LOGINCamille
Léo m’embrasse dans l’ascenseur. Un baiser qui n’est pas une question, mais un acte de réclamation. Ses mains sur mes hanches sont fermes, déterminées. La porte de l’appartement claque derrière nous, et soudain, il n’y a plus de politesse, plus d’espace pour le doute. Il y a cette urgence sombre qui flottait dans la voiture, et qui explose maintenant en silence.
Il me pousse contre le mur du couloir, le marbre froid à travers la soie de ma robe. Ses lèvres quittent ma bouche pour mon cou, mes épaules. Il arrache presque les boutons-pression de mon manteau. Je l’entends tomber par terre. Chaque geste est une affirmation, une négation. Tu es à moi. Tu n’es pas là-bas. Tu es ici.
Et moi, je me laisse faire. Je réponds à ses baisers. Mes mains s’accrochent à ses épaules, puis se glissent sous son pull, sur la peau chaude de son dos. Je retrouve les contours familiers de ses muscles, la colonne vertébrale que j’ai tant de fois suivie du bout des doigts. C’est Léo. Mon Léo. L’homme avec qui j’ai partagé un lit, une vie, des rêves, pendant cinq ans. Son odeur de savon neutre et de laine propre me submerge. Une odeur de chez nous.
Mais c’est une marée qui se retire aussi vite qu’elle est venue.
Il me soulève, mes jambes s’enroulent autour de sa taille, et il marche vers la chambre. Dans la pénombre, je vois son profil concentré, presque sévère. Il n’y a pas de douceur ce soir. Il y a une volonté. La volonté d’effacer.
Quand il me dépose sur le lit, que son corps couvre le mien, que sa bouche trouve à nouveau la mienne, une pensée fuse, tranchante et incontrôlable :
Ses lèvres étaient plus douces.
Eléna. Sur le palier de l’atelier, quand elle m’a frôlée pour prendre une bouteille. Son souffle sur ma joue. Pas le souffle chaud et pressé de Léo. Un souffle frais, léger, qui sentait le thé vert et le tabac blond.
Je ferme les yeux très fort, comme pour chasser l’image. Je creuse mes ongles dans le dos de Léo.
— Oui, chuchote-t-il, encouragé, c’est ça.
Mais ce n’est pas pour lui. C’est pour m’ancrer ici, dans cette réalité, sur ce lit, avec cet homme que j’aime. Je l’aime. Je l’aime. C’est un mantra que je me répète dans la tête, en boucle, sur le rythme saccadé de son souffle.
Je l’aime.
Il dénoue la ceinture de ma robe, écarte le tissu. L’air froid de la chambre me saisit. Puis la chaleur de son corps. Sa bouche sur ma poitrine est experte, elle connaît chaque réaction, chaque frisson qu’elle peut y provoquer. Et mon corps réagit. Il est programmé pour réagir à lui. Un frisson mécanique me parcourt, un soupir m’échappe.
Et pourtant, derrière mes paupières closes, ce n’est pas son visage que je vois.
C’est le sien. Les yeux gris-vert, fixes, qui me déshabillaient sans un geste, dans la galerie. Qui voyaient à travers les couches de soie, de politesse, de perfection. Qui voyaient la chair tremblante, confuse, en deçà.
Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ?
La question surgit, froide et claire, au milieu du tourbillon des sensations. Léo embrasse mon ventre, ses mains remontent le long de mes cuisses. Des gestes que j’ai aimés, désirés, des milliers de fois. Pourquoi est-ce que ça sonne faux, ce soir ? Pourquoi est-ce que chaque caresse, au lieu de m’absorber, semble creuser un vide plus grand entre mon corps et mon esprit ?
Mon esprit est resté dans l’atelier.
Il est assis sur ce tabouret, à regarder Eléna tourner autour d’Antoine, à l’écouter parler de la « violence nécessaire » de l’art. Il était fasciné. Pas par Antoine. Par elle. Par la façon dont elle tenait un pinceau comme une arme, dont elle parlait de la couleur rouge comme du sang séché d’une émotion. Elle était vivante, d’une vie sale, magnifique, effrayante.
Je ne suis pas lesbienne.
L’affirmation est catégorique, presque paniquée, dans ma tête. J’ai toujours aimé les hommes. Leur force, leur odeur, leur façon d’occuper l’espace. Léo est l’archétype de tout ce que j’ai jamais désiré : beau, stable, brillant, sûr. Je l’ai désiré dès le premier regard, dans cette soirée d’inauguration d’un de ses bâtiments. Son assurance m’avait séduite. Elle me rassure encore.
Alors pourquoi, quand ses doigts me pénètrent maintenant, avec une habitude tendre et impatiente, pourquoi est-ce que je retiens un gémissement qui veut se transformer en sanglot ?
Parce que la sensation est bonne. Physiquement, c’est exact. C’est ce qu’il faut. Mais c’est comme écouter un enregistrement parfait de la Sonate à Kreutzer sur des haut-parleurs dernier cri. La note est juste, le timbre est pur. Mais il n’y a pas d’âme. Il n’y a pas cette friction du crin sur la corde, ce risque du vibrato qui peut se briser, ce souffle du musicien qu’on entend à travers le bois.
Eléna, ce soir, quand elle m’a tendu un verre, nos doigts se sont effleurés. Un contact d’une seconde. Une décharge électrique, silencieuse, qui m’a parcourue de la main au ventre. Un vertige simple et brut. Ce n’était pas intellectuel. Ce n’était pas artistique. C’était charnel. Primale.
Comment peut-on désirer une femme ?
Je ne me suis jamais posé la question. Le désir, pour moi, a toujours été une évidence orientée. Homme = désirable. Femme = amie,
rivale, sœur, muse parfois. Pas objet de désir. Jamais.
Il continue. Ses yeux ne quittent pas les miens. Je vois qu'il apprend. Qu'il enregistre. Qu'il fait sien ce geste qui vient d'une autre.— Ce n'est pas elle, dis-je. Ce n'est plus elle. C'est toi. C'est nous.— Oui. Nous.Sa main accélère légèrement. Je sens l'orgasme monter. Mais je ne veux pas encore. Pas si vite.— Attends, dis-je.Il s'arrête.— Pas comme ça. Pas encore.Je me dégage doucement. Je le fais rouler sur le ventre. Je m'assois
Je n'ai rien retenu.Elle est de l'autre côté de cette porte, dans les bras de son mari, et moi je suis là, par terre, comme une merde, à pleurer pour la première fois depuis l'enfance.Pourquoi je pleure ?Parce qu'elle a dit non. Parce que ce non est définitif. Parce que pour la première fois de ma vie, j'ai voulu quelque chose – quelqu'un – vraiment, totalement, et qu'on me l'a refusé.Non.Ce n'est pas ça.Je pleure
Camille---La chambre est plongée dans la pénombre. Une seule lampe allumée, sur la table de nuit, qui projette des ombres douces sur les murs. La porte est fermée. Le monde extérieur n'existe pas.Léo est allongé sur le lit. Nu. Il me regarde avec une intensité qui me fait trembler.Je suis debout au pied du lit. Nue aussi. Nos regards ne se lâchent pas.— On ne l'a jamais fait comme ça, dis-je.— Non. Jamais.— On va le faire.
Je descends le long de son cou. Je pose mes lèvres sur sa pomme d'Adam. Je sens sa déglutition. Je descends encore. Son torse. La cicatrice qu'il a depuis l'enfance, sous la clavicule gauche – une chute de vélo, m'a-t-il raconté un jour. Je l'embrasse. Cette cicatrice que je connais, que j'ai oubliée, que je redécouvre.Mes larmes coulent maintenant. Je ne les retiens pas. Elles tombent sur sa peau, se mêlent à sa sueur.— Je t'aime, dis-je contre son ventre. Je t'aime tellement.Je descends encore. Son sexe. Je le prends dans ma bouche. Pas avec frénésie. Avec lenteur. Avec application. Chaque mouvement est une prière. Chaque caresse de ma langue est un s
Camille---Je suis là, dans l'entrée de notre appartement, le dos plaqué contre la porte que je viens de refermer.Elle est de l'autre côté.Je l'entends presque respirer, hésiter, espérer peut-être. Mon front touche le bois froid. Ma main est encore sur la poignée. Il suffirait de si peu. Tourner le poignet. Tirer. La revoir.Mon corps entier est une corde tendue. Chaque cellule de ma peau se souvient. La courbe de sa nuque quand elle se penchait vers moi. Le goût de sa salive. La pression de ses doigts sur mes hanches.
Il s'approche d'elle.— Tu n'es pas responsable de tout. Tu as fait ta part de dégâts, c'est vrai. Mais Camille aussi. Et moi aussi, peut-être. On est trois personnes qui ont fait des choix. Trois personnes qui ont souffert. Trois personnes qui cherchent à s'en sortir.Eléna lève les yeux vers lui.— Qu'est-ce que tu attends de moi ? demande-t-elle.— Rien. Je n'attends rien. Je voulais juste que tu saches que je ne te hais pas. Je devrais, peut-être. Mais je ne te hais pas. Je te plains. Parce que tu es seule. Parce que tu vas retourner dans ton atelier vide, avec tes toiles déchirées, et que tu n'auras personne. Nous, on s'aime. On se bat. On a une chance. Toi, tu n'as rien.La cruauté de ses mots me glace.Eléna encaisse. Elle ne bronche pas.— Tu as raison, dit-elle doucement. Je n'ai rien. Je n'ai jamais rien eu. Et c'e







