne s’inscrivent pas dans un emploi du temps.

Je reconnais le ton. Le ton de ceux qui pensent que le chaos est une philosophie. Je le déteste.

— Antoine est critique d’art, Léo, murmure Camille. Il écrit sur le travail d’Eléna.

Antoine. Un nom. Maintenant, il a un nom. Et un titre. Critique. Jaugeur de talents. Jaugeur de femmes, peut-être aussi.

— Et toi ? Tu critiques aussi, maintenant ?

Je m’adresse à Camille, mais c’est Eléna qui répond.

— Elle écoute. Elle ressent. C’est déjà beaucoup. Plus que certains ne sauront jamais faire.

Le sous-entendu est clair. Elle me classe, moi, dans la catégorie de ceux qui ne ressentent pas. Qui ne font que construire des boîtes pour vivre.

La colère froide en moi atteint un point de fusion. Elle devient brûlante, silencieuse.

— Il est tard, Camille. Rentrons.

C’est un ordre. Pas une suggestion. Pour la première fois depuis que je la connais, je lui donne un ordre.

Elle hésite. Elle jette un regard vers Eléna. Un regard de quémandeuse, de suppliante. Qu’est-ce qu’elle lui demande ? La permission de partir ? La force de rester ?

Eléna lui sourit. Un sourire doux, presque maternel, qui ne lui va pas du tout.

— Vas-y, Camille. Ton… architecture t’attend.

Elle a hésité avant le mot. Elle aurait pu dire « mari », « compagnon », « vie ». Elle a choisi « architecture ». Le cœur de mon métier. Elle en fait une métaphore de l’ennui, de la rigidité.

Camille se lève, un peu vacillante. Antoine lui tend son manteau, un geste trop familier. Elle l’enfile sans le regarder. Elle marche vers moi, les yeux baissés. Quand elle est à ma hauteur, elle sent le vin rouge et l’huile essentielle de patchouli. Une odeur qui n’est pas la sienne.

Je pose une main sur son bras pour la guider vers la porte. Mon geste est possessif. Je le sais. Je le veux.

— Ce fut une rencontre intéressante, lance Antoine dans notre dos, ironique.

Je me retourne sur le pas de la porte. Je regarde Eléna une dernière fois. Elle n’a pas bougé. Ses yeux d’orage brillent dans la pénombre. Elle me regarde comme on regarde un élément nouveau qu’on va peut-être intégrer à une composition. Avec curiosité. Sans peur.

— Bonne nuit, dit-elle simplement.

Je ne réponds pas. Je referme la porte derrière nous. La descente des escaliers est un silence de plomb. Dans la voiture, elle se tient raide, le regard fixé sur la vitre.

Ce n’est qu’une fois garé sous notre immeuble, dans le silence du moteur qui s’éteint, qu’elle parle.

— Ce n’est pas ce que tu crois.

— Et qu’est-ce que je crois, Camille ? Dis-le moi. Parce que moi, je vois ma femme qui me ment, qui passe la soirée dans l’atelier d’une artiste avec un type dont je ne connais même pas l’existence, et qui revient avec une lueur dans les yeux que je n’y ai pas mise depuis des années. Alors éclaire-moi. Qu’est-ce que je suis censé croire ?

Elle se tourne vers moi. Dans la lueur verte du tableau de bord, son visage est défait, magnifique, torturé.

— Je crois que je viens de rencontrer quelqu’un qui me voit, Léo. Qui voit tout. La musique morte, la vie trop propre, la… la peur. Elle me voit, et elle n’a pas peur de ce qu’elle voit.

Les mots tombent comme des couteaux.

— Et moi ? Je ne te vois pas ?

— Tu vois la Camille que tu aimes. Celle que tu as aidé à construire. Elle… elle voit les décombres sous la fondation. Et elle les trouve beaux.

Je coupe le contact. La lueur verte s’éteint. Nous sommes dans le noir.

— Alors c’est ça ? Tu préfères les décombres à notre maison ?

Elle ne répond pas. Elle pose sa tête contre la vitre froide.

— Je ne sais pas, Léo. Pour la première fois depuis longtemps… je ne sais plus.

Nous montons dans l’ascenseur sans nous toucher. L’appartement est immaculé, silencieux, froid. Une architecture parfaite.

Elle passe directement dans la chambre, se couche tout habillée sur le lit, tournée vers le mur.

Je reste dans le salon. Je regarde les lignes pures des meubles que j’ai dessinés, les livres alignés, le vide stérile de la perfection.

Et je sais, avec une certitude qui glace le sang, que quelque chose a fracturé notre éclat. Pas une fissure à colmater. Une déchirure.

Et qu’elle porte un nom.

Eléna.

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