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CHAPITRE 11 – Le Café de la Place

Penulis: L'encre
last update Tanggal publikasi: 2026-07-10 11:13:44

Dans sa chambre, elle se déshabilla, enfila un pyjama sec, se glissa sous la couette. Elle était épuisée, mais elle savait qu’elle ne dormirait pas. Elle resta allongée dans le noir, les yeux ouverts, à écouter la pluie qui avait repris doucement contre les vitres. Elle pensait à ce prénom, Gabriel, qu’elle répétait en silence, pour elle-même, comme une prière ou comme une promesse.

Elle pensait qu’elle ne savait rien de lui.

Elle pensait que cela n’avait aucune importance.

Elle pensait qu’elle venait de rencontrer quelqu’un, et que sa vie, sans qu’elle sache encore comment ni pourquoi, venait de basculer.

Dans la rue, de l’autre côté du portail, une voiture sombre était garée. Elle y était depuis une heure déjà, tous feux éteints, moteur coupé. À l’intérieur, un homme fumait en regardant la façade du manoir. Il avait vu la jeune fille rentrer, trempée, souriante. Il avait vu la lumière s’allumer au deuxième étage de la tour ouest. Il avait vu la lumière s’éteindre.

Il écrasa sa cigarette, remonta sa vitre, et attendit encore un peu avant de s’éloigner dans la nuit. Il n’était pas pressé. Il avait tout son temps.

***

Le Café de la Place n’avait rien de remarquable. C’était un établissement modeste, coincé entre une boulangerie et un cordonnier, avec une devanture verte délavée et une terrasse de trois tables en fer forgé qui branlaient sur le pavé. À l’intérieur, le carrelage était usé par des décennies de passages, le comptoir en zinc portait les marques de milliers de tasses posées là, et une machine à café ronronnait en permanence comme un vieux chat asthmatique. Mais on y servait le meilleur chocolat chaud de la ville, et Élise y venait depuis le lycée, les jours où elle séchait les cours pour lire des romans dans son coin sans que personne ne vienne lui demander ce qu’elle faisait là.

Ce jour-là, elle n’y était pas venue se cacher. Elle y était venue par habitude, parce que c’était mardi, parce qu’elle avait deux heures de trou dans son emploi du temps, parce que la bibliothèque universitaire était en travaux et que le café était la seule alternative à peu près supportable. Elle avait commandé un chocolat chaud et s’était installée à une table près de la fenêtre, face à la place du marché, avec un livre ouvert qu’elle ne lisait pas.

Elle pensait encore à lui.

Deux jours. Deux jours qu’elle ne pensait qu’à ça. À cette route sous la pluie, à ce moteur qui toussait, à cette moto qui s’arrêtait, à ces mains calleuses qui réparaient, à ce regard qui s’attardait. Elle s’était surprise à espérer que sa voiture tombe de nouveau en panne. Elle avait ri d’elle-même en y pensant, de ce rire silencieux qu’on a quand on se surprend en flagrant délit de folie douce. Elle ne savait rien de lui. Elle ne savait pas où il habitait, où il travaillait, s’il était seulement de la région. Et pourtant, chaque fois que la porte du café s’ouvrait, son cœur s’emballait, et elle relevait la tête malgré elle.

C’était pathétique. Elle le savait. Elle s’en fichait.

La clochette de la porte tinta. Elle releva les yeux. Et son cœur s’arrêta.

C’était lui.

Gabriel se tenait sur le seuil, le visage fouetté par le vent d’automne, les cheveux en bataille, vêtu du même blouson de cuir élimé que l’autre soir. Il n’était pas couvert de graisse cette fois, ou presque – une trace sombre sur le poignet, négligée, comme s’il s’était lavé les mains trop vite. Il regardait autour de lui, cherchant visiblement une table libre, et il ne l’avait pas encore vue.

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