Se connecter(Point de vue de Jordan)---Les premières heures après le départ de Rosa furent un brouillard.Jordan resta assis dans son bureau, entouré de papiers déchirés, la lettre d'Imelda froissée dans sa main. La photo d'Edward Pearce gisait en morceaux sur le parquet. Le panneau coulissant était ouvert, vide, comme une blessure béante dans le mur.Il ne savait pas combien de temps il était resté là. Les heures avaient coulé sans qu'il les sente passer. La lumière du jour avait décliné, la ville s'était allumée derrière la baie vitrée, puis la nuit était tombée. Il n'avait pas bougé.Mais quand l'aube revint, quelque chose avait changé.Le choc était passé. La douleur était toujours là, vive, brûlante, mais elle n'était plus paralysante. Elle était devenue un carburant.Il se leva, les membres raides, et rassembla les documents qu'Imelda lui avait laissés. Les photocopies du carnet de Frederick Van Doren. Les relevés bancaires. Le témoignage du mécanicien. Les photos du SUV. La lettre d'Edwa
(Point de vue de Jordan)---Jordan Taylor rentra chez lui peu après minuit.La journée avait été longue, ponctuée de réunions interminables et de contrats qu'il avait signés sans les lire. Il avait congédié son chauffeur, préférant conduire lui-même dans les rues désertes de Manhattan, goûtant le silence de la nuit comme on goûte un alcool fort.Le penthouse était silencieux. Trop silencieux.Il posa ses clés dans le vide-poche de l'entrée, se servit un whisky dans le salon obscur, et monta l'escalier sans allumer les lumières. Ses pas le portèrent machinalement vers la chambre bleue. Il ne savait pas pourquoi. Il passait devant cette porte tous les jours depuis des années, sans jamais s'arrêter. Mais ce soir, quelque chose était différent.La porte était entrouverte.Il la poussa lentement. La chambre était vide. Pas seulement vide de présence – vide de tout. Les étagères étaient nues, débarrassées des livres qui les encombraient depuis toujours. La commode ne portait plus aucune tr
(Point de vue d'Imelda)---Les semaines qui suivirent furent les plus longues de sa vie.Imelda avait imaginé que le plus difficile serait de faire signer les documents à Jordan. Elle s'était trompée. Le plus difficile, c'était d'attendre. Attendre que le divorce suive son cours, que les délais légaux s'écoulent, que chaque jour la rapproche un peu plus de sa liberté sans que personne ne se doute de rien.Elle continuait sa vie comme si de rien n'était. Le travail à L'Écrin, les soirées dans la chambre bleue, les dîners silencieux avec Jordan. Elle jouait son rôle avec une perfection qui l'étonnait elle-même. Ni trop distante, ni trop proche. Juste assez présente pour ne pas éveiller les soupçons. Juste assez absente pour ne pas avoir à mentir.Jordan ne remarqua rien. Il était trop absorbé par sa propre déchéance. Il buvait plus que d'habitude, rentrait tard, repartait tôt. Parfois, il la regardait avec une intensité étrange, comme s'il cherchait quelque chose qu'il ne trouvait plus
(Point de vue d'Imelda)---Imelda avait toujours su qu'elle partirait un jour. Ce qu'elle n'avait jamais su, c'était comment.Elle avait imaginé des scènes grandioses, des confrontations libératrices, des mots cinglants lancés au visage de Jordan avant de claquer la porte. Mais ces rêves appartenaient à l'ancienne Imelda. La nouvelle savait que Jordan, acculé et brisé, était un homme dangereux. Il ne la laisserait pas partir. Pas facilement. Pas sans se battre.Alors elle devait disparaître d'abord. Mais avant de disparaître, il fallait qu'il signe.---« Tu veux lui faire signer les papiers du divorce sans qu'il le sache ? »Chloé était assise sur son canapé, une tasse de thé fumante entre les mains, les yeux écarquillés. Marcus se tenait debout près de la fenêtre, les bras croisés, le visage grave. Ils venaient d'écouter le plan d'Imelda sans l'interrompre.« Oui, » répondit-elle simplement. « Je glisse la demande de divorce dans une pile de documents professionnels. Des contrats,
(Point de vue d'Imelda)---Les preuves s'accumulaient sur la table basse de Chloé comme les pièces d'un puzzle macabre.Il y avait les photocopies du carnet de Frederick Van Doren, transmises par Irina. Les photos de l'aigle à deux têtes, le blason familial. Le témoignage du mécanicien, enregistré en secret lors de leur visite dans le New Jersey. La lettre du père d'Imelda, jaunie par le temps, qui confirmait que les freins avaient été trafiqués. Et le rapport du détective privé de Celeste, qu'Irina avait réussi à photographier en partie – des pages qui mentionnaient l'accident, la vengeance de Jordan, les années de souffrance.« On a tout, » dit Chloé en étalant les documents. « Tout ce qu'il faut pour prouver que ton père était innocent. Tout ce qu'il faut pour faire tomber les Van Doren. »Marcus hocha la tête, mais son regard était soucieux. « La question, c'est ce qu'on en fait. »Imelda prit la lettre de son père, la déplia doucement. Elle connaissait chaque mot par cœur mainte
(Point de vue de Celeste)---Le bureau de Frederick Van Doren était resté intact depuis sa mort.Celeste n'y était pas entrée depuis l'enterrement, trois ans plus tôt. Elle avait évité cette pièce comme on évite un mausolée, par respect ou par peur, elle n'aurait su dire. Mais ce soir-là, après avoir relu pour la dixième fois le rapport du détective privé, elle avait poussé la lourde porte en acajou et était entrée.L'odeur du cuir et du cigare flottait encore dans l'air, comme si son père venait de quitter la pièce. Les bibliothèques croulaient sous les livres reliés de cuir. Le bureau massif était couvert de dossiers, de lettres, de registres qu'elle n'avait jamais pris la peine d'ouvrir.Elle avait toujours su que son père était un homme dur. Un homme d'affaires impitoyable, un patriarche exigeant, un maître qui inspirait la crainte plus que l'affection. Mais elle n'avait jamais soupçonné qu'il puisse être autre chose. Un meurtrier. Un assassin.Le carnet qu'elle cherchait était d







