LOGINNicolas Moreau n'a jamais perdu. Ni une affaire. Ni une femme. Jusqu'à elle. Fils du cabinet juridique le plus prestigieux de Paris, brillant, arrogant et dangereusement séduisant, Nicolas pensait que sa plus grande erreur avait été de coucher avec la femme d'un client. Il avait tort. Sa plus grande erreur, c'est d'avoir ouvert la porte à Néné Koné. Guinéenne et mystérieuse. Mariée à l'un des hommes les plus puissants de France. Et terrifiée. Elle veut divorcer. Elle veut Nicolas pour l'y aider. Et elle est prête à tout pour l'y forcer. Lui la voit comme une croqueuse de diamants. Elle le voit comme un fils à papa incapable de regarder au-delà de ses préjugés. Entre eux, c'est la guerre dès la première seconde. Mais derrière la façade de Néné se cache une vérité que Nicolas n'avait pas vu venir. Et derrière l'arrogance de Nicolas se terrent des démons qu'il se bat chaque jour pour ne pas laisser gagner. Plus il cherche à la tenir à distance, plus il plonge. Dans son affaire. Dans ses secrets. En elle. Certains dossiers ne se ferment jamais vraiment.
View MoreSaint-Germain-des-Prés, Paris VI.
Le bruit sourd de la machine à café me sort d'un sommeil profond. Je tapote machinalement sur ma table de chevet jusqu'à sentir ma paire de lunettes que j'enfile sur le bout du nez. Sans ce petit objet, je serais incapable de me diriger sans cogner contre des murs.
Un lourd soupir s'échappe de mes lèvres en me rappelant qu'on était lundi.
Aujourd'hui n'est pas juste un jour qui représente le début de la semaine. Non. C'est un jour spécial.
C'est aujourd'hui que je dois affronter la tempête qu'est mon père après le fiasco de la dernière affaire dont j'avais la responsabilité. Le moins que l'on puisse dire c'est que je n'avais pas réussi à maîtriser la situation et mon père s'était fait une joie de le faire savoir à l'entièreté du cabinet.
En trois ans de loyaux services, il ne m'avait jamais félicité pour les innombrables affaires que j'avais remportées. S’il l'avait fait, il serait sûrement encore en train d'écrire des mails de remerciements à mon égard à l'heure qu'il est. Il prenait un malin plaisir à me rabaisser et me rappeler que je n'étais pas à son niveau et que je ne l'atteindrais jamais.
Même lorsque je suis sorti major de ma promotion de droit à La Sorbonne, ça n'avait pas été suffisant pour Monsieur Marcel Anatole Moreau. Il lui fallait plus. L'excellence. Cette constante pression avait fini par avoir raison de moi pour la première fois en neuf mois.
Je n'arrivais pas à croire que j'avais cédé.
— Monsieur Nicolas, votre café et les journaux sont sur la table.
— Merci Yelena, j'arrive tout de suite.
Je me redresse et enfile mes pantoufles. En traînant des pieds, je descends les escaliers de mon appartement vers le salon où je trouve mon petit-déjeuner : un double Nespresso sans sucre et une pile de journaux posés sur le comptoir de la cuisine ouverte. Le Point, Marianne, Libération et Le Figaro.
Les quatre chevaliers de l'apocalypse.
J'appréciais m'abreuver le corps ainsi que l'esprit sous les premières lueurs du soleil qui s'infiltraient chez moi à travers la grande fenêtre du salon. Au-delà du travail qui m'obligeait à rester constamment informé, il était crucial pour moi de savoir ce qui se passait dans le monde.
Marc du groupe dit que c'est un moyen d'avoir le contrôle sur au moins une chose lorsque le reste semble nous échapper. Je lui ai proposé de lire un journal la prochaine fois qu'il voudrait tabasser sa femme parce qu'elle écoutait la télé trop fort.
Il a bien fermé sa gueule.
Je prends une gorgée du café. Le liquide amer me réveille instantanément. Je feuillette d'un air distrait les journaux en m'arrêtant sur les pages qui m'intéressaient le plus. La finance, la politique et les faits divers.
— Une femme meurt sous les coups de son conjoint après avoir signalé des cas de violence deux fois par le passé... Typique, commentais-je entre deux gorgées.
Je repose le journal.
Certains matins Paris me donnait envie de plaider pour le genre humain tout entier. D'autres matins, comme aujourd'hui, elle me donnait envie de fermer définitivement mon dossier.
Après ma douche, je prends soin de choisir le plus sobre de mes costumes. Je l'accessoirise avec une cravate bleu navy. Une cravate noire aurait donné l'impression que je me rendais à des funérailles.
Ce qui n'était pas faux à un certain degré.
— Ici gît la carrière de Nicolas Théophile Moreau, deux mille vingt et un — deux mille vingt quatre. Fils, ami, collègue, excellent amant. Une carrière brève mais exceptionnelle.
Je souris face au miroir qui me renvoyait un reflet qui me plaisait fortement. J'avais hérité des gènes de mon père. C'était une des rares choses qu'il avait bien faites. Comme lui, j'étais bâti comme un arbre. Un mètre quatre-vingt-onze, des cheveux bruns foncés légèrement ondulés qui retombaient sur mon front. Un visage symétrique qui m'avait permis d'acquérir la réputation de gueule d'ange. Des épaules solides et carrées. Je caresse ma barbe, satisfait. Depuis que j'ai décidé de la laisser pousser trois mois auparavant j'ai l'impression d'avoir gagné en maturité. Avant cette décision, la première réaction de mes clients faisait toujours référence à mon âge.
J'avais été de nombreuses fois à deux doigts de m'excuser d'être jeune et irrésistible.
Le trajet entre mon appartement niché dans le très chic quartier de Saint-Germain-des-Prés et le cabinet qui se trouvait sur l'Île de la Cité n'était que de vingt minutes à pied. Aujourd'hui n'étant pas un jour comme les autres, j'avais préféré emprunter la ligne quatre.
Je me retrouve donc dans le métro entre des groupes de collégiens et des personnes se rendant à leur lieu de travail.
Parmi la foule, je remarque une adolescente aux cheveux longs la tête baissée, plongée dans sa musique. Derrière elle, un homme plus âgé se tenait contre la même barre grise. Quelque chose me dérange dans cette scène pourtant typique d'un métro à moitié plein en début de matinée. Je retrousse mes lunettes sur mon nez et continue à observer silencieusement.
Les portes s'ouvrent brutalement à la station Odéon. La danse des usagers commence. Quelques personnes descendent. Deux entrent. Le bruit strident annonciateur de la fermeture des portes se fait entendre.
L'homme ne bouge pas. L'adolescente non plus.
Finalement, je m'approche.
— Marie ? commençais-je en m'adressant à elle à travers sa musique.
Elle lève les yeux et je lis la terreur sur son visage. Je lui adresse un sourire qui se veut rassurant.
— Je pensais bien t'avoir reconnue. Comment va ton père ?
— Euh... bafouille-t-elle alors que les yeux de l'homme derrière suivaient minutieusement l'interaction.
— Tu ne me reconnais pas ?
Je retire mes lunettes en espérant qu'elle comprenne entre-temps ce que j'essaie de faire. Je déteste les gens lents à la détente.
— ...Timothé ? suggère-t-elle.
J'ai du mal à contenir mon sourire.
Timothé. Vraiment.
L'homme finit par se décaler et s'éloigne en marmonnant quelque chose d'inaudible. Les portes s'ouvrent sur ma station : Cité. Avant de m'éclipser, je sors de ma veste un porte-carte et tends l'une d'elles à l'adolescente.
— Vérifie qu'il ne t'a pas volé quelque chose. Tu devrais être plus attentive dans le métro. Si tu as besoin de porter plainte, contacte-moi.
— Nicolas T. Moreau, avocat d'entreprise, lut-elle.
— Et le T n'a rien à voir avec Timothé.
Je lui fais un clin d'œil.
En entrant dans le cabinet, tous les regards convergent vers moi et le silence s'impose. C'était à croire que je vivais gratuitement dans la tête de ces gens. Je n'attends pas de réponse de leur part et me dirige vers le troisième étage : les bureaux de mon père. Natasha, sa secrétaire, m'accueille avec un large sourire.
— Comment tu vas Nicolas ?
— Plutôt bien pour quelqu'un qui risque de se faire virer par son père.
— Je suis désolée, j'ai entendu pour l'affaire... Gladys.
— Pas mon meilleur coup.
Elle ne put s'empêcher de glousser. Je franchis les portes du bureau sans prendre la peine de toquer.
— Père.
Il était assis sur la chaise de son bureau englouti sous des piles de dossiers. Sourcils froncés, en pleine réflexion.
— Nicolas. Comment vas-tu ?
— Bien et vous ?
— Monsieur Polignac est enclin à continuer d'être représenté par nous.
— Par nous... vous voulez dire...
— Le cabinet. Pas toi. Il est hors de question que tu t'approches de près ou de loin des Polignac. Et surtout de sa femme.
— Je comprends.
— Ce n'est pas une blague. Tu as un problème Nicolas.
Aïe.
— Je sais.
— Tu es mon meilleur atout dans ce cabinet. Je ne peux pas me permettre de te virer actuellement.
— Je vous remer—
— Laisse-moi finir avant de me remercier. J'ai dit que je ne peux pas te virer mais ça ne veut pas dire que je ne peux pas me permettre de te sanctionner pour ta faute.
Il me retire des affaires d'entreprise. Me place sur les droits de la famille. Et pour couronner le tout, il pousse vers moi un dossier qui traîne depuis un mois. Une affaire de divorce.
Je pose les yeux sur les documents avec dégoût.
— Ils ont des avocats commis d'office pour ça. Je n'ai pas sué sept ans sur les rangs de La Sorbonne pour prendre une affaire de...
— Est-ce que tu refuses Nicolas ?
— Je suis sûr qu'il y a un autre moyen pour que je me rattrape.
— Est-ce que tu peux effacer la partie de jambes en l'air que tu as eue avec la femme de Monsieur Polignac ?
— Père...
— Alors tu reprendras cette affaire ou tu prends la porte mon garçon, c'est mon dernier mot.
J'attrape le dossier en me redressant. Mon père ne compte visiblement pas céder.
D’un, parce que j'étais son fils.
De deux, parce que je n'avais pas une belle paire de nichons qui aurait pu jouer en ma faveur.
Avant que je ne franchisse la porte, il lâche :
— Est-ce que tu es sobre ?
— Oui.
Depuis une semaine.
— Je suis fier de toi.
— Merci, père.
Installé enfin dans mon bureau, je contemple la page de couverture du fichier quelques instants.
— Je vais vraiment passer des heures à travailler sur quelque chose pour ne rien recevoir en retour.
Ne plus jamais coucher avec une cliente.
C'était le mantra que je me répétais quand le téléphone sonne. Natasha.
— Alors dis-moi comment ça s'est passé.
— Il m'a refilé un cas de divorce en pro-bono. L'affaire de Montmorency.
— Personne ne voulait y toucher depuis des semaines. La cliente est spéciale. Elle n'est pas française.
— Africaine ?
— Elle est africaine.
— Donc une croqueuse de diamants. Et moi qui pensais que ces affaires étaient réservées aux cas les plus misérables.
Elle rit légèrement .
Je raccroche et ouvre enfin le dossier que je rebaptise mentalement : le cas de la croqueuse de diamant.
— Plaignante Madame Montmorency, âgée de vingt-huit ans, née à Fria... Mariée depuis trois ans à Monsieur Montmorency, quarante-sept ans...
J'allais continuer ma lecture quand le téléphone sonne pour la deuxième fois. Le secrétaire de l'étage.
— Vous avez de la visite, Monsieur Moreau.
— C'est impossible, je n'ai aucun rendez-vous de prévu pour aujourd'hui.
— C'est ce que j'ai dit mais elle certifie que vous l'attendez.
— Comment s'appelle-t-elle ?
— Mademoiselle Koné.
— Dites à Mademoiselle Koné que je ne la connais pas et qu'elle peut prendre rendez-vous pour la semaine prochaine.
Je sélectionne le bouton qui met le combiné en attente. Hors de question qu'on me dérange.
J'avais à peine terminé la première page que le bruit de talons résonnant en cadence sur le carrelage du cabinet m'oblige à interrompre ma lecture. Un rythme qui se fraye un chemin tout le long de l'open space pour se rapprocher dangereusement de mon bureau.
Je n'ai même pas le temps de comprendre ce qu'il m'arrive qu'elle est en face de moi.
— Monsieur Moureau ? Je suis mademoiselle Koné.
Merde.
Paris, appartement de Saint-Germain-des-PrésPOV : NicolasLe matin commence toujours de la même manière, maintenant. Pas les quatre journaux étalés en éventail sur la table, comme avant. Un seul, ouvert à moitié, pendant qu'une petite main tire sur ma manche pour réclamer une tartine coupée en triangles, jamais en carrés, question de principe qui ne souffre aucune négociation.— Papa, dit Malick. Les triangles.— Les triangles, confirme-je, en reposant Le Monde que je n'aurai probablement pas le temps de finir avant ce soir.Il a quatre ans, les yeux en amande de sa mère, mes cheveux bruns un peu trop ondulés pour qu'on puisse les discipliner correctement le matin, et cette manière bien à lui de fixer les gens droit dans les yeux quand il veut quelque chose, sans jamais détourner le regard, jusqu'à ce qu'on cède. Néné dit qu'il a hérité ça de son grand-père maternel, un homme qu'il ne connaîtra jamais mais dont le sang, visiblement, continue de se manifester à travers des détails auss
Paris, pharmacie puis appartement de Saint-Germain-des-PrésPOV : NicolasNous marchons jusqu'à la pharmacie du coin de la rue sans presque parler, nos mains liées, comme si lâcher prise pouvait faire disparaître ce qui vient d'être dit dans la cuisine. Le pharmacien nous reconnaît, nous a vus passer des dizaines de fois, mais quelque chose dans nos visages ce matin-là doit trahir l'importance du moment, parce qu'il nous tend la boîte avec une discrétion particulière, presque cérémonieuse.De retour à l'appartement, Néné disparaît dans la salle de bain. J'attends dans le couloir, incapable de m'asseoir, les mains dans les poches puis croisées puis de nouveau dans les poches, ce même réflexe que je n'ai jamais su canaliser dans les moments d'attente insupportable.Bissap me regarde depuis le canapé, indifférent à mon agitation, et je lui parle à voix basse, comme je le fais parfois sans trop savoir pourquoi.— Tu savais, toi, dis-je au chat. Tu savais avant nous, hein.Il ne répond pas
Paris, appartement de Saint-Germain-des-PrésPOV : NénéLe lendemain du mariage, Paris continue comme si de rien n'était, ce qui me surprend toujours un peu, cette indifférence tranquille de la ville face à ce qui nous semble, à nous, si important. Les boulangeries ouvrent à la même heure. Les voisins promènent leurs chiens dans la même rue. Rien n'a changé, sauf tout.Je me réveille tard, la tête encore pleine de la soirée de la veille, la musique, les discours de Louis puis de Camille, le rire de Marcel qu'on a rarement entendu aussi franc, Alia qui a dansé jusqu'à des heures indécentes malgré sa sobriété stricte, Eve qui a disparu discrètement vers minuit sans dire au revoir &a
Paris, jardin d'un hôtel particulier, MaraisPOV : NicolasLe lieu, c'est Marcel qui l'a trouvé. Un jardin discret derrière un hôtel particulier du Marais, quelques rangées de chaises blanches disposées sous les arbres, une simplicité qui contraste avec tout ce que j'aurais pu imaginer venant de lui, il y a encore deux ans. Pas d'ostentation. Pas de liste de personnalités à impressionner. Juste les gens qui comptent vraiment, réunis dans cette lumière de fin d'après-midi qui tombe entre les feuilles.Je remonte mes lunettes sur mon nez, un geste réflexe, alors que Louis, à côté de moi, ajuste ma cravate pour la troisième fois en dix minutes.— Arrête, dis-je












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