LOGINElle finit par remonter dans sa voiture. Elle mit le chauffage à fond, ses mains tremblaient sur le volant. Elle ne démarra pas tout de suite. Elle resta assise, le regard perdu dans le pare-brise ruisselant de pluie, et elle repensa à ce regard. À cette façon qu’il avait eue de la regarder, comme s’il voyait au-delà d’elle, comme s’il devinait quelque chose qu’elle-même ne savait pas.
Elle repensa à la berline noire qui avait ralenti avant de s’éloigner. L’angoisse qu’elle avait ressentie tout à l’heure lui paraissait maintenant lointaine, presque irréelle. Comme si la présence de Gabriel avait chassé l’ombre, comme si la lumière de son phare avait suffi à dissiper la menace. Elle ne savait pas qui conduisait cette voiture. Elle ne savait pas pourquoi elle avait eu si peur. Mais elle savait que Gabriel était passé, qu’il s’était arrêté, qu’il avait réparé. Et cela suffisait. Elle démarra enfin, prit la route du manoir. La pluie s’était calmée, les nuages s’effilochaient, laissant apparaître par endroits un morceau de ciel noir, une étoile timide. Elle conduisait lentement, les mains encore tremblantes, le cœur encore trop rapide. Elle pensait à Gabriel. À ses mains. À sa voix. À sa façon de dire son prénom. Élise. Elle ne savait rien de lui. Elle ne savait pas d’où il venait, qui étaient ses parents, quel était son métier exactement. Elle ne savait pas s’il était célibataire, s’il avait des frères et sœurs, s’il aimait la musique ou le cinéma ou les livres. Elle ne savait rien, et pourtant elle avait l’impression de savoir l’essentiel. Il s’était arrêté. Il avait aidé. Il l’avait regardée comme personne ne l’avait jamais regardée. Cela suffisait. Le manoir apparut au bout de l’allée, masse sombre et silencieuse. Les fenêtres étaient éteintes, comme elle les avait laissées. Sa mère était encore à Angers, son père Dieu savait où. Elle était seule, comme d’habitude, mais ce soir la solitude ne lui pesait pas. Elle était peuplée de souvenirs tout neufs, de sensations qu’elle retournait dans sa tête comme on tourne les pages d’un livre qu’on vient de découvrir et qu’on sait déjà qu’on aimera. Elle se gara devant le perron, coupa le moteur, et resta un instant les mains sur le volant. Le silence retomba, épais, presque palpable après le vacarme de la pluie et du moteur. Elle sourit dans le noir, un sourire qu’elle ne contrôlait pas, un sourire qui venait de loin, du fond de sa poitrine, de cet endroit mystérieux où naissent les joies sans raison. Gabriel. Elle ne savait pas si elle le reverrait un jour. C’était une route de campagne, une panne absurde, une rencontre de hasard. Les probabilités qu’ils se croisent à nouveau étaient minces. Infimes. Presque nulles. Mais elle ne pouvait pas se résoudre à y croire. Quelque chose en elle, une voix qu’elle n’avait jamais entendue avant, lui soufflait que ce n’était pas fini. Que ce regard échangé sous la pluie n’était pas un point final, mais un point de suspension. Le début d’une phrase qu’ils écriraient ensemble, sans le savoir encore. Elle descendit de voiture, monta les marches du perron, poussa la lourde porte du manoir. Le hall était sombre, silencieux, seulement troublé par le tic-tac de la grande horloge comtoise qui battait la mesure du temps depuis trois générations. Elle alluma la lumière du couloir, monta l’escalier sans se presser, ses chaussures trempées laissant des traces sur les marches de bois.Le nom claqua dans le salon comme une gifle. Armand tressaillit, se leva, fit quelques pas vers la fenêtre. Dehors, la lumière grise de l’après-midi filtrait à travers les rideaux de soie.— Moreau, répéta-t-il. Ce nom me brûle la bouche. Chaque fois que je le prononce, j’ai l’impression de mâcher du verre.— Pourquoi ?— Parce qu’il est lié à tout ce que j’ai perdu. À tout ce que j’ai haï.— Vous avez haï quelqu’un, monsieur Fortier ?Armand ne répondit pas tout de suite. Il fixait le parc, les tilleuls centenaires, les massifs de buis taillés en boule. Ses mains étaient croisées dans son dos, et ses doigts se crispaient, se décrispaient, comme s’ils cherchaient à étrangler quelque chose d’invisible.— J’ai haï un homme, dit-il enfin. Pendant trente ans. Un homme qui était mon ami, mon frère. Et cette haine m’a tenu lieu de colonne vertébrale. Elle m’a permis de me lever le matin, de travailler, de construire. Sans elle, je me serais effondré.— Et aujourd’hui ?— Aujourd’hui, je ne
Rebecca n’avait pas prévu de parler à Armand ce jour-là. Elle était venue au manoir pour voir Élise, pour lui apporter des nouvelles de l’enquête, pour lui raconter ce qu’elle avait appris du vieux comptable – pas grand-chose encore, mais assez pour garder espoir. Mais en traversant le hall, elle avait croisé Armand qui sortait de son bureau, le visage fermé, les traits tirés par une nuit sans sommeil.Il s’était arrêté en la voyant, avait hésité, puis lui avait dit d’une voix neutre :— Mademoiselle Delcourt. Vous avez une minute ?— Pour vous, monsieur Fortier, tout le temps que vous voudrez.— Suivez-moi.Il l’avait conduite dans le grand salon, celui qu’on n’ouvrait que pour les réceptions, avec ses canapés de velours grenat, ses rideaux de soie, ses tableaux de maîtres accrochés aux murs. Il lui avait désigné un fauteuil, s’était assis en face d’elle, et était resté silencieux un long moment, les coudes sur les genoux, les mains croisées devant lui.Rebecca ne disait rien. Elle a
— Pourquoi il aurait fait ça ?— Parce qu’au fond de lui, il savait. Il savait qu’Étienne Moreau n’était pas le seul coupable. Il savait qu’il y avait un troisième homme. Et il a passé trente ans à essayer de l’oublier.— Et il n’y est jamais arrivé.— Non. Parce qu’on n’oublie pas ce genre de choses. On les enterre, on les cache, on les nie. Mais elles restent là, tapies dans l’ombre, et elles nous rongent de l’intérieur.Élise baissa la tête, regarda ses mains posées sur ses genoux.— J’aurais dû lui en parler, dit-elle. Le jour où j’ai trouvé la photo. J’aurais dû lui demander qui étaient ces hommes, pourquoi l’un d’eux était arraché, pourquoi il gardait cette image alors qu’elle lui faisait manifestement du mal.— Tu avais huit ans.— Je sais. Mais plus tard, j’aurais pu. Adolescente, jeune adulte. J’ai eu tellement d’occasions. Et je ne l’ai jamais fait.— Par peur ?— Oui. Peur de sa réaction. Peur de ce qu’il me répondrait. Peur de découvrir que mon père n’était pas l’homme que
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Rebecca.— J’ai repensé à quelque chose. Un souvenir d’enfance. Quelque chose que j’avais complètement oublié, et qui est remonté cette nuit, sans raison.— Quel genre de souvenir ?Élise se tourna, s’assit sur le bord du lit, face à son amie. Elle avait les traits tirés, les yeux cernés par une nuit sans sommeil, mais son regard était vif, habité par une intensité nouvelle.— J’avais huit ans, peut-être neuf. Je jouais à cache-cache dans le manoir. C’était un jour de pluie, je m’ennuyais, ma mère était sortie, les domestiques étaient occupés ailleurs. Je me suis glissée dans le bureau de mon père. C’était interdit, bien sûr, mais à cet âge-là, l’interdit, c’est ce qui attire le plus.— Et qu’est-ce que tu as trouvé ?— Un coffre. Un vieux coffre en bois, sous la fenêtre, derrière le rideau. Il n’était pas fermé à clé. Je l’ai ouvert. Il était plein de papiers, de dossiers, de lettres attachées par des rubans. Et au fond, il y avait une photo.— Une pho
Elle se leva, marcha jusqu’à la fenêtre, regarda les toits de la ville endormie. La lune était haute, pleine, presque aveuglante. Elle pensa à Élise, enfermée dans sa chambre. À Gabriel, qui ne dormait plus. À Étienne, qui passait ses journées debout devant son jardin, le regard perdu sur les roses trémières. À Armand, qui s’était bâti une forteresse de silence pour ne pas entendre la voix de sa conscience.Tous étaient victimes de cette haine. Tous en souffraient. Et pourtant, aucun d’eux ne s’était jamais demandé : pourquoi ? Pourquoi cette haine était-elle née ? Pourquoi avait-elle grandi ? Pourquoi n’était-elle jamais morte ?Parce que personne n’avait jamais cherché à la comprendre. Parce que comprendre, c’était déjà pardonner. Et pardonner, c’était renoncer à trente ans de certitudes.Rebecca retourna à son bureau, rouvrit le carnet, et écrivit en lettres capitales, au centre de la page :IL FAUT COMPRENDRE CETTE HAINE.Elle souligna le mot trois fois, puis elle ajouta, en desso
Rebecca ne dormit pas cette nuit-là. Elle était rentrée chez elle après avoir quitté Gabriel, avait garé sa voiture dans la rue déserte, était montée jusqu’à son appartement sans allumer la minuterie de l’escalier. Elle connaissait chaque marche, chaque craquement, chaque ombre. Elle aurait pu monter les yeux fermés.Elle poussa la porte, jeta son manteau sur le canapé, et s’assit à son bureau sans même prendre la peine d’allumer la lampe. La lune qui filtrait à travers la fenêtre suffisait. Elle éclairait le sous-main de cuir, les stylos alignés, et le carnet. Toujours le carnet. Ce carnet qui ne la quittait plus, qui était devenu le dépositaire de ses pensées, de ses enquêtes, de ses obsessions.Elle l’ouvrit à la dernière page écrite, relut ses notes. Des dates, des noms, des flèches, des cercles. Le puzzle était presque complet, mais il manquait une pièce. La pièce centrale. Celle qui donnait un sens à tout le reste.Elle prit son stylo, et elle écrivit, lentement, comme pour mieu







